Harry, un prince rebelle

Le 8 janvier 2020, un post Instagram annonce l’ambition du couple Sussex de quitter la famille royale britannique. Quelques mois plus tard, le 7 mars 2021, une interview largement diffusée dans le monde met en avant les problèmes que le couple rencontre avec cette famille pour le moins encombrante : le conflit s’impose dans les médias. Or, presque 850 ans avant ce prince Harry, un autre Henri défie, lui aussi, sa royale famille. En 1173, Henri dit « le jeune » pour le différencier de son père, le roi Henri II Plantagenêt, commence une rébellion qui dure 18 mois.

Henri, l’ado qui se voulait roi

Henri a 18 ans, il est comte d’Anjou et du Maine, duc de Normandie et roi d’Angleterre, sacré du vivant de son père (par deux fois ! En 1170 et 1172). Il est beau, jeune et entouré d’une foule de compagnons qui le suit partout, espérant bénéficier de la largesse du jeune roi. Pourtant, Henri a un problème : malgré son prestige et ses titres, il n’a pas d’argent. En effet, son père ne l’a pas investi de la gestion de ses domaines ni de l’accès à leurs revenus. Henri se sent bridé par son manque de ressources financières. Plus encore, il se pense capable de gouverner sans expérience ni intérêt pour l’administration. Il préfère faire la fête et dépenser l’argent de son père en amusements douteux à l’exemple du banquet de Bures où Henri invite 110 chevaliers tous appelés Guillaume1.

L’occasion d’échapper au carcan paternel se présente quand Henri père fait don de trois châteaux à son dernier fils Jean, alors « sans terres » surnom entré dans l’histoire. Problème : ces domaines sont issus des terres du comte d’Anjou ! Le jeune comte s’indigne. Dans l’ombre, son beau-père, le roi Louis VII de France, l’encourage à la révolte : le roi d’Angleterre est un voisin encombrant pour le royaume de France, car il possède les duchés de Normandie, de Bretagne, d’Aquitaine et les comtés d’Anjou, du Maine et de Touraine. Ainsi, à la première occasion, dans la nuit du 7 mars 1173, Henri fugue pour rejoindre Louis à Paris.

Fresque de la chapelle Sainte-Radegonde, représentant Aliénor d’Aquitaine et ses fils à la chasse. Source : Wikicommons

Ils sont très vite rejoints par la propre femme d’Henri II, Aliénor d’Aquitaine. Elle aussi se sent limitée par son époux. Elle a destiné son fils préféré, Richard, à la charge de duc d’Aquitaine et comte de Poitou. Or, si Henri père refuse de donner les pleins droits à son aîné, il en fait de même avec le second. Aliénor, qui espère occuper une place dans le gouvernement de son duché au nom de son fils, se retrouve privée de tout pouvoir politique. Avec elle, elle entraîne justement deux autres de ses fils : Richard, 15 ans et Geoffrey, 14 ans. Les deux garçons et leur mère partent donc pour Paris. Les adolescents y parviennent alors qu’Aliénor est capturée par des fidèles d’Henri. Le dernier fils, Jean, reste au côté de son père – en même temps il n’a que sept ans.

C’est ainsi que tout un jeu d’alliances se forme contre Henri II. Louis de France donne les pleins pouvoirs au jeune Henri. Une anecdote rapportée par les chroniqueurs Roger de Howden et Guillaume de Newburgh rapporte une tentative d’Henri père pour récupérer son fils. Un messager du roi anglais arrive à la cour de Louis VII pour demander le retour d’Henri fils :

« Qui le demande ? interroge le roi de France.

Le roi d’Angleterre, répond le messager.

Le roi d’Angleterre ? Que nenni, répliqua Louis en regardant le jeune Henri. Le roi d’Angleterre est ici 2».

Autodésigné comme Henri III roi d’Angleterre, il distribue titres et argent plus vite que son ombre. De nombreux nobles de l’empire Plantagenêt s’ajoutent au conflit, soucieux de profiter de la jeunesse et de l’inexpérience du jeune Henri pour monter en puissance. C’est également ce qui attire un autre ennemi naturel de l’Angleterre, Guillaume le Lion, roi d’Écosse. Henri II se trouve face à une coalition importante dont les membres sont à la fois dans sa famille, son royaume et à l’extérieur !

Henri, le roi triomphant

Le plan des coalisés est simple : ouvrir plusieurs fronts en même temps pour épuiser Henri et lui assener le coup de grâce le moment venu. En théorie l’idée n’est pas mauvaise, mais en pratique les rebelles lancent des attaques sporadiques, sans cohérence et sous-estiment leur adversaire. Non seulement Henri a des ressources financières immenses et les moyens d’entretenir une armée fournie renforcée par plusieurs contingents de mercenaires réputés. Mais il fait également preuve de clairvoyance, d’esprit décision et d’une rapidité de mouvement remarquable : il serait capable de voyager avec son armée 4 à 5 fois plus vite qu’un voyageur normal, d’après le chroniqueur Pierre de Blois3.

Henri II, miniature dans un manuscrit de Matthieu Paris, vers 1250. Source : Wikicommons.

