La prostitution médiévale autour de Toulouse : entretien avec Agathe Roby

Agathe Roby, docteure en histoire médiévale, étudie la prostitution en milieu urbain au Moyen Âge. Ses travaux portent plus précisément sur le Midi toulousain et envisagent la prostitution comme un phénomène spatial, c’est-à-dire en cherchant à montrer comment celle-ci s’intègre dans l’espace de la ville et influence son organisation.

Quelles sont les sources qui permettent de travailler sur la prostitution médiévale ? 

Elles sont principalement répressives et administratives. Pour les premières, il s’agit de condamnations émanant de différentes instances (principalement le Parlement de Toulouse et la justice consulaire mais aussi quelques lettres de rémission du roi de France et quelques sources provenant de tribunaux ecclésiastiques) qui viennent sanctionner des comportements illicites : le proxénétisme, l’adultère, le concubinage lorsqu’il est trop ostensible, ou encore la prostitution lorsqu’elle se déroule hors des cadres autorisés. Les sources administratives mentionnent quant à elles tout ce qui touche à l’encadrement de l’activité prostitutionnelle et plus largement tout ce qui concerne l’encadrement des femmes, la manière dont elles doivent se vêtir, les endroits où elles peuvent se rendre ou non, etc. On peut y retrouver des règlements, des listes de prostituées, les contrats de fermage du bordel public, des comptes faisant état des réparations du bordel public, ou encore des délibérations consulaires traitant de la gestion de la sexualité dans les centres urbains.  

Bien plus rares, les sources iconographiques et littéraires viennent compléter le corpus : poèmes et chansons de troubadours, enluminures, plafonds peints de Lagrasse éclairent sur la perception des amours extra-conjugales à la fin du Moyen Âge dans le Midi toulousain.  

Qui sont les prostituées dans ces villes ? Qu’est-ce qu’on peut savoir de leur vie quotidienne, de leur vécu ? 

Malheureusement bien peu de choses ! Les autorités font bien peu de cas de ces femmes qu’elles qualifient de mauvaise vie. Leur présence dans les sources est souvent furtive et dans la majorité des cas on ne dispose que d’un nom ou d’un surnom, d’un lieu et de la mention de ce dont elles sont accusées ou victimes. Difficile donc de dresser un portrait de ces femmes, d’autant plus que la catégorisation prostituée n’a pas de réalité concrète : entre la prostituée qui vit au sein du bordel public, la femme qui sillonne les routes avec ribauds et ruffians et celle qui se prostitue occasionnellement, les femmes ayant recours à la prostitution sont issus de milieux très divers. Elles peuvent être mariées, tenues par un proxénète ou indépendantes, elles tirent plus ou moins de revenus de leur activité en fonction de leur clientèle et du lieu dans lequel elles se prostituent. 

Certaines sources permettent néanmoins de dresser quelques portraits : les registres d’audience du Parlement de Toulouse retracent lors de procès le parcours de femmes accusées de mauvaise vie. On y retrouve des femmes qui ont quitté le domicile conjugal car elles étaient violentées par leur mari, elles sont accusées de se prostituer et d’être des maquerelles et on les somme de retrouver le droit chemin. C’est le cas par exemple de Guillemette de Castanet qui quitte son mari pour s’installer seule à Toulouse, près du couvent des chanoinesses de Saint Sernin, chez un docteur de l’université. Prétendue blanchisseuse, on l’accuse de se prostituer auprès de clercs, de soldats et de juristes. Maquerelle, elle aurait recours à un réseau de ruffians pour faire la loi au sein du quartier.  

On retrouve aussi des femmes mobiles qui sillonnent le sud du royaume en compagnie de ribauds. C’est le cas de Jehannette qui, en compagnie de Guillaume del Cung, se prostitue d’abord à Carcassonne, puis Narbonne, Béziers, Montpellier, Avignon et Marseille pour ensuite revenir à Toulouse et s’installer comme abbesse du bordel public. L’itinérance est d’ailleurs une des rares caractéristiques communes de ces femmes, elles changent régulièrement de villes, elles peuvent faire office de prostituées du village quelques semaines, suivre des compagnies de gens d’armes, ou être tenues par des proxénètes qui vont tirer des revenus de leur activité. 

Et qui sont leurs clients ? 

Ils sont tout aussi variés que les femmes qui ont recours à la prostitution. Très logiquement, la clientèle est socialement différente en fonction du lieu : le bordel public est destiné à être accessible à une frange large de la population ; tandis qu’autour de Parlement de Toulouse, certaines étuves et des bordels privés s’adressent à une clientèle plus huppée de magistrats et parlementaires. Mais les choses ne sont pas si figées que cela : alors qu’on pourrait penser que le bordel privé s’adresse à une population essentiellement modeste, on y retrouve des corps de métiers plutôt aisés tel que les apothicaires ou quelques clercs.  

