Entretien avec Valérie Theis : faire l’histoire avec le manteau de Roger II

Valérie Theis, historienne des pouvoirs médiévaux, se penche dans un numéro de Faire l’histoire sur le manteau de Roger II, un objet célèbre qui permet de plonger au coeur de la riche histoire de la Sicile normande.

Faire l’histoire, la diffusion de la recherche à l’écran

Tout peut « faire l’histoire » : objets en série, « génériques » (le miroir), objets uniques, « fétiches » (le Suaire de Turin) et matériaux et documents (la brique et la déclaration d’impôt). C’est à partir de ce constat là que s’est façonné Faire l’Histoire, le nouveau rendez-vous hebdomadaire d’histoire produite par Les Films d’Ici et ARTE, proposé et présenté par l’historien médiéviste Patrick Boucheron, en collaboration avec l’historien et archiviste Yann Potin.

Après le succès de Quand l’histoire fait dates (30 numéros diffusés sur ARTE entre 2018 et 2020), nous avons vu que la télévision pouvait être le creuset du lien commun. L’objectif de renouveler l’histoire à la télévision reste au centre avec le magazine Faire l’histoire, cependant, changement de paradigme, l’introduction ne se fait non plus par une date mais par un objet.

Avec Faire l’Histoire, Patrick Boucheron devient un passeur, ouvrant la voie aux historiennes et historiens pour relire l’histoire à l’aune de ce qu’elle nous raconte aujourd’hui. Et, pour la première fois, des historiennes et historiens s’emparent de l’histoire à la télévision. La première saison du magazine est diffusée tous les samedis à 18h15 sur la chaîne du 10 avril au 26 juin et reviendra à la rentrée pour une deuxième saison. Retrouvez les épisodes sur arte.tv et sur la chaîne YouTube d’ARTE.

Valérie Theis analyse le manteau de Roger II

Valérie Theis est professeure d’histoire médiévale à l’École Normale Supérieure de Paris. Elle travaille notamment sur l’histoire politique et sociale de l’Europe, du Moyen Âge central jusqu’au début de l’époque moderne. Pour Faire l’Histoire et en tant qu’historienne des pouvoirs médiévaux, Valérie Theis propose de se pencher sur le manteau de Roger II de Sicile, cet objet qui permet de faire surgir, à travers une histoire sicilienne contemporaine des Croisades, un laboratoire d’influences musulmanes, byzantines et pontificales.

Le numéro sur le manteau de Roger II de Sicile est disponible jusqu’au 24 novembre sur arte.tv : https://www.arte.tv/fr/videos/094484-009-A/faire-l-histoire/

Pour l’occasion, Actuel Moyen Âge a posé quelques questions à Valérie Theis sur cet objet…

Commençons par le commencement : qu’est-ce que le manteau de Roger II, et pourquoi est-ce un objet exceptionnel ?

Ce manteau est un objet exceptionnel à plus d’un titre. En premier lieu, il faut rappeler qu’il est très rare d’avoir conservé des vêtements médiévaux, même lorsqu’il s’agissait de productions de luxe. Lorsqu’ils ont été conservés, ils sont souvent en très mauvais état ou bien ils ont fait l’objet de nombreuses restaurations au fil du temps. On peut penser à un autre célèbre manteau, produit en Italie du sud au XIe siècle, avant la période de domination normande, surnommé le Manteau aux étoiles. Il avait été commandé pour l’empereur Henri II (1002-1024) par un duc lombard de Bari et a ensuite été offert par l’empereur à la cathédrale de Bamberg. Ce manteau rappelle un peu celui de Roger II, mais sur celui-ci les broderies d’origine ont été enlevées et replacées sur une nouvelle étoffe formant la cape au XVe siècle. Le manteau de Roger II est pour sa part conservé dans son état originel (au moins pour sa face extérieure, la doublure ayant quant à elle fait l’objet de restaurations partielles).

