Accueillir les réfugiés… byzantins

Le retour des Talibans en Afghanistan pose de nouveau la question de l’accueil à offrir aux réfugiés, hommes, femmes, enfants, qui voudront fuir le nouveau régime et ses violences. Pendant qu’Emmanuel Macron a bien expliqué que « la-France-en-accueillerait-un-peu-mais-quand-même-pas-trop-car-les-migrants-sont-nombreux-vous-avez-vu-je-parle-comme-Marine-Le-Pen-merci-de-voter-pour-moi », d’autres pays font des choix plus courageux et plus dignes. Une question purement contemporaine ? Pas du tout : après la prise de Constantinople par les Turcs en 1453, ce sont des milliers de Grecs qui ont cherché refuge en Occident.

Des intellectuels à la mode

Certains, en réalité, n’attendent pas la prise de la ville. Dès la fin du  XIVe siècle, on voit de plus en plus de Grecs, appartenant souvent à des milieux nobles, qui viennent en Occident à la faveur d’un voyage, d’une ambassade, d’une mission religieuse, et qui y restent, parfois jusqu’à la mort. Au moment du grand concile de Ferrare-Florence, en 1439, Bessarion, un prestigieux moine byzantin, va devenir cardinal de l’Eglise latine : il reste en Italie avec toute sa suite, ses assistants, leurs familles, etc.

Bessarion n’oublie pas pour autant ses origines. Au contraire, il utilise sa fortune et ses réseaux pour accueillir et « placer » des réfugiés grecs chez de riches mécènes. La culture grecque est à la mode depuis quelques décennies, et l’arrivée d’un flux important de migrants cultivés nourrit cette tendance. Les familles nobles d’Italie, comme les Médicis, les Este, les Visconti, veulent toutes avoir alors un précepteur ou un secrétaire grec.

Vittore Carpaccio, La vision de Saint Augustin, 1502-1507, Venise, église de Saint-Georges-des-Esclavons.
Tableau commandé par le cardinal Bessarion.

Ces réfugiés, eux non plus, n’ont pas forcément oublié leur pays natal. On peut prendre l’exemple d’Alexis Celadanus. Il a probablement une dizaine d’années lorsqu’il fuit la Grèce. Il se réfugie à Tarente, où le puissant cardinal Bessarion le prend sous son aile. Il devient ensuite évêque de Gallipoli puis de Malfetta. Il a donc grandi en Occident, fait carrière dans l’Église catholique, mais il a vécu dans un milieu de Grecs toute sa vie. Sans surprise, il reste donc très attaché à ce monde-là. Jusqu’à sa mort, en 1517, il écrit plusieurs textes pour soutenir l’organisation d’une nouvelle croisade afin de reprendre Constantinople aux Turcs : un rêve jamais réalisé mais qui a dû habiter de nombreux Byzantins réfugiés en Occident…

Vivre en exil

À côté de ces grands intellectuels prestigieux, l’invasion turque pousse de plus en plus de Grecs à fuir : dans les années 1460, le marché de l’emploi pour des copistes ou des professeurs de grec est totalement saturé en Italie… ! Il est bien difficile cependant d’évaluer leur nombre. On sait qu’à Venise, à la fin du XVe siècle, la colonie byzantine compte environ 4 000 individus. Dans certaines îles vénitiennes, comme à Corfou, l’arrivée d’un nombre important de réfugiés provoque des tensions politiques et sociales, les habitants de l’île défendant leurs privilèges et craignant la concurrence des nouveaux venus.

Ces réfugiés byzantins ne se rencontrent pas qu’en Italie. En France, en Angleterre, dans les Flandres, jusqu’en Écosse, on en croise parfois quelques-uns, au détour d’une archive locale. Leur présence n’en est que plus émouvante : le plus souvent, un seul document les évoque, petit éclat de vie conservé dans un océan de papier. Dans les archives de Rouen, on croise ainsi six réfugiés byzantins entre 1455 et 1460. Certains, comme ces Dimitrius Bichardus et Thomas Partos, sont là avec « leurs femmes et enfants ». Plusieurs sont passés par les prisons turques : peut-être est-ce un élément mis en avant pour apitoyer les autorités urbaines. Celles-ci ne sont pas forcément dupes : au sujet d’un certain Demetrios, les autorités de Rouen notent que c’est un « chevalier de Constantinople, soi-disant trésorier de feu l’empereur de Constantinople… ». Tous sont pauvres et demandent la charité à la ville :

« Décision a été prise de donner en charité à Emmanuel, chevalier de Constantinople, en raison de sa pauvreté et par rapport au cas de Constantinople, en ayant pris en compte les lettres qu’il porte, la somme de trente sous tournois… »

Bref, la ville de Rouen – mais c’est loin d’être la seule – dépense de l’argent pour accueillir, soulager et intégrer ces quelques réfugiés. Le discours de la croisade imprègne ces sources, qui rappellent parfois que ces hommes et ces femmes ont été chassés par « les ennemis de notre sainte foi », et qu’il est donc normal de les aider.