Théoriquement, seuls les hommes laïcs et célibataires ont l’autorisation d’aller fréquenter des prostituées. La réalité est bien sûr différente : les sources regorgent d’ecclésiastiques condamnés pour entretenir chez eux, ou dans des monastères des femmes de mauvaise vie. On retrouve également un prêtre qui demande à un ruffian de lui amener chez lui deux prostituées d’un bordel public. Bien sûr, cette catégorie d’hommes est sur-représentée dans les sources car il s’agit des personnes qui enfreignent le plus la norme en fréquentant des prostituées. Ils n’en restent pas moins une clientèle non négligeable de ces femmes.  

On retrouve également plusieurs hommes mariés qui sont condamnés car ils entretiennent ces femmes de manière trop ostentatoire. Le Parlement de Toulouse intervient notamment auprès d’avocats et autres personnels de la cour parlementaire et consulaire qui entretiennent chez eux des prostituées. Les mêmes sont d’ailleurs souvent accusés de profiter de leur statut pour se comporter en véritables proxénètes. C’est le cas par exemple de Pierre Malabat, notaire du sénéchal, qui fait croire à plusieurs jeunes filles qu’elles sont convoquées par le sénéchal en vue de profiter d’elles puis de les prostituer. 

Quid des violences, et notamment des violences sexuelles : les prostituées y sont-elles particulièrement exposées ? Comment peuvent-elles se défendre ? 

Avant d’aller plus loin, il convient de préciser que la catégorie prostituée n’a pas vraiment de réalité : on distingue surtout les femmes honnêtes des femmes de mauvaise vie. Dans cette seconde catégorie se trouvent toutes les femmes qui transgressent la norme édictée par la société : on y trouve les femmes adultères, les concubines, les maquerelles, les prostituées et même toutes les femmes soupçonnées d’avoir ce type de comportement. Ce stigmate apposé sur ces femmes a des conséquences : les violences à leur égard sont davantage acceptées. Par exemple, un marchand de Toulouse est pardonné d’avoir tué sa femme, Alice de Mirepoix, car cette dernière entretenait une relation avec leur valet.  

Entre les prostituées battues au sein du bordel public, les femmes prostituées de force, les féminicides, il existe bien des exemples de femmes tuées et exploitées par des hommes, qu’ils soient leur proxénète, leur mari ou de simples clients. Je citerai pour illustrer cela un seul exemple trouvé dans un registre d’audience du Parlement de Toulouse. Une femme, nommée Marguerite, mariée, est enlevée par deux hommes alors qu’elle se situait dans une abbaye. Elle est mariée de force à un vieil homme, âgé d’environ 80 ans, et forcée de céder tous ses biens à ses ravisseurs. Même si elle résiste au départ, les coups répétés des deux proxénètes la font céder. Elle est ensuite emmenée à travers le Dauphiné et l’Auvergne, sans doute pour la prostituer. Au bout de cinq mois, le nouveau mari de Marguerite vient à mourir. Les deux proxénètes cherchent alors à la marier à nouveau de force, Marguerite résiste à nouveau, mais cette fois, les coups reçus sont fatals. Les deux proxénètes tentent de dissimuler son cadavre dans un cimetière à Yssingeaux, ils sont démasqués par le recteur de la ville. Les deux hommes n’écopent que d’une lourde amende.  

Le tableau n’est pas toujours aussi noir. Certaines femmes se saisissent de la justice pour se défendre. Par exemple, des prostituées du bordel public de Toulouse qui portent plainte contre les consuls de la ville, les capitouls, en raison du mauvais traitement qu’elles subissent au sein de l’établissement. Elles accusent le tenancier de se comporter en véritable proxénète, et de les violenter. C’est le cas aussi de Catherine, accusée de prostitution et de maquerellage, qui se saisit de la justice pour ne pas retourner auprès de son mari proxénète et violent. Elle fait appel plusieurs fois, et se barricade dans une église à Rodez, en faisant sonner les cloches toute la nuit, en guise de protestation.  

Vous montrez dans votre livre que pendant plusieurs siècles, la prostitution est gérée par les autorités municipales, qui mettent en place des « bordels publics ». Comment ces derniers fonctionnent-ils ? 

