Faire des expériences sur des singes ?

Malgré une irruption remarquée de la « cause animale » dans la dernière campagne présidentielle et une sensibilisation croissante dans l’opinion publique, les animaux continuent à être utilisés dans le cadre d’expériences médicales, y compris des singes. Une pratique qui ne date pas d’hier.

Le Prince des médecins

Nous sommes en 800 environ, à Bagdad. La ville, capitale du califat abbasside, est alors l’une des plus grandes cités du monde, avec plusieurs centaines de milliers d’habitants. Elle attire des savants, des traducteurs, des alchimistes… et des médecins. Notamment Yûhannâ ibn Mâsawayh, fils du médecin-chef de l’hôpital de Bagdad. Il s’agit d’un chrétien, appartenant à l’Église nestorienne : à l’époque, de très nombreux médecins sont nestoriens et la carrière médicale leur permet d’atteindre de réelles positions de pouvoir. En l’occurrence, Yuhanna devient le médecin personnel du calife Harûn al-Rashîd.

Al-Hariri (1054-1122), Une bibliothèque à Bassora,
Al-Maqâmât (Les Séances), 1236, Paris, BnF

Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce n’est pas quelqu’un de sympathique. Il est visiblement colérique, moqueur, aime dire du mal de ses proches dans ses écrits : ainsi de sa femme qui est, selon lui, très belle mais complètement idiote. Pour être honnête, précisons qu’il dit également du mal de lui-même : il est en effet, toujours selon lui, très laid mais très intelligent…

Cette intelligence se manifeste par une grande activité littéraire : on lui attribue des dizaines d’ouvrages – tellement, à vrai dire, qu’on a du mal à savoir si tous sont de lui ou si d’autres auteurs, moins célèbres, ne se sont pas servis de son nom pour écrire leurs propres œuvres. Parmi ses textes, mentionnons le premier traité arabe de diététique, ou encore un traité d’ophtalmologie utilisé pendant plusieurs siècles.

Dans ses écrits, Yuhanna se montre curieux de tout, analytique, toujours prompt à remettre en question une théorie ou à mener une expérience. Quitte à l’amener aux frontières de la science. Son fils, en effet, semble avoir été un handicapé mental. Peu compatissant, Yuhanna note qu’il aurait voulu le disséquer pour apprendre à guérir ce genre de maladie… mais qu’il n’a pas pu le faire car les autorités l’interdisent. L’attitude des pouvoirs musulmans face à la dissection humaine est en réalité très ambivalente : si la pratique est globalement interdite, plusieurs médecins semblent avoir pu en pratiquer.

En tout cas, Yuhanna ne peut pas disséquer son fils (la vie c’est trop injuste). Alors, selon une notice biographique tardive (rédigée par un médecin de Damas en 1270), qui reprend un texte daté de 865 environ, il se tourne vers un « grand singe » ramené d’Afrique par un prince éthiopien venu accomplir une visite diplomatique. Impossible d’identifier précisément l’animal, mais c’est probablement un babouin ou un gorille. Quant à la présence à Bagdad d’un prince éthiopien, elle est un éloquent témoignage de la puissance du califat abbasside, véritable centre du monde de l’époque.

Découper des singes pour comprendre l’homme

Le singe est en effet, depuis l’Antiquité, pensé comme l’animal le plus proche de l’homme (sauf en Occident médiéval, on va y revenir…). Les auteurs musulmans notent fréquemment cette proximité : le calife al-Mutawwakil aurait ainsi, vers 850, reçu d’un autre prince nubien deux singes « dressés pour imiter le comportement des hommes » et sachant respectivement tisser et fabriquer des objets.

Grand singe, Traité des animaux, XIVe siècle, BNF Arabe 2782, fol. 24

Yuhanna aurait ensuite rédigé un Livre de l’Anatomie, qui n’a pas été conservé : on suppose qu’il y faisait la description de la dissection, notamment du système veineux et artériel, encore très mal connu à l’époque. Selon plusieurs récits tardifs, et probablement apocryphes, le médecin nestorien crée alors un véritable élevage de singes pour mener des expériences pharmacologiques et chirurgicales.