En juin et juillet 1173, Henri met en déroute les trois armées lancées en même temps sur Rouen. Cet échec force les coalisés à la négociation. Henri propose un compromis à ses fils : chacun obtient la garde de quatre châteaux et la moitié des revenus de son duché. Mais, alors que les garçons hésitent, Louis VII les pousse au refus. La guerre repart, cette fois à l’avantage d’Henri. En novembre, il attaque les châteaux de ses opposants en Touraine. En Angleterre, son lieutenant a pris le contrôle du comté rebelle de Leicester durant l’été et a repoussé les Écossais. En septembre, il met en déroute une autre armée rebelle et prend un de ses leaders, le comte de Leicester, poussant l’autre leader rebelle, le comte de Norfolk, à déposer les armes. En juillet 1174, c’est le roi d’Écosse qui est battu et fait prisonnier. C’est le début de la fin pour les rebelles, une à une les armées coalisées sont mises en déroute, et les places fortes sont reprises. En septembre, Louis VII demande la paix. Les fils d’Henri se retirent du combat dans la foulée : le 8 septembre, Louis et les frères Plantagenêt signent une seconde trêve avec Henri II.

Enfin, pas tous les frères : Richard n’a pas apprécié l’arrestation de sa mère et reste le seul opposant à son père. Trop jeune, trop inexpérimenté, il se retire dans son duché d’Aquitaine avec l’appui d’une partie de la population soucieuse de protéger les intérêts de leur duchesse toujours en prison et établit son quartier général à Saintes. La ville est prise sans difficulté par Henri. Richard s’obstine. Ce n’est que quand il apprend la trêve entre ses frères et leur père qu’il se jette à ses pieds en pleurant. Nous sommes le 22 septembre, Richard a tenu 3 semaines.

La victoire d’Henri père est éclatante : ses opposants sont soit humiliés, soit prisonniers, soit morts. Pourtant, Henri se montre clément envers ses fils et une sorte de compromis est trouvé dès le 30 septembre. Si Henri fils cède quelques châteaux et revenus à son petit frère Jean, il obtient en échange deux châteaux et une importante somme en livres angevines pour ses dépenses personnelles. Richard obtient lui aussi deux résidences, pas fortifiées, et la moitié des revenus du Poitou. Geoffroy reçoit la moitié des revenus de son duché de Bretagne. Même le petit dernier, Jean, reçoit quelque chose : quelques châteaux et une rente de 1 000 livres. Les garçons promettent de ne rien réclamer de plus et on jure des deux côtés de ne pas chercher vengeance. Notons qu’Henri ne donne que des récompenses monétaires et n’accorde aucun pouvoir politique aux jeunes hommes.

Ironiquement, le jeune Henri n’a pas eu l’occasion d’exercer le pouvoir royal seul : il meurt du vivant de son père en 1183. C’est Richard, le plus borné des trois, qui ceint la couronne. À sa mort sans enfant, les Plantagenêt survivants – Arthur, fils de Geoffroy, et Jean – se font la guerre pour la couronne. Décidément au Moyen Âge, on pas d’état d’âme à user des armes pour régler les problèmes de famille ! Aujourd’hui la « bataille » est médiatique, on préfère se battre derrière un écran à coup d’interviews et de stories Instagram

Samantha Jouini, doctorante à l’Université Toulouse 2 Jean Jaurès, laboratoire FRAMESPA

Pour aller plus loin

  • Jones, Thomas M., « The Generation Gap of 1173-74: The War between the Two Henrys. » Albion: A Quarterly Journal Concerned with British Studies 5, no. 1, 1973, 24-40.
  • Aurell, Martin, L’Empire de Plantagenêt, 1154–1224, Paris, Tempus, 2003.
  • Jones, Dan, et al., Les Plantagenêts, Paris, Flammarion, 2015.
  • Minois, Georges, Richard Coeur de Lion, Paris, Perrin, 2020.
  • Hillion, Yannick, Aliénor d’Aquitaine, Paris, Ellipses, 2015.
  • Fanny Madeline, Les Plantagenêts et leur empire, Construire un territoire politique, Rennes, PUR, 2014.

1Robert de Torigny, “The Chronicle of Robert of Torigny”, dans Chronicles of the reigns of Stephen, Henri II and Richard I, R. Howlett (éd.), IV, RS, 1889, p. 253.

2Roger de Howden, Gesta Henrici II et Ricardi I, Stubbs (éd.), vol.I, p. 43 et Newbourg, Historia Rerum Anglicarum, dans Chronicles of the reigns of Stephen, Henri II and Richard I, I et II, RS 184, Howlett (éd.), p.170-172

3Kate Norgate, England under the Angevin kings, Londres, 1887, vol. II, p.143.

4 réflexions sur “Harry, un prince rebelle

  1. Article intéressant sur le fond, mais qualifier Richard de « borné » me choque : un historien est-il censé donner un jugement de valeur sur les personnages sur lesquels il travaille?

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    1. Vous avez tout à fait raison. En réalité ces expressions, omniprésentes dans les livres d’histoire, sont de petites facilités narratives : il faudrait s’en méfier mais il est très difficile de s’en priver totalement !

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  2. Bonjour, très intéressé par votre article, je souhaiterais savoir si vous pourriez me communiquer la référence de l’image qui sert de bandeau à cet article? Je souhaiterais également savoir s’il s’agit d’une ressource en libre accès sur internet? Bien cordialement.

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