Liberté, inégalité, fraternité

« La Création ne peut être gouvernée dans l’égalité »

Les articles de ce blog visent le plus souvent à proposer des rapprochements entre la période médiévale et l’aujourd’hui, à dessiner des convergences, à souligner des continuités. Mais il est bon parfois d’inverser la tendance et de rappeler à quel point le Moyen Âge est, sur bien des points, loin de nous. La phrase citée plus haut le souligne avec force : au Moyen Âge, l’inégalité est pensée non seulement comme parfaitement naturelle, mais surtout comme parfaitement souhaitable.

Cet article a initialement été publié sur notre blog rattaché à Libé :
ce blog ayant été supprimé fin 2020, nous republions ici ces textes.

Ordre et inégalité

« La Création ne peut être gouvernée dans l’égalité ». Celui qui parle ainsi, avec toute l’autorité que lui confère sa position, c’est le pape Grégoire le Grand (pape de 590 à 604). Il développe son idée en expliquant que la « communauté » ne peut subsister que si elle est préservée par ce qu’il appelle « l’ordre de la disparité ».

L’expression nous semble difficile à comprendre, tant est profondément ancrée en nous l’idée selon laquelle l’égalité – sociale, économique, politique, etc. – est la condition même de l’ordre social. Les inégalités, au contraire, sont largement perçues et dénoncées comme des menaces, fragilisant l’équilibre social, menaçant les structures politiques, minant les racines mêmes de nos démocraties.

Or, pour le pape médiéval (ou tardo-antique, ne chipotons pas), c’est l’inverse : la « disparité », c’est l’ordre. Ce qui revient à dire, ou au moins à sous-entendre, que l’égalité c’est l’anarchie, la confusion, le chaos. Pour les médiévaux, l’ordre social n’a de sens que s’il est hiérarchisé.

L’ordre et les ordres

Les trois ordres, Livre de Santé, British Library. Source : Wikicommons

Ces hiérarchies se traduisent de multiples façons. Par exemple, évidemment, dans le fameux « schéma des trois ordres », qui se fixe au IXe siècle et impose à chaque individu une place précise et un rôle social largement fixe. Les sources normatives font l’éloge du « bon pauvre » et globalement condamnent les tentatives faites pour changer de classe sociale.

Ces hiérarchises se traduisent également très concrètement, dans les pratiques quotidiennes et les mentalités. Grégoire le Grand note par exemple que la « vraie concorde » n’existe que si « les inférieurs témoignent de la révérence aux supérieurs ». Non seulement le monde est inégalitaire, non seulement il doit l’être, pour rester ordonné, mais cette inégalité doit aussi se réactualiser chaque jour dans la « révérence » des uns pour les autres.

Pas besoin, à l’époque médiévale, de masquer ces métaphores d’un timide « premiers de cordée » : on peut parler franchement et ouvertement d’inférieurs et de supérieurs. Dans les chartes, les nobles sont couramment désignés par le terme d’optimates, littéralement les meilleurs, ou de majores, les plus grands. Dans l’une de ses étymologies fantaisistes dont il a le secret (lien article), Isidore de Séville explique que le mot latin pour dire chevalier, miles, vient du mot mille, car le chevalier est « un parmi mille ». Bon, étymologiquement c’est n’importe quoi, mais ça dit bien ce que ça veut dire. La noblesse est élection, supériorité, ce qui se traduit concrètement par la multiplication de hauts châteaux, dominant les paysages tout comme les nobles dominent le monde (lien article).

Dans ce contexte, le concept de « liberté » prend un tout autre sens : comme l’a bien montré Jacques Le Goff, la libertas médiévale n’est pas l’équivalent de notre liberté moderne. La notion est très mouvante, mais peut notamment se définir comme – je cite Le Goff – le droit et le devoir pour un individu d’occuper sa juste place, de s’insérer dans la société. Les inégalités n’empêchent pas les libertés individuelles, au contraire, elles en sont les garantes : pour jouer un rôle, il faut qu’il y ait des rôles bien distincts.

Echec à l’inégalité

Les fondements de cette idée sont avant tout religieux. Pour les médiévaux, Dieu a créé le monde dans un certain ordre, établissant donc une véritable échelle des êtres qui va des poissons à l’homme. Dieu à explicitement créé les animaux et les végétaux pour l’homme : le monde naturel est donc ordonné, hiérarchisé.

