Actuelle Antiquité, IV – Les femmes et leurs règles : un tabou daté des Pharaons ?

Pendant une semaine, Actuel Moyen Âge voyage dans le temps et vous offre une… Actuelle Antiquité ! Aujourd’hui, retour sur la manière dont on pensait les menstruations dans l’Égypte antique.

Entre la récente pub Nana « Viva la vulva », les campagnes pour la gratuité des protections hygiéniques, la réapparition des tentes rouges pour femmes indisposées, on pourrait penser que ce siècle œuvre (on l’espère avec succès !) pour la réhabilitation d’un sujet souvent tu : la menstruation ! Ce sang qui s’écoule du sexe de la femme tous les mois a toujours semblé bien mystérieux et inquiétant pour l’homme qui ne voit jaillir son propre sang que lorsqu’il est blessé ou malade. Et au vu de la polémique que suscita en 2019 la publicité de notre marque de tampon préférée, avec plus de 1 000 signalements auprès du CSA, sexe et sang provoquent encore angoisse, dégoût et peur. Le sujet n’est pas clos. Mais à quand remonte-t-il ? Difficile à évaluer, d’autant plus qu’anthropologues et historiens admettent presque tous que l’impureté redoutable de la femme pendant son indisposition périodique serait un des rares phénomènes sociaux à pouvoir être qualifié d’universel et de millénaire à la fois.

Une impureté millénaire

Un feuillet du papyrus médical Ebers. Source : Wikicommons

Un article publié en 2020 sur ce blog et intitulé « Bois mes règles ! » : hashtag féministe ou vieille pratique médiévale ? » discutait déjà de certains aspects prétendument répugnants du corps féminin et des règles réputées puantes et tachantes au Moyen Âge. Néanmoins, l’étude mettait aussi en valeur les utilisations du sang menstruel en philtre d’amour. En Grèce et à Rome, il n’y a pas réellement de tabou lié au sang menstruel et, au sein des traités médicaux, les praticiens le scrutent, le décrivent, le quantifient, considérant ce sang comme la preuve la plus probante indiscutable de la bonne santé d’une femme. En revanche, la menstruation est bien l’objet d’interdits religieux : on ne pénètre pas dans le temple après un contact avec du sang. Cette prescription apparaît tardivement (à partir du IIe siècle av. J.-C.) et surtout dans le cadre de cultes liés à des divinités égyptiennes comme Isis, mais aussi des dieux syriens ou asiatiques… Égypte ou Proche-Orient seraient-ils donc à l’origine de tels interdits ? Un siècle plus tôt, en Égypte, une inscription du temple d’Edfou stipule que dans trois provinces spécifiques du pays, le sang menstruel constitue l’« abomination du dieu » ; la femme menstruée est alors soumise à une forme de tabou en lien avec la mythologie locale. Cependant, nous ignorons si elle était uniquement interdite d’accès aux espaces religieux, contrainte de se cloîtrer au domicile ou, au contraire, obligée de le quitter. Cette inscription étant gravée alors que le pays est déjà sous contrôle grec, elle ne peut être considérée comme une preuve de l’origine pharaonique du « problème du sang ». Remonter le temps n’est pas vraiment d’une grande aide, car les indices sont minces et difficiles d’interprétation. Alors cette menstruation en Égypte ancienne… réel tabou ou simple dégoût ? Fluide sacré ou fluide impur ? Vecteur de force ou de malice ?

Entrée du temple d’Edfou. Photo de l’autrice.

Le mot en égyptien ancien pour « menstruation », est ḥésémen, qui désigne aussi « la purification ». L’Égyptien de l’Antiquité ressent donc le besoin d’identifier ce sang si particulier par un mot-métaphore reliant la menstruation à l’idée de pureté et/ou d’impureté. Ce phénomène n’est pas unique : beaucoup de civilisations n’appellent pas ce sang du sang, mais utilisent toute une palette d’euphémismes comme la formule française « la saison des fraises » ou la british « red curse » (« la malédiction rouge »). Si ces expressions font sourire, elles révèlent pourtant bien l’ampleur de l’inconfort suscité par cet écoulement. L’allusion à la purification apparaît aussi en grec ancien, avec catamanio qui se réfère à la souillure, katharseis qui convoque la notion de pureté et de purgation ; de même, qu’en latin, avec la purgatio.

