Entretien avec Loïc Chollet : les dernières croisades, un rêve chevaleresque ?

Docteur en histoire médiévale, Loïc Chollet travaille sur les croisades, notamment dans l’espace balte. Son dernier livre, Dernières croisades. Le voyage chevaleresque en Occident à la fin du Moyen Âge, paru en 2021 aux éditions Vendémiaire, retrace les expéditions menées aux quatre coins du monde connu par les chevaliers et écuyers des XIVe et XVe siècles.

Que sont ces « dernières croisades » ?

Si on force un peu le trait, pour le grand public, les croisades s’arrêtent avec la prise de Saint-Jean d’Acre par les Mamelouks en 1291, soit la perte définitive de la Terre sainte pour les chrétiens. Or depuis longtemps, l’historiographie spécialisée s’est penchée sur les « croisades après les croisades » : à savoir toutes les expéditions menées aux quatre coins du monde avec le soutien de la Papauté. L’esprit de croisade ne tombe pas avec Saint-Jean d’Acre, bien au contraire. Au XIVe siècle et dans la première moitié du XVe, on va se battre ailleurs, sur d’autres fronts où le christianisme latin est aux prises avec « l’infidèle » ou « l’hérétique ». Il faut savoir que depuis l’origine, les croisades ont lieu dans d’autres régions que la Terre sainte – la plus connue pour les francophones étant sans doute la croisade contre les Albigeois. À la fin du Moyen Âge, on  part guerroyer dans la Baltique contre les Lituaniens païens, en Bohême contre les hérétiques hussites, dans la péninsule Ibérique et en Afrique du Nord contre les émirs musulmans, même dans les Canaries sous le prétexte d’y apporter l’Évangile… À partir de la fin du XIVe siècle, l’ennemi principal est l’Empire ottoman, lequel parvient à capitaliser sur les divisions entre chrétiens –  à commencer par la méfiance entre orthodoxes et catholiques – pour s’imposer en Europe du Sud-Est. Plusieurs expéditions, à l’issue souvent désastreuses, sont menées contre ce redoutable adversaire.

On a souvent en tête l’image du chevalier partant en croisade pour faire fortune. Pourtant vous rappelez qu’en réalité les perspectives d’enrichissement sont quasiment nulles… Alors pourquoi partir ?

Le pillage peut survenir au terme d’un coup de main chanceux, comme à Alexandrie en 1365 ; mais cela reste exceptionnel. L’aspect financier n’est certainement pas la motivation principale : l’honneur est nettement plus important. Dans la société aristocratique, il importe de se faire un nom, d’assurer sa bonne renommée. La guerre entre chrétiens, par exemple entre partis pro-français et pro-anglais, est acceptable en termes d’honneur, mais elle reste entourée de réprobation, car considérée comme fratricide.

À l’inverse, lutter contre les « ennemis de la foi » est généralement vu comme le nec plus ultra de la vie chevaleresque : aventures en pays lointain, recherche du danger, défense de l’Église… tout cela s’intègre dans la culture courtoise, illustrée par les nombreuses productions littéraires dont sont friands les hommes et les femmes de la fin du Moyen Âge. Bien des exemples montrent que les chevaliers revenus de ces lointaines contrées sont très prisés à leur retour ; certains se voient offrir des offices rémunérateurs à la cour.

Bataille de Nicopolis, Passages d’outremer de Sébastien Mamerot, vers 1474. BNF, Fr.5 594, f.263v.

Mais gare à ceux qui passent trop de temps à l’étranger, comme le seigneur Jacques de Heilly, qui vient annoncer à la cour de France la défaite de Nicopolis, où une armée franco-hongroise avait été écrasée par les Ottomans, en 1396. Personne ne le reconnaît, « car il avait bien plus parcouru les pays d’outremer et les contrées lointaines, cherchant les aventures, que les régions voisines de sa nation », nous dit le chroniqueur Jean Froissart. À noter que les aspects plus spirituels, comme la rémission des péchés ou le salut de l’âme, sont souvent discrets dans les textes qui nous sont restés. Pour bien des membres de la noblesse, l’exploit guerrier se confond certainement avec l’honneur rendu à Dieu.

Vous expliquez que la participation aux « croisades tardives », que ce soit dans les Balkans, en Méditerranée, en Lituanie, est un moyen pour les aristocrates européens de « se rassurer sur leur identité chevaleresque ». Pourquoi ?

