Scandale politique sous Philippe III : la chute de Pierre de La Broce

Pas besoin d’attendre Bygmalion, Cahuzac ou les Pandora Papers : au Moyen Âge aussi il y avait des scandales politiques, qui pouvaient d’un seul coup ruiner la réputation et la carrière d’une personnalité très en vue… La preuve avec la chute de Pierre de La Broce, récemment étudiée avec brio par le médiéviste Xavier Hélary.

L’ascension d’un favori

Né vers 1230, Pierre de La Broce appartient à une petite famille noble de Touraine. Comme son père avant lui, il entre au service du roi, appartenant donc à ce qu’on appelle à l’époque son « hôtel », d’abord comme valet de chambre, puis comme chirurgien. Il est possible qu’il ait accompagné le roi Louis IX en croisade, même si on ne peut pas le prouver.

L’ascension politique de Pierre de La Broce est alors assez rapide. Il est nommé chambellan en 1266, une fonction bien rémunérée même si elle reste relativement peu valorisée socialement. A la mort de Louis IX, c’est son fils Philippe qui monte sur le trône. Pierre est visiblement proche du nouveau roi, qui le nomme grand chambellan en 1271 et l’intègre dans un éventuel conseil de régence, au cas où il devrait mourir. Notre homme obtient plusieurs terres, ce qui lui permet de consolider son patrimoine familial. Dans le même temps, il utilise son influence pour marier avantageusement ses enfants et « placer » des membres de sa famille élargie à des postes-clés. C’est notamment le cas de Pierre de Benais, un cousin, qui devient évêque de Bayeux.

Xavier Hélary retrace minutieusement la manière dont Pierre de la Broce construit son patrimoine et utilise ses connexions familiales. Son statut de proche du roi ne fait aucun doute, mais Xavier Hélary invite à ne pas surestimer ce lien : contrairement à ce qu’on dit souvent, le roi n’a pas couvert de faveurs son chambellan, dont la richesse reste finalement assez modeste. C’est un homme de confiance, mais pas un favori tout-puissant.

C’est pas moi qui l’ai dit

En 1276, tout se gâte. Le roi entend parler de rumeurs inquiétantes : un clerc du diocèse de Liège l’accuse d’avoir commis un « péché contre nature ». Pire encore, plusieurs « saintes femmes » de la région, c’est-à-dire des béguines, reprendraient les mêmes accusations. Le roi prend l’affaire au sérieux : le chanoine de Liège à l’origine des rumeurs est immédiatement arrêté et placé au secret. Reste à s’occuper des béguines…

L’affaire est particulièrement complexe : les sources dont on dispose sont souvent tardives, elles donnent des versions assez contradictoires ou partielles des événements. Les chroniqueurs, notamment Primat ou Guillaume de Nangis, multiplient les clichés – le favori corrompu, la fausse prophétesse, etc… – et leurs versions sont souvent très confuses. En croisant les sources, Xavier Hélary démêle patiemment l’écheveau. Il montre que, quand le roi décide d’envoyer des enquêteurs pour interroger les béguines, Pierre de la Broce utilise son influence pour que l’évêque de Bayeux, son cousin, en fasse partie.

A son retour, l’évêque Pierre de Benais rapporte au roi une nouvelle encore plus sombre : les béguines accusent la reine, Marie de Brabant, d’avoir fait empoisonner le prince Louis, héritier du trône, mort en mai 1276, pour libérer la voie pour ses propres enfants… Le chambellan appuie cette accusation de tout son poids, blâmant la reine autant que possible. Pendant plusieurs semaines, la position de la reine à la cour semble fragilisée et l’ambiance politique est extrêmement tendue. Deux ans après, la reine écrit au pape : se rappelant cette période, elle note que sa vie même a été en danger.

En novembre 1277, tout change : une troisième mission est envoyée interroger les béguines. Cette fois, Pierre de la Broce n’a pas pu ou pas voulu y placer un de ses proches. Erreur fatale, car les enquêteurs reviennent avec une version radicalement différente : les béguines ont juré qu’on les avait forcées à accuser la reine, en échange de terres et d’argent, et qu’elles le regrettaient car elles aiment beaucoup la reine. Coup de théâtre ! L’accusation serait donc un pur complot, venant de Pierre de la Broce, afin de discréditer la reine…

Informé par le légat du pape, le roi réagit vite et fort : Pierre de la Broce est arrêté le 30 décembre 1277 et envoyé en prison. Quant à l’évêque de Bayeux, il tente piteusement de s’en sortir en expliquant qu’il n’a pas du tout dit ce qu’on dit qu’il a dit, mais personne ne le croit : il décide alors de prendre la fuite et se réfugie auprès du pape. Toute l’affaire reste largement mystérieuse : en février 1278, le comte de Champagne écrit au roi d’Angleterre, mentionne bien sûr l’arrestation du chambellan, mais note qu’il n’en connaît pas le motif.

Un prêté pour un pendu

Pierre passe six mois en prison, probablement au secret. Il est jugé, dans des circonstances qui restent floues, et condamné à mort pour trahison : le 30 juin 1278, il est pendu au gibet de Montfaucon. Xavier Hélary souligne que cette exécution est étrange : toute l’affaire a été entourée de secret, mais l’exécution est publique… Une manière de rappeler la puissance royale ?

Pendaison de Pierre de la Broce, Chroniques de France ou de St Denis, BL Royal MS 20 C vii f. 15

Le patrimoine de Pierre de la Broce est aussitôt confisqué et démembré, même si sa famille n’est pas inquiétée : en 1292, l’un des fils de Pierre est un chevalier visiblement assez aisé, tandis que l’autre, chanoine, devient doyen du chapitre de Bayeux. A la mort du roi, c’est son fils Philippe IV, dit Le Bel, qui monte sur le trône : celui-ci était visiblement proche du défunt chambellan, et il prend sous sa protection sa famille. Il permet d’ailleurs à l’évêque de Bayeux, en exil depuis 1277, de revenir occuper son poste.

« L’affaire Pierre de la Broce » marque les esprits : la soudaineté de la chute du puissant chambellan, le secret qui entoure l’affaire, impressionnent. De nombreux chroniqueurs racontent l’histoire en comblant les vides avec leur imagination, tandis que des poètes écrivent des textes reprenant le motif de la « Roue de Fortune », qui tour à tour élève puis abat les hommes, surtout quand ils sont trop orgueilleux. Quoiqu’il en soit, des siècles après, le médiéviste qui étudie cette affaire peut y trouver de nombreuses réflexions sur le pouvoir politique à l’époque médiévale

Pour en savoir plus

  • Xavier Hélary, L’ascension et la chute de Pierre de la Broce, chambellan du roi († 1278). Étude sur le pouvoir royal au temps de Saint Louis et de Philippe III (v. 1250 – v. 1280), Paris, Honoré Champion, 2021.
  • Franck Collard, « Grandeur et chute d’un conseiller du roi », L’Histoire, no 197,‎ mars 1996, p. 51-54.

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