Antiques gynécos

Dans les recueils gynécologiques égyptiens, ḥésémen est usité pour évoquer « la période menstruelle » tandis que le fluide lui-même est bien qualifié de sénéfou « le sang ». Un certain nombre de papyrus médicaux présentent une partie dédiée aux maux des femmes, démontrant que les praticiens (et les femmes elles-mêmes d’ailleurs !) comprenaient le rôle de la menstruation et la nécessité de son évacuation normale et régulière. Les problèmes de cycles étaient traités et, par exemple, plusieurs formules évoquent des cas d’écoulements difficiles et douloureux : le sang menstruel, coincé dans la matrice, y forme une obstruction et le médecin devra « tirer le sang » vers l’extérieur en injectant une préparation à base d’oignons et de vin à l’intérieur du vagin » (P. Ebers n.828). Parfois, la situation est plus délicate, en particulier quand une jeune malade souffre d’un arrêt prématuré et très long de son cycle. Dans ce cas, le diagnostic est sans appel : « C’est une montée du sang dans son utérus à la suite d’un sort lancé contre elle alors qu’elle dormait » (P. Ebers n.833). Le mal n’est pas expliqué par une cause naturelle, mais par une volonté humaine : un individu a ensorcelé la patiente. Cet envoûtement bloque l’arrivée des règles et inverse le cours normal du flux menstruel : au lieu que ce dernier descende, le charme l’oblige à « monter » dans la matrice.

D’autres textes évoquent les risques de fausses-couches. Au début d’une grossesse, la matrice se verrouille et le sang menstruel, contenu à l’intérieur, s’active à la mise en forme et à la « solidification » de l’embryon. Par conséquent, perdre du sang pendant l’accouchement met en danger l’enfant ; l’hémorragie est souvent imputée à des êtres surnaturels et néfastes. De fait, le médecin sollicite l’aide des dieux pour tarir le flot tout en introduisant dans le vagin de la patiente des artefacts rituels comme une pierre de cornaline ou des fils noués censés refermer l’orifice. Le sang menstruel est un vecteur fort de pouvoir, de magie : il peut, certes, être le support d’actes malveillants, mais il possède aussi des propriétés curatives puisque lorsqu’une femme présente des mamelons affaissés, on lui badigeonnera « le sang menstruel (d’une autre femme) dont les menstruations viennent de débuter, et on en frottera son ventre et ses cuisses » (P. Ebers n.808). Le remède mise sur la puissance reproductive de ce sang qui marque le statut de potentielle mère. Dans ce contexte, soignants et patientes semblent immunisées contre la dangerosité du sang menstruel.

Contact « dérangeant » et possible mise à l’écart

En revanche, en société, certains textes littéraires égyptiens ne se privent pas de déprécier le phénomène menstruel… et la femme par la même occasion ! Par exemple, un texte appelé Satire des Métiers dresse une critique systématique des professions manuelles jugées pénibles, ingrates et dangereuses. On y parle notamment du blanchisseur. Il est dit que :

« Le  foulon [blanchisseur] sur les rives du Nil aux voisinages du crocodile [(…]). Sa nourriture se mélange à des saletés variées, il n’y a pas en lui une partie du corps qui soit propre. On lui donne un pagne de jeunes femmes et il est dans leurs menstruations ».

Au même titre que la proximité des crocodiles, que le contact avec la crasse, nettoyer les linges tachés de sang participe à la dépréciation du misérable métier de blanchisseur. Toutefois, on ne peut réellement parler ici de tabou, car le travailleur est certes de bas statut, mais il n’en devient pas un « Intouchable » pour autant. De plus, ces linges semblent nettoyés avec le reste des vêtements.

