Ménopause médiévale : limite d’âge, mauvais œil et libido

Le 18 octobre prochain, ce sera la journée mondiale de la ménopause. Comment les femmes du Moyen Âge vivaient-elles cette étape ? Il n’y a pas de mot ni en latin ni dans les autres langues de l’Occident médiéval pour désigner la ménopause, mais le phénomène de l’arrêt des règles était un sujet d’intérêt.

L’âge de la ménopause sous l’œil des médecins médiévaux

Les médecins du Moyen Âge, comme ceux de l’Antiquité, pensaient que les évacuations menstruelles permettaient de purger les impuretés du corps. Le fait que les hommes ne possèdent pas ce système de purgation les intriguait d’ailleurs et ils suggéraient divers équivalents masculins des pertes menstruelles : poils, saignements de nez, hémorroïdes, ou « pollution » (pertes de sperme involontaires). Si une femme n’avait pas ses règles, on pensait que la « rétention de menstrues » pouvait lui faire courir un grave risque de santé, pouvant aller jusqu’à la mort. Les textes médiévaux regorgent donc de remèdes pour faire revenir les règles. Mais avant de s’inquiéter, il fallait écarter les deux autres causes possibles d’absence de règles : la grossesse, mais aussi l’âge de la femme. C’est pourquoi l’âge de début et de fin des règles est toujours mentionné dans les textes de gynécologie.

Pour la fin des règles, les auteurs donnent le plus souvent une fourchette d’âge entre 40 ou 45 et 60 ans, avec une préférence pour 50 ans. Dans un texte du XIe siècle issu du recueil gynécologique « Trotula » (attribué et sans doute influencé par Trota, une femme médecin de Salerne), on trouve une intéressante distinction en fonction de la physiologie de la femme : si elle est maigre, les règles cesseront autour de la 50e année ; si elle est humide autour de la 60e ou de la 65e. Si elle est grosse… Là, les différents manuscrits du texte indiquent des âges très différents : 35, 45 ou 75 ! Des erreurs de copie sont compréhensibles du fait de l’écriture des nombres en chiffres romains minuscules dans les manuscrits. Ce flottement montre que les scribes, majoritairement des hommes, n’avaient visiblement pas la moindre idée de l’âge qu’il convenait d’indiquer ! Ces âges, toujours des chiffres ronds en 0 ou 5, étaient d’ailleurs probablement en partie théoriques, l’espérance de vie étant telle que la mort survenait souvent avant, et l’âge exact étant parfois inconnu des principales intéressées en l’absence d’état civil. Et quand ces indications étaient fondées sur l’expérience, elles concernaient les femmes de l’entourage des auteurs médecins, soit un milieu plutôt urbain et limité aux zones géographiques où ils vivaient. Est-ce l’expérience ou la théorie qui s’exprime chez l’autrice du XIIe siècle Hildegarde de Bingen ? Cette abbesse a écrit sur de nombreux sujets, notamment médicaux. Elle fixe comme tout le monde l’âge de la cessation des règles à 50 ans, mais précise que certaines femmes sont douées d’une telle santé et d’une telle vigueur que les règles durent chez elles jusqu’à 70 ans ! Elle a elle-même vécu 81 ans…

De la femme ménopausée à la sorcière

Les médecins n’évoquent pas de risques sanitaires encourus avant ou après les années de menstruation. Or dans d’autres textes, non médicaux, la vieille femme ménopausée n’a pas perdu les impuretés de son corps en cessant ses pertes menstruelles. Cette théorie apparaît notamment dans des traités intitulés « Secrets des femmes » (XIIIe-XVe siècles), dont les auteurs ne sont pas médecins, mais qui connaissent un vif succès. Dans ces textes, la notion d’impureté, de toxicité, qui était employée par les médecins pour désigner simplement quelque chose de mauvais pour la santé, bascule vers un sens moral. De quoi accuse-t-on exactement la femme ménopausée ?