Entre les réfugiés byzantins de 1453 et les réfugiés afghans de 2021, les situations ne sont pas comparables, bien sûr. En 1453, cela faisait plusieurs années que l’Empire byzantin, aux abois, avait entrepris de se rapprocher de l’Occident latin – ce qui n’était pas gagné, car au fil des siècles un schisme religieux s’était peu à peu creusé, aggravé par des conflits. Depuis la fin du XIVe siècle, les empereurs byzantins et de nombreux auteurs soutenaient une dynamique de rapprochement entre l’Eglise catholique et l’Église orthodoxe (ce qu’on appelle le mouvement unioniste). Les réfugiés grecs ont bénéficié de ce contexte favorable, qui n’existe pas aujourd’hui.

Raphaël, L’Ecole d’Athènes, 1509-1512. Surce : Wikicommons.

Reste la question de la fécondité de ces migrations. Au XVe siècle, la présence de milliers de Grecs réfugiés en Occident nourrit un intérêt pour la culture grecque, pour les auteurs grecs, notamment les philosophes de l’Antiquité. Les Grecs installés en Occident traduisent, copient, corrigent des manuscrits erronés, enseignent le grec. Les élites littéraires et politiques d’Occident intègrent ces apports à leur culture et à leurs pratiques. Bref, les réfugiés grecs jouent un rôle non-négligeable dans l’humanisme européen, et dans la naissance de ce grand élan intellectuel qu’on appelle la Renaissance.

Qui peut dire ce que nous apporteront les réfugiés afghans ? Qui peut dire quel renouveau culturel, quelle curiosité linguistique, quel dynamisme intellectuel leur présence pourra favoriser ? Pour le savoir, encore faudrait-il les accueillir. Un choix que notre pays, visiblement, ne tient pas à faire.

Pour en savoir plus

  • Suraiya Faroqhi, The Ottomans empire and the world arount it, I. B. Tauris, 2006.
  • Claudine Delacroix-Besnier, « Les Grecs unionistes réfugiés en Italie et leur influence culturelle », dans Michel Balard et Alain Ducellier (dir.), Migrations et diasporas méditerranéennes (Xe-XVIe siècles), Paris, Editions de la Sorbonne, 2002, p. 59-73.
  • Marie-Hélène Congourdeau, « Pourquoi les Grecs ont rejeté l’Union de Florence (1438-1439) », dans B. Béthouart, M. Fourcade, C. Sorrel (dir.), Identités religieuses. Dialogues et confrontations, construction et déconstruction. Université du Littoral Côte d’Opale, p. 35-46, en ligne : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00672233/document

15 réflexions sur “Accueillir les réfugiés… byzantins

    1. Et le peuple français, vous y pensez de temps en temps ? C’est bien beau d’être généreux, mais il ne faut pas perdre le sens des réalités.

      Je suis descendant de russes blancs (franco-finlandais de St Petersburg, pour être précis) et d’ukrainiens en déshérence, pour autant je suis fidèle aux intérêts du peuple français.

      La loyauté au pays d’accueil est un devoir, il n’y a pas d’excuse qui tienne.

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      1. @ baptistegilbert – Je ne vois pas bien le rapport. En quoi l’accueil de réfugiés rendrait-il « infidèle aux intérêts du peuple français » ? Pour quelle raison faudrait-il « s’excuser » de défendre avec fierté les fondements de notre République, d’être loyal à sa devise : « Liberté, Égalité, Fraternité » ? A quoi rime cette agression gratuite ?

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  1. La République Française n’est pas la République Galactique, elle a des frontières, un peuple, des infrastructures, une langue, etc.

    Sa devise s’applique à l’intérieur de cet espace qui lui est particulier, pas au monde entier. Liberté pour les français en France, égalité entre les français en France, fraternité entre les français en France.

    Si pour vous la France n’a pas ces attributs c’est que vous niez son existence-même, car la France ne tient qu’à ça.

    La question est donc : est-il dans l’intérêt de la France et des français d’accueillir des dizaines de milliers d’afghans en 2021 ?La réponse est non.

    Ça n’est pas non plus l’intérêt de l’Afghanistan, d’ailleurs …

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    1. Vous assénez des opinions sans preuve d’aucune sorte, notamment hors de toute réalité historique. En dehors de la peur, de la haine et de l’intolérance, je ne vois pas ce qui sous-tend votre discours.