À partir du milieu du XIVe siècle, la prostitution va en effet faire l’objet d’un encadrement par les autorités laïques. Les choses se font de manière progressive. On délimite d’abord des espaces où la prostitution est autorisée, généralement aux abords de la ville, puis on construit un bordel public, appelé maison du public, lupanar, prostibulum publicum. Castel Blanc à Albi, Grande Abbaye puis Château Vert à Toulouse, Castel Joyos à Pamiers, leur nom a souvent un lien avec l’enfermement, la clôture. La mise en place d’un établissement de prostitution est justifiée par l’irrépressible besoin de sexualité des hommes. L’âge tardif du mariage, l’accroissement des villes et l’importante population d’hommes célibataires en leur sein entraîne une nécessité d’encadrer la sexualité extra-conjugale dans un but de préservation de l’ordre moral et urbain. Ainsi, dans la lignée de la pensée de saint Augustin, les autorités choisissent d’autoriser en un seul endroit le recours à la prostitution, dans le but de préserver le reste de la ville, et d’orienter les hommes vers des femmes sacrifiées afin d’éviter qu’ils pervertissent les femmes honnêtes. 

Les consuls sont les propriétaires de ces établissements, ils en assurent l’achat et la maintenance et désignent un ou une tenancière qui se charge de la gestion quotidienne. La plupart du temps, ce droit lucratif de gérer le bordel est mis aux enchères chaque année, à la fin du XVe et au début du XVIe siècle, les prix s’envolent. Si au début de l’institutionnalisation de la prostitution, les gérants sont souvent des femmes, parfois d’anciennes prostituées, la tendance s’inverse lorsque le prix augmente.  

La maison du public est un endroit où l’on ne peut venir armé (en tout cas en théorie), on peut s’y restaurer, boire et bien sûr s’adonner aux plaisirs de la chair. Le bâtiment est constitué d’une grande salle équipée d’une cheminée, d’une cuisine et de chambres disposant de points chauds. On sait que le premier bordel de Toulouse comportait également une cour avec un verger. Leur taille varie en fonction des villes : au plus fort du phénomène au XVIe siècle, on comptait cinq ou six prostituées publiques à Albi, une trentaine à Toulouse. Les prostituées de l’établissement, nommées prostituées publiques, sont assignées à résidence, elles n’ont pas le droit de dormir ou manger à l’extérieur de l’établissement. À Toulouse, on les distingue des femmes honnêtes grâce à une jarretière d’une couleur différente que celle de leur robe.  

Ce système d’encadrement public de la prostitution est un échec cuisant. Durant toute la période, on note la présence de prostituées hors de l’établissement, autour des portes de la ville, dans les tavernes, auberges, étuves, au marché ainsi que dans tous les espaces de sociabilité masculine. Les autorités laïques, malgré de multiples condamnations, ne parviennent pas à endiguer le phénomène, malgré la présence d’un bordel public.  

Vous soulignez ensuite qu’à partir du XVIe siècle les choses changent : les autorités sont de plus en plus répressives. Comment peut-on comprendre ce changement ? 

Le début du XVIe siècle voit s’enchaîner l’apogée et la chute rapide de la municipalisation de la prostitution. Cela commence par la chasse de toute activité prostitutionnelle qui se déroulerait hors du bordel public et par la répression des autres activités extra-conjugales, notamment chez les clercs. Dans une optique de maintien d’un ordre moral dans les cités, le Parlement rappelle à l’ordre consuls, archevêques et officiers royaux. Peu à peu, les prostituées, ruffians et ribauds sont de plus en plus marginalisés, il est question de les mettre dans des galères, d’exclusion et de bannissement.  

À partir du milieu du XVIe siècle environ, le bordel public peine à trouver des tenanciers, lorsque l’édit d’Orleans en 1561 vient marquer la fermeture officielle de tous les bordels publics du royaume, une grande partie d’entre eux ne sont déjà plus en activité. Les mentalités changent : l’époque n’est plus à une réhabilitation du corps mais plutôt à un resserrement des mœurs. Réforme et Contre-Réforme luttent contre la dissolution des clercs et instituent le mariage comme unique lieu de la sexualité autorisée. Autorités laïques et ecclésiastiques appliquent de concert cette nouvelle ligne.  

Une réflexion sur “La prostitution médiévale autour de Toulouse : entretien avec Agathe Roby

  1. Au final, les cathos avaient raison : la sexualité la plus saine c’est celle qui a lieu dans le cadre du couple fidèle et fertile, où la vie de famille et les occupations productives prennent assez de place pour réduire à peu de choses les tentations malsaines, particulièrement en ville (prostitution, beuveries chroniques, accouplements éphémères, …).

    C’est la voie la plus évidente en tous cas, qui permet de contenter tout le monde sans violence (la prostitution est une violence extrême).

    Reste à savoir la mettre valeur pour qu’elle soit adoptée le plus largement possible, et à protéger les jeunes filles des engrenages fâcheux (elles sont les premières victimes de la dissolution des moeurs).

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s