Les théologiens vont donc penser le monde social comme un reflet de cette nature hiérarchisée. Au XIVe siècle, dans un traité au grand succès, le dominicain Jacques de Cessoles file ainsi la métaphore entre la société et le jeu d’échecs : chacun occupe une case précise, remplit un rôle précis. L’ascension sociale est possible : un pion peut devenir tour, cavalier ou reine en atteignant la ligne opposée. Mais elle reste rare, et surtout ne menace jamais l’équilibre social et politique : un pion ne peut pas devenir roi. L’inégalité est présentée à la fois comme nécessaire (si tous les pions avaient les mêmes capacités, il n’y aurait pas de jeu) et acceptée : un pion ne se révolte jamais contre le joueur qui le pousse en avant.

Le jardin d’Eden selon Bosch. Source : Wikicommons

Cependant, cette idée, pour dominante qu’elle soit pendant toute la période médiévale (et au-delà, évidemment, jusqu’au XVIIIe siècle au moins), rencontre des résistances et des contestations. Dans les faits, bien sûr : grèves de chevaliers, révoltes de paysans, manifestations urbaines, autant de mouvements qui contestent, avec plus ou moins de succès, l’ordre social et les hiérarchies politiques. Mais la contestation est également théorique, et elle s’appuie sur la Bible. A partir du XIVe siècle, des partisans d’une réforme de l’Eglise posent par exemple une question célèbre : « quand Adam bêchait et qu’Eve filait, où donc était le gentilhomme ? ».

La question est cruciale. En avançant qu’au temps du jardin d’Eden il n’y avait pas de hiérarchies sociales, on souligne que celles-ci, et donc les inégalités, sont une création historique, fruit d’un (mauvais) choix des hommes mais pas d’une volonté divine. Cela revient à dire que c’est l’homme qui est responsable des inégalités, ce qui permet dans un second temps de se dire qu’on peut les faire disparaître, ou en tout cas les réduire. De plus en plus de voix s’élèvent alors pour réclamer, sinon plus d’égalité, du moins une meilleure distribution du pouvoir et des rôles. Pas étonnant que ces courants (Wyclif en Angleterre, Hus en Bohême) en viennent à remettre en question les privilèges, voire l’existence même du clergé, pour réclamer un accès direct aux Evangiles et aux sacrements.

Se plonger dans la façon dont quelques auteurs médiévaux ont, au fil des siècles, pensé l’inégalité suppose de réussir à sortir de ses propres conceptions, fruit d’une longue histoire intellectuelle surtout forgée à partir des XVIIe-XVIIIe siècles. Reste, bien sûr, une question majeure à ne pas évacuer : la quasi-totalité des sources qui font ainsi l’éloge des inégalités viennent de gens qui se situent tout en haut de l’édifice social. Les serfs du XIe siècle, écrasés sous le poids des corvées et des impôts, étaient-ils fermement convaincus que les inégalités sociales étaient la condition même de l’harmonie du monde ?

Pour en savoir plus

  • Georges Duby, Les trois ordres ou l’imaginaire du féodalisme, Paris, Gallimard, 1978
  • Elisabeth Crouzet-Pavan, « La pensée médiévale sur la mobilité sociale. XIIe-XIVe siècle », in La mobiltà sociale alla fine del medioevo, Ecole française de Rome, S. Carocci éd., Rome, 2010, p. 69-96.

Une réflexion sur “Liberté, inégalité, fraternité

  1. Peut-être que les choses ne sont pas si évidentes, qu’il faut en effet savoir prendre du recul sur la morale contemporaine et les représentations que l’on a de la justice.

    La justice et l’égalité ne coïncident pas nécessairement. L’idée que justice et égalité sont rigoureusement la même chose est non seulement une idée très récente, mais aussi une idée très contestée.

    La justice consiste à attribuer à chacun ce qui lui revient, et à chacun ne revient pas la même chose : l’idée même de justice implique la distinction et l’évaluation, c’est-à-dire la différence (la non-identité) et la hiérarchie (la non-égalité).

    S’il suffisait de donner à chacun la même chose, suivant un principe égalitaire rigide et absolu, nous n’aurions pas besoin de discuter de la justice et aucune intelligence ne serait occupée à son sujet.

    La justice est l’institution des différences et des hiérarchies vraies et bonnes, au contraire de l’injustice qui est l’institution de différences et de hiérarchies fausses et mauvaises.

    Refuser la hiérarchie et la différence, c’est refuser la possibilité même d’une organisation sociale. Et ce n’est pas moi qui le dit, mais Marx : l’horizon post-capitaliste qui constitue son utopie est un retour universel à la communauté primitive – largement fantasmée -, où aucune hiérarchie n’est instituée, où aucune monnaie ne circule, où aucune spécialisation des tâches n’organise le travail de chacun.

    À la manière dont la thermodynamique représente la matière agitée, l’égalité absolue est un désordre absolue, une indistinction complète : l’organisation implique la distinction, avec tout ce que cela implique.

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