Des sociétés militaires privées pendant la guerre de Cent Ans

Les conflits des vingt dernières années ont vu grandir le rôle des sociétés militaires privées, parfois assimilées à des sociétés de mercenaires. Parmi eux, le groupe russe Wagner est intervenu dans plusieurs conflits en Ukraine, en Syrie et en Afrique. Lié au pouvoir russe, il participe à la politique de puissance de Vladimir Poutine, présentant l’avantage, du fait de son caractère privé, de pouvoir être désavoué en cas de dérapage ou de changement de conjoncture géopolitique et militaire.

Cette pratique existe déjà au Moyen Âge, notamment pendant la guerre de Cent Ans (1337-1453). Ceux que les historiens appellent parfois des « entrepreneurs de guerre » – un terme qui n’existe pas à l’époque – sont des capitaines ayant sous leurs ordres une compagnie ou route. Pour eux, la recherche du profit – qui ne se limite pas au butin mais qui recouvre également l’ascension sociale et parfois l’influence politique – est le principal moteur ; les dirigeants essaient de les utiliser pour défendre leurs propres intérêts et mener parfois leurs opérations extérieures dans le cadre de leur politique de puissance.

Le capitaine, chef d’entreprise

Même s’il est au service d’un puissant, le capitaine est responsable de sa compagnie, que ce soit pour le recrutement, le paiement des troupes ou la discipline. Il doit être en mesure d’attirer à lui suffisamment d’hommes pour pouvoir mener son activité guerrière. Mais, pour cela, il faut qu’il les paie ou, du moins, leur procure – grâce au pillage – assez de butin pour qu’ils puissent subvenir à leurs besoins et rester à son service. Dans ce domaine, certains capitaines sont plus renommés que d’autres. La Hire et Poton de Xaintrailles, capitaines de Charles VII et compagnons d’armes de Jeanne d’Arc, n’éprouvent ainsi aucune difficulté de recrutement, ayant sous leurs ordres directs plusieurs centaines d’hommes : ils sont en effet réputés pour leurs pillages de grande ampleur. Cette renommée leur permet, le cas échéant, de s’associer à d’autres capitaines pour des opérations nécessitant des effectifs plus nombreux.

Le capitaine agit en véritable chef d’entreprise sur sa compagnie. Responsable de la discipline, il peut en exclure ses hommes. Il confie des responsabilités à des personnes de confiance. Parmi ces dernières, le butinier est l’un des personnages les plus importants de la compagnie car il est chargé de répartir le butin, ce qui peut engendrer des tensions. Le capitaine doit également veiller à l’équipement de ses hommes lorsque sa compagnie sert dans l’armée royale : ils sont passés en revue par le maréchal lors de la montre passée avant les opérations militaires pour vérifier que chacun est bien équipé. Si ce n’est pas le cas, il n’y a pas d’engagement. Le capitaine est aussi le protecteur de ses hommes : sa proximité avec le roi lui permet de jouer l’intercesseur, par exemple pour demander une lettre de rémission (le pardon des crimes) en leur faveur. Il s’occupe de leur libération en cas de capture, parfois en payant leur rançon.

Le capitaine a également à son service toute une petite administration pour gérer la compagnie. Des clercs sont chargés des finances, le nerf de la guerre. Les rançons de prisonniers représentent une source de revenus non négligeable : elles sont proportionnelles au statut du captif. Lors de la prise de la ville de Brioude en 1363, les hommes de Seguin de Badefol s’emparent du marchand Mathieu Pregeyt et de membres de sa famille : le marchand doit débourser 1200 florins pour sa rançon et celle des siens. Capturé en 1432, le bailli d’Auxerre Jean de Régnier est rançonné à 10 000 saluts d’or. Les patis – accords selon lesquels le capitaine s’engage à épargner une ville ou un village en échange du paiement d’une certaine somme d’argent et/ou de vivres – et les traités d’évacuation sont d’autres sources de revenus : le 4 novembre 1363, Louis Roubaud évacue Lignan-sur-Orb, dont il s’est emparé deux mois auparavant, contre 10 000 florins. Les sommes en jeu sont donc importantes et permettent de maintenir l’activité de la compagnie. Des clercs produisent également de nombreux actes écrits : les tractations, la correspondance avec le pouvoir royal et les autres formes d’autorité, les traités, les quittances rédigées pour chaque opération financière sont le cœur d’une intense production écrite.

Grâce à la bonne gestion humaine, administrative et financière de leur compagnie, certains capitaines connaissent un enrichissement et une ascension sociale importants. La Hire, petit noble gascon sans héritage, obtient des seigneuries du roi, devient bailli de Vermandois en 1429 et meurt riche en 1443 : deux ans auparavant, il est en mesure de prêter près de 4 000 livres tournois à Charles VII. Mais ce n’est pas le cas de tous : le frère bâtard de La Hire, Pierre-Regnault de Vignoles, lui aussi capitaine, finit sa carrière comme simple homme d’armes en garnison à Falaise en 1452. L’entreprise de guerre ne génère pas des profits pour tous.