Contrairement à ce que prétendent les auteurs de panégyriques écrivant pour la noblesse, les chevaliers, les écuyers et autres gens de guerre ont plutôt mauvaise presse. La Guerre de Cent ans et son cortège d’horreurs a passablement écorné l’image d’une chevalerie irréprochable, pour autant que celle-ci ait jamais existé. À l’inverse, la croisade permet de renouer avec un certain idéal courtois, presque arthurien : plutôt que de faire couler le sang d’autres chrétiens, il s’agirait de mettre son épée au service de Dieu, tout en parcourant des contrées mal connues, et dont le caractère « exotique » fascine. Ainsi, de nombreux chroniqueurs s’autorisent de longues digressions qui leurs permettent de développer les aventures des croisés, quitte à rompre le fil de leur narration. Par exemple, Cuvelier, l’auteur d’une très épique Chanson de Bertrand du Guesclin, consacre près de la moitié de son œuvre à la croisade de Castille, à laquelle a participé son héros. Le public semble avoir été très friand de ces thématiques.

En racontant les premières expéditions vers les Canaries, vous montrez qu’on peut facilement y voir un pivot entre les croisades médiévales et les colonisations de l’époque moderne, mais qu’en réalité « ces deux mondes sont entrelacés ». Alors, croisade ou colonisation ? Moyen Âge ou époque moderne ?

A priori, l’expédition des Français Jean de Béthencourt et Gadifer de la Salle aux Îles Canaries paraît effectivement très moderne : non seulement par son projet de colonisation et d’exploitation économique du territoire, mais aussi par la dimension atlantique, alors que l’essentiel des croisades tardives ont pour théâtre l’Europe et la Méditerranée. C’est quelque chose de différent des aventures honorifiques évoquées plus haut… mais la modernité de l’expédition canarienne ne devrait pas être exagérée. Plusieurs éléments rappellent la politique des Chevaliers teutoniques, qui se sont taillé un État autonome en Prusse et en Livonie, deux provinces baltes, sous le prétexte d’y imposer le christianisme. Eux aussi ont eu recours à la colonisation, pour mettre en valeur les villes et les campagnes, et ils se sont réservé le privilège de commercialiser l’ambre, ce qui indique qu’ils sont loin de méconnaître les enjeux économiques !

Pour les Républiques maritimes que sont Venise et Gênes, la croisade peut être une arme comme une autre lors des guerres commerciales qui font rage dans la Méditerranée. L’expédition contre le port de Mahdia, lors de laquelle se sont certainement rencontrés Jean de Béthencourt et Gadifer de la Salle, avait aussi un aspect économique, puisqu’il s’agissait de sécuriser les routes commerciales. Et la politique maritime des émirats anatoliens répond, dans un premier temps, à un même impératif. La particularité des conquérants des Canaries est de se fondre dans ce monde où la guerre sainte et les opérations commerciales marchent main dans la main, alors que la plupart de leurs compatriotes ne semblent pas avoir eu de telles ambitions lorsqu’ils partaient en Prusse ou en Hongrie. Malgré cela, toute l’expédition est entourée des attributs « classiques » de la croisade, depuis le soutien pontifical jusqu’au style héroïsant dans lequel les événements sont racontés. Il est difficile de séparer drastiquement les croisades tardives de ce qui suivra à l’époque moderne, car bien des conquistadors se pensaient eux-mêmes en chevaliers. La continuité entre les deux phénomènes mériterait d’être étudiée plus en détail.

Vous rappelez que ces expéditions militaires ne font jamais l’unanimité. Qui les critique ? Quels sont leurs arguments ?

Beaucoup d’auteurs sont favorables à ces « voyages » chevaleresques, où l’on part chercher l’honneur en affrontant de lointains « mécréants »… tout en découvrant du pays. Mais comme vous le dites, il y a toujours eu des critiques. Celles-ci sont de plusieurs sortes. Sur le fond, deux points font consensus : la défense de la chrétienté et la récupération de Jérusalem. Personne ou presque ne prône la non-résistance face à des ennemis présentés comme des agresseurs, des persécuteurs de la foi chrétienne. Et jusqu’à la toute fin du Moyen Âge, on rêve encore de reprendre la Terre sainte, quand bien même plus personne n’y croit sérieusement. Mais toute la question est de savoir comment s’y prendre : les échecs des grandes expéditions menées contre les Turcs à partir de Nicopolis, en 1396, font couler beaucoup d’encre… le comportement des chevaliers, jugé frivole, a été très critiqué. On reproche aussi aux nobles d’Europe de perdre du temps et de l’argent dans des expéditions superflues, en Prusse ou ailleurs, alors que leur devoir est de s’occuper des terres dont ils ont la charge.