Ce manteau est également exceptionnel par l’histoire très longue de ses usages. Contrairement à ce qu’on lit encore souvent, il ne s’agit pas du manteau de couronnement de Roger II, ce couronnement ayant eu lieu en 1130, alors que le manteau n’a été fabriqué qu’entre 1133 et 1134, la date faisant partie de son inscription. En revanche, il est ensuite devenu le manteau de couronnement des successeurs de Roger II sur le trône de Sicile. À partir de l’empereur Frédéric II (1220-1250), qui était le fils de la dernière héritière de la dynastie normande de Sicile, Constance de Hauteville, il a été intégré au sein du trésor des empereurs, et est devenu l’un des objets symbolisant le pouvoir impérial, porté lors des couronnements impériaux, ces objets formant ce qu’on appelle les regalia. Dès le XIIIe siècle, on le repère ainsi dans le Palatinat, où était conservé le trésor impérial avant d’être transféré à Nuremberg en 1424, et il sert de manteau de couronnement des empereurs du Saint Empire romain germanique jusqu’à la fin de la domination des Habsbourg, en 1806. Aujourd’hui encore, il est conservé dans la chambre du trésor du Kunsthistorisches Museum de Vienne avec les autres regalia de l’Empire. Dès le XVIe siècle, il était devenu un symbole tellement important pour l’Empire que Dürer choisit de représenter Charlemagne en train de le porter, inventant ainsi une vie antérieure au manteau…

Ce manteau a la forme d’un manteau ecclésiastique : comment le comprendre ?

De manière générale, cela n’a rien d’extraordinaire car, au Moyen Âge, les symboles et les techniques de gouvernement ne cessent de circuler entre l’Église et les princes laïcs. Otton III se fait par exemple représenter dans une mandorle, comme le Christ, ce qui traduit sa revendication à une position éminente, l’empereur étant au-dessus des autres rois et le seul à être en contact direct avec dieu.

Mais, par ailleurs, en Sicile, le souverain joue un rôle particulier dans le fonctionnement de l’Église, rôle auquel les autres souverains d’Occident ont dû progressivement renoncer à mesure que le pouvoir du pape se renforçait. Lorsque les Normands sont arrivés en Sicile, alors que la papauté connaissait une phase de difficultés importantes, puisqu’on était en pleine querelle des investitures opposant la papauté à l’Empire, le pape Urbain II a donné le statut de légat pontifical au comte Roger, père de Roger II, en 1098. Sur l’île de Sicile, presque tout était à faire, puisqu’elle était depuis le IXe siècle sous la domination d’émirs musulmans et que les structures ecclésiastiques préexistantes dépendaient de l’Église grecque. Dans le contexte de la concurrence entre le pape et le patriarche, les Normands étaient vus par la papauté comme des alliés. Une fois les Normands reconnus comme rois, ils se sont servis de ce statut de légat (qui était d’ordinaire temporaire) pour exercer leur contrôle sur le clergé de l’île, ce qui ne les empêchait pas par ailleurs de prétendre tenir directement leur pouvoir de dieu, prenant le plus de distance possible avec le pape… Tous les souverains qui leur ont succédé en Sicile se sont attachés à défendre ce rôle à part, et c’est seulement en 1871 que le gouvernement italien a accepté d’y renoncer ! Donc, dans le contexte sicilien, le fait que le souverain porte un vêtement ecclésiastique a une signification particulière, qui est liée à des attributions spécifiques.

Sur le manteau, plusieurs motifs : un arbre de vie, des lions, des émaux, des inscriptions… S’il n’est pas facile de comprendre les significations de ces motifs, ils ont une évidente cohérence. Dans l’émission, vous dites que ce manteau s’inscrit dans « une culture visuelle méditerranéenne » : pouvez-vous nous l’expliquer plus précisément ?

Dans son mode de production, ses matériaux et ses symboles, le manteau de Roger II renvoie à des pratiques et références qui ne sont pas propres à la Sicile, mais sont largement partagées dans le monde méditerranéen ou qui, parfois, viennent d’une autre région méditerranéenne : la soie rouge avec laquelle a été fait le manteau est un type de textile de luxe qu’on ne produisait pas en Sicile à cette époque, mais qui a été importé du monde byzantin. Le manteau a ensuite été fabriqué et brodé à Palerme, dans l’atelier de fabrication de vêtements du palais des rois normands, en mettant en œuvre le meilleur des savoir-faire d’artisans qui, pour certains d’entre eux, étaient originaires d’autres régions de Méditerranée. Par ailleurs, la tradition pour des souverains d’avoir un atelier textile produisant des vêtement ornés d’inscriptions à l’usage du souverain ou de dignitaires proches de la cour est quelque chose que l’on retrouve antérieurement chez les souverains Fatimides et qui a été imité par les rois Normands. L’arbre de vie est un symbole chrétien que l’on rencontre dans toutes les régions christianisées depuis la fin de l’antiquité.