Des Opex pour le roi

Si les compagnies sont de véritables entreprises dont le chef est le capitaine, leur « client » privilégié est généralement le souverain, principal pourvoyeur de devises et d’honneurs. Ainsi, parmi les capitaines des Grandes Compagnies qui ravagent le royaume de France à la fin du XIVe siècle, environ un tiers sont des Anglais et, bien qu’autonomes lorsqu’ils ne servent pas l’armée régulière anglaise, aucun ne passe du côté français. De même, les capitaines écossais servent le roi de France dans son conflit contre les Anglais au nom de l’Auld Alliance qui unit France et Écosse depuis le XIIIe siècle : une branche de la famille Stuart fait même souche en France. Bien que motivés par l’appât du gain, de nombreux capitaines ne contreviennent donc jamais aux intérêts de leur souverain, notamment ceux ayant des terres dans leur pays d’origine.

Les Tard-venus défont en 1362 à Brignais, près de Lyon, l’ost royal.
Chroniques de Jean Froissart , Paris, BnF, ms. Français 2644

Les rois de France utilisent souvent ces troupes pour intervenir dans la géopolitique européenne. En 1365, Charles V envoie les Grandes Compagnies en Castille : il s’agit autant de débarrasser le royaume de France de ces pillards que d’intervenir dans la guerre civile castillane opposant Henri de Trastamare, soutenu par Charles V, à Pierre le Cruel pour l’accession au trône. Placées sous les ordres de Bertrand du Guesclin, elles constituent une force de frappe qui permet à Henri de Trastamare d’obtenir la victoire. Charles VII agit de même en terre d’Empire : en 1438-1439, il envoie un certain nombre de capitaines d’Écorcheurs en Lorraine défendre les intérêts de son beau-frère René d’Anjou, duc de Lorraine, alors en guerre contre le comte Antoine de Vaudémont ; en 1444-1445, il en envoie aussi sur les marges occidentales de l’Empire pour faire pièce à la politique expansionniste du duc de Bourgogne dans la région.

Même en service commandé, les compagnies jouissent généralement d’une large autonomie d’action, ce qui les conduit à se livrer au pillage. En 1445, le duc de Bourgogne se plaint auprès du roi des exactions commises par certains capitaines sur ses terres mais Charles VII ne fait rien : leurs pillages servent ses intérêts. Mais les rois de France n’interviennent généralement que lorsque leur autorité est directement mise en cause par ces compagnies : en 1391, le routier Mérigot Marchès est condamné à mort pour ses crimes mais surtout parce qu’il a vendu ses services aux Anglais. Tant que les capitaines ne défient pas directement le pouvoir royal, ils ne risquent généralement rien car leurs compagnies constituent un important vivier de main-d’œuvre militaire dans lequel puiser pour faire la guerre contre l’Angleterre. D’ailleurs, un certain nombre de ces compagnies intègrent l’armée permanente mise en place par la réforme militaire de 1445.

Tandis que ces compagnies sont fondues dans l’armée régulière par Charles VII, les hommes composant aujourd’hui les sociétés militaires privées sont en grande partie des vétérans d’armées régulières. La tendance s’est donc inversée mais les comportements restent souvent les mêmes : l’ONU a récemment dénoncé les tortures, les viols et les exécutions commis par le groupe Wagner en Centrafrique. Des faits qui ne sont pas sans rappeler les crimes commis par les Grandes Compagnies au XIVe siècle et les Écorcheurs au XVe.

Christophe Furon

Pour aller plus loin :

  • Germain Butaud, Les compagnies de routiers en France (1357-1393), Clermont-Ferrand, 2012.
  • Philippe Contamine, La guerre au Moyen Âge, Paris, 1980.
  • Christophe Furon, « Carrière et renommée d’un capitaine modèle du XVe siècle : Étienne de Vignoles, dit La Hire », Francia, 46, 2019, p. 347-368, https://perspectivia.net/receive/pnet_mods_00004246
  • Guilhem Pépin, François Lainé et Frédéric Boutoulle (dir.), Routiers et mercenaires pendant la guerre de Cent Ans. Hommage à Jonathan Sumption, Bordeaux, 2016.
  • Valérie Toureille, Robert de Sarrebruck ou l’honneur d’un écorcheur (v. 1400-v. 1462), Rennes, 2014.

[1] https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/mali/wagner-qui-sont-ces-mercenaires-que-le-kremlin-affirme-ne-pas-connaitre_4811199.html

[2] https://www.youtube.com/watch?v=3nTnTJxVxt4&t=1025s

[3]

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