Les auteurs de ces traités expliquent que la matière toxique, ne pouvant plus s’évacuer par le sang menstruel, ressort par les yeux. Ils s’appuient sur un texte d’Aristote disant que le regard d’une femme ayant ses règles pouvait tacher un miroir ; et ils font une comparaison avec le basilic, le serpent mythique censé pétrifier de son regard. Cette comparaison renvoie à d’autres associations maléfiques de la femme et du serpent au Moyen Âge : l’histoire d’Ève, le lien entre venin et empoisonnement, ou la monstruosité des femmes hybrides comme Mélusine. Ce regard a le pouvoir d’infecter, surtout les petits enfants au berceau, qui peuvent en mourir. Les versions plus tardives vont de plus en plus vers l’idée d’une intention, d’un regard jeté tel un mauvais sort, à l’époque même où les procès pour sorcellerie commencent à prendre de l’ampleur en Europe occidentale. À la mort d’un bébé, il était facile d’accuser une vieille voisine qui l’avait regardé un peu trop fixement.

La libido des femmes ménopausées

Aucun auteur médiéval n’aborde la question du désir féminin après la ménopause. Une théorie assez largement admise au Moyen Âge conditionnait la conception d’un enfant à l’émission de semence de la part des deux parents, émission déclenchée uniquement par le plaisir sexuel. Les médecins se préoccupaient donc beaucoup des moyens d’exciter le désir de la femme ! Mais ils avaient constaté la corrélation entre la cessation des règles et l’arrêt de la fécondité. Parler du désir féminin après la ménopause aurait donc certainement semblé incongru à leurs yeux.

Nous avons pourtant à ce sujet le témoignage d’une femme, Béatrice de Planissoles, châtelaine de Montaillou dans les Pyrénées, interrogée par l’inquisiteur Jacques Fournier, qui traquait les hérétiques de ce village dans les années 1320 :

« Comme on lui demandait si elle avait fait des maléfices ou si elle en avait enseigné ou si elle en avait appris de quelqu’un, elle répondit que non. Parfois, cependant, dit-elle, elle avait cru que ledit prêtre Barthélémy lui avait fait quelque maléfice, parce qu’elle l’aimait trop, et elle voulait être avec lui, alors que, cependant, quand elle l’avait connu pour la première fois, ses affaires féminines avaient déjà cessé, et elle l’avait quelquefois interrogé à ce sujet, dit-elle, mais le prêtre avait toujours nié. »

Elle rejette simplement l’accusation de maléfices qu’on veut lui faire porter, mais s’étonne d’un amour passionné (et sexuel : d’autres passages de l’interrogatoire le mentionnent explicitement) alors que « ses affaires féminines avaient cessé », à tel point qu’elle retourne avec candeur l’accusation de maléfices sur le jeune prêtre ! Joli pied-de-nez (à défaut de coup d’œil maléfique) d’une digne femme ménopausée.

Nadia Pla

Pour en savoir plus :

  • Blog de Nadia Pla « Chemins antiques et sentiers fleuris » : https://cheminsantiques.blogspot.com/ (nombreux articles sur le corps féminin et sur les menstrues au Moyen Âge).
  • Pour en savoir plus sur le lien entre menstrues et poison : Monica H. Green, « Flowers, Poisons and Men : Menstruation in Medieval Western Europe » in Menstruation. A Cultural History, Andrew Shail, Gillian Howie (dir.), Basingstoke, Hampshire and New York, Palgrave Macmillan, 2005, p. 51-64.
  • Pour en savoir plus sur Béatrice de Planissoles : Georges Duby, « Dépositions, témoignages, aveux », in Histoire des femmes en Occident, Georges Duby, Michelle Perrot (dir.), t. II « Le Moyen Âge », Paris, Perrin, 2002 [1e édition : Plon, 1991], p. 603-611.
  • Deux des versions françaises des « secrets des femmes » sont éditées et accessibles en ligne :
  • Secrets des femmes : édition critique, Jennifer Préfontaine (éd.), Mémoire, Université McGill, Montréal, 2006. [En ligne : https://central.bac-lac.gc.ca/.item?id=TC-QMM 98575&op=pdf&app=Library&oclc_number=1032889049]
  • Ce sont les Secrés des dames deffendus à révéler, publiés pour la première fois d’après des manuscrits du XVe s., Alexandre Colson, Charles-Edmond Cazin (éd.), Paris, Edouard Rouveyre, 1880. [En ligne : https://archive.org/details/cesontlessecresd00cols/page/n12]

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