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      1. Vous habitez donc une république galactique, sans frontière, sans culture, sans peuple, sans langue ?

        Mentionner l’existence de la France et mettre en avant l’intérêt supérieur du peuple français, c’est « de la peur, de la haine et de l’intolérance » ?

        Quelle idée vous vous faites de la France …

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      2. J’aime votre mauvaise foi. Vous prétendez 1) que les valeurs de la République ne s’appliquent qu’aux français 2) que l’accueil de réfugiés est « contraire aux intérêts des français. Ces deux affirmations sont sans aucun fondement en dehors de votre peur des étrangers.

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      3. Les valeurs de la République Française sont imitées par de nombreuses institutions et de nombreuses populations, mais vous devez comprendre que la République Française n’est pas une République imaginaire qui flotte dans le ciel des idées.

        L’idée républicaine est universelle, la République Française est française.

        Votre ingratitude à l’égard de la France, je trouve, frise la malveillance.

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      4. En réalité, les réfugiés sont en faible nombre, comparés à toute autre immigration. En général, ils sont majoritairement constitués de l’élite des populations persécutées. Les mêmes accusations d’être nuisibles ont été proférées à l’encontre des réfugiés russes, italiens, espagnols, chiliens, vietnamiens, des immigrés nord-africains, etc. J’ai moi-même été traité de « sale russe » dans mon enfance. Et pourtant ces populations ont largement contribué à la richesse intellectuelle, sociale, culturelle et économique de la France. A mon avis, ce sont plutôt les gens qui n’ont pas confiance dans les capacités de notre pays à absorber de manière positive les immigrations qui en ont peur. Je ne vois pas en quoi ma position est une « ingratitude ». Au contraire. Mais lorsqu’on n’a pas d’argument solide, on attaque la personne du contradicteur, c’est une tactique bien connue.

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      5. L’immigration est un déplacement de population, ce n’est pas un fait anodin et ses effets son irréversibles.

        L’immigration, comme toute autre politique, doit être analysée et évaluée rationnellement. La moraline des bourgeois de centre-ville ne doit pas venir se mêler à la délibération.

        L’immigration représente toujours une concurrence pour les travailleurs indigènes, et ce d’autant plus qu’ils sont à la base de la pyramide sociale. Il faut donc se demander s’ils peuvent assumer cette charge supplémentaire, si cela ne va pas accroître la pauvreté et la précarité chez les indigènes les plus modestes.

        Au-delà de l’aspect économique, l’immigration est également une source de dissensions lorsqu’elle implique des populations de cultures différentes ou de phénotypes différents.

        Il n’est un secret pour personne que l’Islam sunnite est en crise et qu’il génère en ce moment un très grand nombre de réseaux hostiles à la France, portés par des populations étrangères ou issues de l’immigration. C’est un fait historique et un fait statistique.

        Alors à la question : est-il dans l’intérêt du peuple français d’importer des afghans par dizaines de milliers en 2021 ? La réponse est non.

        D’autant plus que l’Afghanistan a besoin de cette population, qui constitue chez elle son élite et chez nous une main d’oeuvre mal qualifiée.

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  2. Cela étant, je pense que j’ai assez développé mes arguments. Ce blog ne me semble pas avoir une vocation polémique. Quelle que soit votre réponse, je pense que je ne répondrai plus. Bien cordialement à tous.

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  3. Article très intéressant, voir passionnant ! Dommage d’y introduire une dimension idéologique à courte vue : quel rapport entre la situation afghane actuelle et celle des réfugiés byzantins d’il y a près de 600 ans ?
    Aujourd’hui, les réfugiés afghans sont des musulmans qui craignent les musulmans radicaux plus musulmans que les musulmans ordinaires.
    Avant-hier, c’était des chrétiens byzantins qui craignaient les musulmans
    On remarquera au passage que dans les deux cas (seul point commun) aucun n’a été vraiment chassé par les nouveaux maitres.
    Autant comparer l’œuf de la poule avec celui d’une cabine de téléphérique, même s’il porte le même nom.
    Ah ! ce que peut faire dire une doctrine sectaire.

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    1. Vous avez raison, pourquoi diable comparer des flux de réfugiés à des flux de réfugiés ? Quelle drôle d’idée ! Surtout en rappelant trois fois dans l’article combien les deux phénomènes diffèrent. Et surtout sur un blog dont le nom même dit qu’il cherche à rapprocher l’actualité du Moyen Âge. Décidément, je ne sais pas ce qui nous a pris !

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