Quant à l’image des lions dominant d’autres animaux afin d’exprimer la domination d’un souverain, il s’agit d’une allégorie très ancienne : on peut l’observer par exemple sur un bas-relief d’un palais de Persépolis dans l’empire achéménide au IVe siècle avant notre ère sur lequel un lion attaque un taureau. Au Moyen Âge, on peut penser que sa signification était comprise par un grand nombre d’observateurs. C’est en ce sens que l’on peut parler de culture visuelle méditerranéenne. Cette culture s’est construite depuis l’antiquité par d’intenses mouvements de populations qui ont en outre échangé des marchandises, des savoir-faire et des références culturelles pendant des siècles. Au XIIe siècle, beaucoup des codes visuels que peuvent mobiliser les souverains et les artisans qui travaillent pour eux sont ainsi communs à toutes les populations qui vivent sur les rives de la Méditerranée.

Le manteau est notamment célèbre pour son inscription en caractères arabes : pourquoi un roi catholique et latin utilise-t-il cette langue ? Qu’est-ce que cela nous dit de la Sicile du début du XIIe siècle ?

Les Normands et les combattants qui les accompagnaient et ont conquis la Sicile à la fin du XIe siècle représentaient une minorité linguistique dans le pays qu’ils dominaient, puisqu’ils parlaient des langues vernaculaires du nord-ouest de l’Europe et étaient habitués à ce que les textes officiels et ceux produits par les clercs de leur entourage soient écrits en latin. Ils sont arrivés dans un univers où l’immense majorité de la population, les musulmans comme les juifs, parlaient arabe et où la deuxième langue écrite la plus utilisée était le grec. Dans le contexte d’une île marquée par la diversité des langues et par la maîtrise de plusieurs d’entre elles par une grande partie de la population, le choix de l’arabe n’a donc rien de très surprenant puisqu’il s’agit probablement de la langue la plus largement parlée sur l’île.

Cela dit, la langue du pouvoir ne se confond pas toujours avec celle parlée par les populations et ce manteau porté à la cour n’était probablement pas contemplé en premier lieu par des arabophones. Mais c’est là qu’il est intéressant d’étudier l’évolution des langues utilisées à la chancellerie normande au fil du temps comme a pu le faire Jeremy Johns. La langue de chancellerie qui domine au début de la conquête normande est le grec et, entre 1112 et 1130, il n’y a plus aucun document émis en arabe. Cependant, à partir de 1130, il y en a de nouveau, ainsi que des documents bilingues. On assiste donc au début des années 1130, au retour de l’arabe, et il faut ensuite attendre le règne de Guillaume II pour que le latin devienne dominant à la chancellerie. On peut aussi mobiliser les travaux d’Isabelle Dolezalek sur l’usage des inscriptions arabes sur les vêtements. Celle-ci montre que les choix de graphie faits pour l’inscription du manteau, qui utilise des caractères kufiques, auraient été perçus comme archaïques à la cour fatimide à l’époque de Roger II et qu’il faut donc interpréter ce choix dans un contexte proprement sicilien.

Dans ce cadre-là, faire usage d’une graphie ancienne, et courante à l’époque où l’île était sous la domination d’émirs musulmans, permet d’instaurer une forme de continuité des codes visuels du pouvoir et d’inscrire le pouvoir royal tout récent de Roger II dans une histoire plus longue. En reprenant à son compte, par le biais de ce manteau, mais aussi de l’ensemble de sa communication politique, toute l’histoire de l’île dans sa complexité, Roger II fait passer au second plan son statut de roi « parvenu », dont la famille a conquis la Sicile par les armes, et qui n’est devenu roi qu’au prix de l’acceptation du statut de vassal de la papauté.

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