À cela s’ajoutent des cas plus particuliers, liés à un contexte précis. Ainsi, au début du XVe siècle, les juristes proches de la couronne polonaise mènent une attaque en règle contre les croisades qu’organisent les Chevaliers teutoniques dans la Baltique : celles-ci ne seraient que des opérations militaires visant à envahir un territoire sur lequel les Teutoniques n’auraient aucun droit. La question est portée devant le concile de Constance, une grande assemblée réunissant de nombreuses autorités politiques et religieuses de toute l’Europe. Politiquement, le roi de Pologne a tout intérêt à s’opposer à l’Ordre teutonique, son grand rival. Le débat illustre néanmoins des arguments moraux, religieux et juridiques contre certaines formes de guerres justifiées par la différence religieuse. Notons encore qu’à la lecture de nombreux traités de croisade, on a l’impression que les auteurs visent autant à vilipender leur propre société qu’à promouvoir la guerre contre de lointains infidèles. Tel est le cas, entre autres, de Pierre Dubois ou Philippe de Mézières, qui à presque un siècle d’intervalle, développent une pensée relativement originale sur l’organisation des États européens. Dans ce genre de discours, croisade et réforme de la société chrétienne marchent main dans la main. La « vraie » croisade, celle de Terre sainte, est une cause consensuelle que l’on peut sans trop de risque utiliser pour faire passer des idées politiques à l’usage interne.

On termine souvent ces entretiens par une question sur l’engagement des historiens et historiennes dans les débats de leur temps. Vous finissez d’ailleurs votre ouvrage en insistant sur le fait que le schéma du « choc des civilisations » ne colle pas du tout avec la réalité des croisades tardives : comment expliquer alors que les croisades soient si souvent vues aujourd’hui comme l’exemple parfait de l’affrontement entre chrétiens et musulmans ?

Ce phénomène tient sans doute plus à la réactivation politico-médiatique du thème qu’aux croisades elles-mêmes, même si évidemment les affrontements étaient très violents et le discours religieux y était bel et bien présent. On remarque d’ailleurs que dans le discours politique ou médiatique, les croisades se résument bien souvent aux expéditions de Terre sainte, de 1095 à 1291, dans une acceptation très traditionnelle du terme. Les croisades tardives sont pour ainsi dire oubliées, si ce n’est dans les pays concernés, où elles ont été intégrées à la mémoire historique. En ce qui concerne le schéma du choc des civilisations, on pourrait être tenté par cette approche en lisant un peu trop rapidement les textes de propagande composés dans le contexte des croisades tardives, et si l’on ne met pas ces textes en perspective. Beaucoup d’auteurs médiévaux présentent le combat de la chrétienté contre les infidèles et les hérétiques (les seconds étant considérés comme pires que les premiers), dans une optique très « nous contre eux ». Mais cette idée d’une chrétienté unie contre l’islam, le paganisme et l’hérésie tient surtout d’un vœu pieux. Aucune alliance solide entre puissances catholiques n’a tenu bien longtemps, les disputes entre croisés ont été très fréquentes et bien des Européens catholiques se désintéressaient de la chose ! Même le duc de Bourgogne Philippe le Bon, considéré comme le fer de lance de la croisade en Europe occidentale, n’a jamais mis ses plans à exécution.

Le voeu du faisan, XVIe siècle. Source : Wikicommons

Et si on lit les documents produits dans le contexte des guerres opposant les catholiques entre eux (par exemple les guerres de Bourgogne) on peut difficilement imaginer que l’on ait été plus tendre quand on se battait entre voisins occidentaux… La violence extrême et les imprécations les plus dures ne sont pas le triste privilège des guerres baltes, ibériques ou balkaniques, loin de là. Enfin, les chroniques et autres récits de croisade laissent voir, derrière le discours – bien réel – d’opposition religieuse un certain intérêt, voire de la fascination pour l’ennemi infidèle. Il s’agit bien sûr de donner aux protagonistes des adversaires dignes d’eux-mêmes, mais cela montre que l’attitude des Occidentaux va au-delà du mépris ou de la haine : les chefs musulmans, païens et même les commandants hussites sont individualisés, on leur prête parfois des qualités –  surtout aux musulmans, décrits comme chevaleresques et raffinés. L’idée, c’est que l’on se bat, mais on reste tout de même entre nobles ; on n’a pas la même religion, certes, mais on a des valeurs en commun et on peut se comprendre. Cet élément, très fort dans certains textes, reflète certainement la réalité du terrain : comment expliquer sinon que des alliances aient été si facilement passées entre croisés et musulmans (par exemple avec l’émir de Karaman, adversaire acharné de la dynastie ottomane), ou que les ducs lituaniens aient pu se fondre si aisément dans l’aristocratie catholique une fois baptisés ? Au Moyen Âge pas plus que de nos jours, la culture ne saurait se réduire à l’appartenance religieuse. 

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