Un miracle contre l’élevage intensif

On s’est tous déjà posé la question devant un paquet de lardon qui coûte le prix d’un café : où est l’arnaque ? C’est sûr qu’à force de nourrir les cochons avec des céréales et de les entasser dans des élevages intensifs hors-sol, on peut se payer un luxe que nos grands-parents ne connaissaient pas : manger de la viande tous les jours. Mais si certains de nos ancêtres auraient sûrement été ravis, d’autres auraient crié au scandale. Car même dans les périodes où la viande est un luxe, certains ont fait attention à la qualité, parfois même avec un petit coup de pouce du Très Haut…

Cet article a initialement été publié sur notre blog rattaché à Libé :
ce blog ayant été supprimé fin 2020, nous republions ici ces textes.

De lard ou du cochon

Faire de la viande au rabais n’est pas qu’une invention contemporaine. Thomas de Cantimpré, qui rédige au XIIIe siècle un ouvrage appelé le Livre des abeilles, raconte l’histoire d’un moulin où on fabrique une étrange farine. Au lieu de moudre du blé pour les hommes, on y moud de la paille et de la litière, pour créer un mélange très nutritif, dont sont ensuite nourris des porcs. Puis la viande est écoulée dans la ville proche de Cambrai, mais comme l’écrit Thomas : « on trouva que leur chair était spongieuse et non pas ferme, et un grand scandale éclata ».

Livre d’Heures, BML, mois de novembre

C’est sûr que le porc est une affaire sérieuse au Moyen Âge. D’abord, oubliez les images de cochon rose à la queue en tire-bouchon : ceux-là sont arrivés en Europe depuis l’Asie au XVIIIe siècle. Imaginez plutôt quelque chose qui ressemble à un sanglier, élevé de manière domestique par les familles aisées qui l’abattent à la fin de l’automne pour en faire de la charcuterie. Ou bien par quelques élevages, dont les porcs sont emmenés en forêt pour s’y nourrir, du moins jusque dans les derniers siècles du Moyen Âge, quand s’invente la porcherie. En ville ou à la campagne, on s’y connaît en cochon, et il n’est pas facile de tricher sur la qualité.

Arnaque au monastère

Dans l’histoire du Livre des abeilles, l’arnaque d’autant plus scandaleuse que le moulin appartient à un monastère, et que l’idée de la farine pour cochon est imputable à des religieux âpres au gain. D’ailleurs tout dans cette affaire les désigne comme les méchants ultimes pour le public médiéval à qui cette histoire devait être lue sous forme de sermon. Non seulement ils trafiquent le cochon, mais en plus ils sont meuniers, ce qui est alors la profession des escrocs. Puisque les particuliers n’ont pas le droit d’avoir un moulin, ils doivent apporter leurs grains aux meuniers autorisés, et dans de nombreuses histoires ceux-ci sont accusés tricher sur les quantités de farine rendues. Et enfin, ils sont cupides.

Pour Thomas de Cantimpré, le plus grave est sans doute là. En effet, malgré son nom, le Livre aux abeilles ne parle pas d’animaux, mais de religion. L’auteur y compare la vie des ruches à celle des religieux, et commence donc chacune de ses histoires par un détail naturaliste sur les abeilles, vierges comme le Christ car elles se reproduisent sans copulation, industrieuses comme les moines car elles ne sont jamais dans l’oisiveté, etc. Alors forcément, le but de son histoire est moins de défendre l’élevage de qualité que de louer Dieu, même si les deux ne sont pas forcément incompatibles…

Et Dieu empêcha l’élevage intensif

Dans l’histoire, les consommateurs de Cambrais n’ont qu’à se plaindre : un moine du monastère s’en horrifie et condamne ces étranges meuniers. (Il n’a pas dû garder les cochons avec eux…) Il lève les mains au ciel et dit simplement : « Seigneur que la roue de ce moulin ne tourne jamais plus ! », et hop, le moulin s’écroule, restaurant les frères du monastère dans leur bonne réputation. Évidemment le but de ce sermon est d’abord de montrer la force de la foi. Il n’empêche : le miracle est ancré dans un monde très concret, entre ville et campagne, où Dieu s’intéresse même à de petites affaires a priori très terrestres, comme la qualité du porc.

On pourrait penser que voir un religieux dominicain lettré écrire sur des choses si triviales, c’est donner de la confiture aux cochons (il fallait la placer…). Et pourtant, l’exemple est assez bon : on aimerait pouvoir se poster devant un des élevages intensifs qui polluent la Bretagne depuis plusieurs décennies, lever les bras au ciel et dire « que l’épandage du lisier s’arrête ! ». Ou alors, on peut aussi laisser le paquet de lardon sur l’étagère…

Pour aller plus loin :

  • Michel Pastoureau, Le cochon : histoire d’un cousin mal-aimé, Paris, Gallimard, 2013.
  • Thomas de Cantimpré, Les exemples du Livre des abeilles, Henri Platelle (éd.), Brepols, 1997, II, 26, 2, p. 145.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s