Dans le Conte des Deux Frères (1 200 av. J.C.), deux frères se querellent à cause de l’épouse de l’aîné qui a tenté de séduire le cadet et a ensuite menti à son mari en inversant les rôles. Pendant la dispute, le plus jeune s’écrie : « … tu viens pour me tuer à tort, ta lance à la main, à cause d’une kat tahout ! ». Cette expression a suscité des traductions diverses et pour le moins fleuries : « dévergondée », celle « aux parties sexuelles excitées », « la putain », celle au « sexe en chaleur », à la « vulve en rut ». L’égyptologue Frédéric Servajean propose lui d’y voir une allusion aux menstruations. Le lexème tah désigne une eau troublée, des bas-fonds vaseux, mais aussi la lie du vin ou de la bière. L’utérus serait donc « troublé, immergé par un dépôt », le sang ! Dans ce conte, l’épouse multiplie les transgressions sociales : adultère, inceste, mensonge et incitation au fratricide, auxquels s’ajoute un manquement d’ordre rituel, car cette « Lady Macbeth » en menstruation aurait pu transmettre son impureté à son beau-frère, voire aux champs qu’il était en train d’ensemencer au moment de l’indécente proposition.

Des indices d’une possible transmission de la « marque du sang » à l’entourage familial ont été découverts au village de Deir el Medina, où vivent les artisans chargés de réaliser les tombes royales. En effet, les membres de l’équipe pouvaient, semble-t-il, se porter absents pour raison de « femme/fille en menstruation ». Lorsqu’une des femmes de la maison a ses règles, l’homme ne se rend pas à la Vallée des Rois. Il y aurait donc une forme de contagion par le sang menstruel vers l’homme, contagion susceptible de se propager à l’objet de son travail : la Tombe, lieu de mort, mais surtout instrument de renaissance. Or, la menstruation, elle, s’y oppose puisqu’elle est échec de fertilisation. Son contact contrecarrerait le processus de régénération en cours dans l’espace funéraire. Pour prévenir un nombre trop important d’absences des ouvriers, les femmes du Village pourraient avoir été contraintes, au début de leurs règles, de s’isoler dans un lieu spécifique, probablement hors de Deir el Medina : « une place des femmes ». L’homme ne resterait donc à la maison que si épouse ou fille n’a pas atteint la Place à temps et qu’il se retrouve en contact avec le sang.

À travers les documents à notre disposition, il semble que la perception du sang menstruel en Égypte pharaonique soit ambivalente : l’écoulement de ce sang est nécessaire à la bonne santé de la femme, preuve de sa capacité à enfanter et utile à la formation de l’embryon. Néanmoins, il est préférable que l’homme en évite le contact, perçu comme infamant, dégradant. La femme en menstruation sera progressivement exclue des zones funéraires et des espaces cultuels, son état étant jugé comme trop dangereux vis-à-vis de tout processus de régénération.

Clémentine Audouit

Pour aller plus loin

  • Audouit (C.), Le sang en Égypte ancienne. Représentations et fonctions d’un fluide corporel (à paraître).
  • Augier (M), « Le sang menstruel dans les prescriptions cathartiques » in L. Bodiou, V. Mehl, L’Antiquité écarlate. Le sang des Anciens, Rennes, 2017, p. 95-111.
  • Desroches Noblecourt (C.), La femme au temps des pharaons, Paris, 1986.
  • Frandsen (P.), « The Menstrual “Taboo” in Ancient Egypt », JNES 66/2, 2007, p. 81-105.
  • Jean (R.A.), Loyrette (A.M.), La mère, l’enfant et le lait en Égypte ancienne, Paris, 2010.
  • Meeks (D.), « Pureté et purification en Égypte » dans Supplément au Dictionnaire de la Bible 49-50a, Paris, 1976, col. 430-452.
  • Robins (G.), Women in Ancient Egypt, Londres, 1993.
  • Servajean (F.), « Le conte des deux frères (1). La jeune femme que les chiens n’aimaient pas », ENIM 4, 2011, p. 1-37.
  • Toivari-Viitala (J.), Women at Deir el Medina, Egyptologische Uitgaven XV, Leiden, 2001.
  • Wilfong (T.G.), « Menstrual Synchrony and the ‘Place of Women’ in Ancient Egypt (O. OIM 13512) », SAOC 58, 1998, p. 419-434.

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