Un sionisme au XIVe siècle

La bande de Gaza est une fois de plus à feu et à sang. De violents affrontements opposent également, dans plusieurs villes israéliennes, des Juifs et des Arabes. Il faut dire que depuis l’été 2018, la « loi fondamentale » promulguée par l’État d’Israël a redéfinit le pays autour de l’identité juive et fait des Palestiniens des citoyens de seconde zone, accentuant de vieilles tensions politiques et sociales. Parmi plusieurs points, cette loi fait de la terre d’Israël « le foyer national du peuple juif ». Cette affirmation est le cœur de l’idéologie politique qu’on appelle le sionisme. Souvent attribuée à Théodore Herzl, à la fin du XIXe siècle, au mieux à Spinoza deux siècles plus tôt, cette idéologie commence en réalité à mûrir dès le Moyen Âge.

L’espoir de la Terre promise

L’un de ces proto-sionistes est Joseph ibn Caspi. Né dans le Languedoc vers 1279, il a vécu entre Perpignan, Tarascon et Arles et a beaucoup voyagé dans le monde juif du sud de l’Europe : la Catalogne, la Provence, Majorque. Auteur fécond, il défend un judaïsme rationnel, ouvert aux innovations scientifiques et philosophiques.

Dans une de ses œuvres, il s’attaque à un point essentiel de la foi juive : la restauration du Temple de Jérusalem. C’est un point, souligne-t-il, que peu de rabbins osent aborder, ce qu’il attribue à leur timidité : certes, la perspective d’un retour du peuple juif à la Terre promise paraît très lointaine à cette époque. Les Juifs sont dispersés entre les pays méditerranéens, partout minoritaires, partout marginalisés, exposés à des violences et à des attaques. Mais reste qu’il s’agit bien d’une promesse faite par Dieu, promesse qui est, selon Joseph, « une possibilité réelle ».

Le sens de l’histoire

Joseph ibn Caspi développe alors un argumentaire historique, et même d’historien. En effet, note-t-il, l’observateur attentif verra aisément que les royaumes et les empires ne cessent de tourner. Ainsi, tout récemment, on a vu les musulmans prendre Acre (en 1291), alors que les chrétiens ont conquis l’île de Majorque. Bref, « les royaumes changent sans cesse ».

Manuscrit des Psaumes copié vers 1430. Source : Wikicommons

Il en va de même pour cette Terre promise que Joseph appelle « la terre d’Israël et de Jérusalem ». En effet, les Juifs l’ont conquise sur les Cananéens, l’ont perdue face à Babylone, puis face aux Perses, puis face aux Romains, puis face à l’islam. Mais les musulmans eux-mêmes ont perdu Jérusalem face aux croisés, avant de la reprendre ensuite… Dès lors, ces changements permanents autorisent à espérer qu’un jour, avec l’aide de Dieu bien entendu, « la terre d’Israël passera de nouveau aux mains des Israélites ».

Joseph ibn Caspi applique à l’histoire un raisonnement déductif qui prend la forme d’un syllogisme presque imparable : l’histoire montre que les royaumes changent tout le temps ; or l’histoire est longue, donc, à force, toutes les combinaisons possibles peuvent survenir ; autrement dit, la terre d’Israël peut, un jour futur, être à nouveau possédée par les Juifs. Il s’agit donc d’une approche entièrement logique, et même laïque : comme l’écrit Joseph,

« il est raisonnable que l’homme intelligent y croie par déduction rationnelle, sans que les promesses des prophètes soient absolument nécessaires ».

Joli tour de force : le sionisme de Joseph ibn Caspi est finalement moins ancré dans une conviction de nature religieuse que dans une vision parfaitement rationnelle des évolutions historiques et géopolitiques. Dire que les Juifs finiront par reprendre Israël n’est donc pas, pour Caspi, une prophétie (qu’on peut croire mais qu’on ne peut pas prouver) : cela s’apparenterait plutôt à un bulletin météo sans date, comme si la météo disait qu’« un jour futur, il va pleuvoir dans le sud de la France ».