Le fait de disséquer des animaux n’est pas une invention de cette époque. Aristote, au IVe siècle avant notre ère, est déjà crédité pour avoir disséqué des dizaines d’animaux, notamment un éléphant, afin de mettre en place un premier système de classification des espèces ; Galien disséquait également des animaux pour s’entraîner et comprendre le fonctionnement des organes. Mais ce qui est intéressant avec Yuhanna, c’est qu’il ne dissèque pas le singe pour mieux comprendre les singes, mais pour mieux comprendre les hommes. Du reste, le texte note bien qu’avant de recevoir ce singe africain, Yuhanna avait pensé à disséquer une petite guenon, mais qu’elle était trop petite pour que ce soit vraiment utile : aussi est-il ravi de recevoir ce « grand singe » qui ressemble tant à l’homme.

En Occident, au même moment, c’est plutôt le cochon ou l’ours qui sont vus comme un double animal de l’homme. Et, là aussi, cette proximité se traduit en termes médicaux : un chroniqueur du début du XIIe siècle rapporte que le médecin du roi de Jérusalem Baudouin Ier dissèque un ours pour apprendre à soigner une blessure du roi.

Que (ne pas) faire des animaux ?

Ironiquement, aujourd’hui, ces animaux-là – ours et grands singes – sont protégés de toute expérience médicale, précisément pour cette raison : ils sont trop proches de nous. Ce qui intéressait les médecins médiévaux nous dérange. Les sensibilités changent, tout comme les façons de penser les rapports entre l’homme et l’animal.

Ours, Livre de la chasse de Gaston Phébus, BNF, Français 616, fol. 27v

Mais, au fond, que l’on dissèque un singe, un ours ou, comme aujourd’hui, des porcs et des souris, cela revient au même. Car ce qu’expriment ces pratiques, c’est la complète légitimité de la dissection animale. Pas question de toucher à un être humain – selon le chroniqueur occidental, le médecin du roi de Jérusalem demande d’abord à tuer un prisonnier musulman pour le disséquer, mais le roi le lui interdit – mais on peut sans problèmes expérimenter sur un animal. Autrement dit, ces pratiques expriment une hiérarchisation du domaine du vivant, qui place l’homme tout en haut et légitime pleinement de tout faire pour savoir mieux le soigner.

Nous continuons à penser et à faire la même chose. Même si leur nombre semble baisser depuis quelques années, et même si l’on n’utilise plus de grands singes, on parle encore d’environ 150 000 primates utilisés chaque année pour des expériences médicales, dont près de 3 500 en France. Et environ 30 millions d’animaux en tout. 30 millions. Tous ne meurent pas, mais la plupart vivent dans des conditions de stress et de souffrance littéralement… inhumaines.

Yuhanna était le Prince des Médecins de son temps, probablement salué comme un précurseur. Mais c’était en 836. Il y a sûrement des façons, aujourd’hui, de continuer à faire de la recherche médicale sans massacrer des animaux – et ce, qu’ils nous ressemblent ou pas, car l’empathie ne devrait pas s’arrêter à notre semblable.

Pour en savoir plus

Une réflexion sur “Faire des expériences sur des singes ?

  1. Bonjour. Très intéressant ! Un point ne me convainc pas, en tant que médecin. S’il y a peu d’expériences sur les singes, c’est seulement parce qu’ils sont coûteux ! Il n’y a qu’à voir, lors de la crise Covid : le nombre de singes d’expérience disponibles a été un des freins à la recherche, d’autant que les importations vers l’Europe et les USA depuis l’Asie ont été bloquées pendant un certain temps. Les porcs sont juste disponibles en grand nombre et peu onéreux, tout en ayant des caractéristiques biologiques les rapprochant de l’homme (mais moins que les singes). Bien cordialement.

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s