Une histoire toujours à continuer

Le fait que Joseph connaisse bien l’histoire de la Palestine et de Jérusalem n’est pas étonnant. Le plus intéressant est qu’il a conscience que cette histoire n’est pas terminée : « Le roi de France y est allé à plusieurs reprises, mais sans succès. Maintenant il est en train de se préparer pour y aller à nouveau, mais qui sait s’il réussira cette fois ? »

Vue de Jérusalem dans un manuscrit de Jean Miélot, Descriptio Terrae Sanctae, vers 1460. Source : Wikicommons

Dans cette vision, l’histoire apparaît comme un mouvement permanent, caractérisé par une éternelle indétermination des possibles : tout peut arriver. Les Babyloniens ne savaient pas qu’après eux viendraient les Perses, les Romains et les musulmans : de même, il est impossible de savoir ce que le futur réserve. Seul Dieu le sait, mais il ne partage pas son savoir aux hommes.

Pour Joseph, rien ne peut arrêter l’histoire. La fin de sa démonstration est emblématique :

« À propos de cette terre, qu’elle reste entre les mains des musulmans ou que les chrétiens la conquièrent, est-ce que cela veut dire que les empires sont finis, qu’il n’y aura plus de décadences ni de renaissances ? Non ! »

Cette histoire non finie est donc pleine d’espoir : elle ramènera, un jour futur, le peuple d’Israël à sa Terre promise.

Joseph ibn Caspi se serait, sans aucun doute, réjoui de la fondation de l’État d’Israël, et probablement également de cette loi fondamentale qui réaffirme que Jérusalem est la « capitale complète » du pays. Mais il aurait également invité à la prudence : après tout, si l’histoire ne finit jamais, cela veut dire que, pas plus que les empires antiques ou les royaumes médiévaux, l’État d’Israël n’est pas éternel. Et, à trop se reposer sur l’exaltation d’une identité juive qui divise encore plus Israéliens et Palestiniens, le gouvernement actuel risque bien d’en hâter la fin.

Pour en savoir plus

  • Le texte de Joseph ibn Caspi est cité et traduit par Eduard Feliu, « La culture juive en Catalogne médiévale », dans Danièle Ianci-Agou, Les juifs méditerranéens au Moyen Âge : culture et prosopographie, Paris, Cerf, 2010, p. 15-50, ici p. 46.
  • Adrian Sackson, Joseph ibn Kaspi : portrait of a Hebrew philosopher in Medieval Provence, Brill, 2017.
  • Ilan Greilsammer, Le sionisme, Paris, PUF, Que-sais-je ? No 1801, 2005.
  • Denis Charbit, Sionismes : textes fondamentaux, Paris, Albin Michel, 1998.
  • Mark R. Cohen, Sous le croissant et sous la croix : les Juifs au Moyen Âge, Paris, Seuil, 2008.
  • Judith Olszowy-Schlanger, « Israël et Nations du monde : loi et identité dans les formules des actes juifs médiévaux », dans Revue de l’histoire des religions, vol. 234, 2017, p. 255-271.

2 réflexions sur “Un sionisme au XIVe siècle

  1. Très intéressant !

    Ce n’est pas le premier chez qui perce un semblant d’évolutionnisme, bien avant le XVIII-XIXe, dans cette idée que le temps long et les variations du hasard donnent sa forme au monde.

    Son raisonnement a d’autant plus de poids aujourd’hui qu’il semble se vérifier tout à fait : l’empire sunnite a disparu, les juifs dispersés se sont regroupés et prennent peu à peu une place occupée par des musulmans, désorganisés et dépassés à tous points de vue.

    Son raisonnement vaut aussi pour les autres peuples, aussi bien comme avertissement que comme encouragement : les dès sont toujours jetés à nouveau.

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