Des bâtards à foison

Lors du débat sur la procréation médicale assistée, le Comité consultatif national d’éthique a préconisé la levée de l’anonymat du donneur si lui-même et les enfants le souhaitent. Cette préconisation, saluée par de nombreuses associations, montre à quel point nos sociétés accordent encore une grande importance à la filiation biologique.

La filiation jouait un rôle central au Moyen Âge. Issu d’un lignage honorable, ou simplement fils d’une femme et d’un homme mariés connus, vous étiez reconnus comme faisant d’emblée partie de la communauté. Dans une société où l’interconnaissance et le voisinage sont à la base de l’intégration, chacun a bien intérêt à se faire reconnaître comme fils de leurs parents…

Cet article est tiré de notre deuxième tome, publié chez Arkhê : il contient près de 50 articles inédits !

Je suis ton fils…

On trouve au Moyen Âge des traces de cette volonté de prouver sa filiation. Des procès sont ainsi convoqués devant les autorités urbaines, où une personne veut faire établir qu’il est bien le fils « naturel et légitime » de son père, c’est-à-dire qu’il est à la fois son fils biologique et issu d’un mariage sanctionné par l’Église et la société. C’est pourquoi par exemple, en 1551, Candido Bindoni se présente devant les juges vénitiens pour faire reconnaître qu’il est bien le fils légitime et naturel de son père, Benedetto Bindoni ; il convoque comme témoin des parents et des collègues ; parfois ce sont les employés de la maison qui sont appelés à reconnaître la filiation, ou encore des membres du voisinage qui connaissent bien la famille. Cette procédure est loin d’être un acte anodin : par cette reconnaissance, le fils peut faire valoir ses droits, il est intégré dans la famille, dans la succession, mais aussi dans le milieu professionnel de son père.

Inversement, certains procès de succession mettent en doute la filiation des acteurs. Ces conflits se retrouvent à de nombreuses échelles de la société, notamment en cas de remariage et donc de conflit entre les deux familles d’un même homme. Entre 1520 et 1521 à Venise, Diamante, veuve de Francesco Calcerano, intente un procès pour que son fils récupère l’héritage de son père, au détriment de l’aîné, fils du premier lit4. Tous les coups sont permis. Pour Diamante, il s’agit alors de discréditer la première épouse, Camilla, une femme de petite condition dit-elle, et qui n’était pas digne d’épouser Francesco Calcerano en premier lieu. D’ailleurs, affirme-t-elle aux juges, ce mariage n’est pas valide, car le père n’y avait pas consenti ; si le mariage n’était pas valide, cela fait du fils qui en est issu un bâtard. Mais Diamante ne s’arrête pas en si bon chemin : sait-on même qui est vraiment le père de cet enfant, insinue-t-elle… ? Pas besoin de PMA pour que la filiation soit remise en cause… !

Bâtard !

Si Diamante utilise cet argument devant les juges, c’est que ne pas connaître ses origines biologiques est un vrai handicap dans une société qui valorise la connaissance précise de ses origines et de sa filiation. Ils sont pourtant très nombreux dans la société. La situation de ces enfants varie largement selon les conditions sociales. Dans des communautés villageoises comme Montaillou étudié par Emmanuel Le Roy Ladurie, une grande partie des unions n’étaient pas sanctionnées par l’Église et les enfants issus de ces unions devaient avoir relativement peu de problèmes liés à leur bâtardise. Dans d’autres cas, le statut social des parents peut permettre de les sortir du lot : parfois éduqués dans les châteaux auprès de leur père illégitime, les bâtards nobles trouvent souvent assez facilement à s’employer dans les armées, voire, avec un peu de chance, parviennent à être légitimés.

Les ducs de Ferrare sont coutumiers du fait. Leonello d’Este par exemple est le fils hors-mariage du duc Niccolo III d’Este, mais il a été légitimé par le pape, ce qui lui a permis d’accéder assez tranquillement au duché, grillant la priorité à ses demi-frères issus du mariage légitime de son père. Cela devenait tellement une habitude dans la famille que le pape Pie II (1458-1464) s’étonne de voir que les princes de cette famille ne soient presque jamais issus de leur union légitime, mais de leurs liaisons extraconjugales, ce qui est « contraire non seulement aux coutumes chrétiennes mais aussi aux lois de la plupart des nations ». Avoir un père puissant qui vous reconnait et une mère issue de l’élite italienne permet souvent de contourner les désavantages de la bâtardise… Le XVe siècle voit une ascension sans précédent des bâtards nobles aux plus hauts postes du clergé ou des États en formation, certains historiens allant même jusqu’à parler de bâtardocratie.

Guillaume le Conquérant est un bâtard et il a plutôt bien réussi.
Tapisserie de Bayeux – Scène 23 : Harold prête serment à Guillaume

Le statut social aide largement à combattre les effets négatifs de la bâtardise et certains parviennent à transiger avec l’impératif social de la filiation. La honte de la bâtardise est construite par la société alors que rien n’empêche les bâtards médiévaux de réussir aussi bien que les enfants légitimes, si on leur en donne les moyens et si on leur enlève la marque infamante et stigmatisée de l’illégitimité. Le terme même de bâtard n’était pas particulièrement injurieux, contrairement à ce que la langue moderne en a fait. Aussi, n’inventons pas de faux problèmes : si on veut éviter les traumatismes et les problèmes identitaires, il s’agira surtout d’arrêter de parler d’eux comme enfants « sans parent » et plutôt d’enfants tout court.

Pour en savoir plus

  • Jane Faire Bestor, « Bastardy and Legitimacy in the Formation of a Regional State in Italy: The Estense Succession », Comparative Studies in Society and History, vol. 38, n° 3, p. 549-585.
  • Alice Duda, « La perception des bâtards au XVe siècle : l’exemple des pays bourguignons », dans dans Bâtards et bâtardises dans l’Europe médiévale et moderne, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2016.
  • Marie-Lise Fieyre, « La grant prouchaineté qu’il a à nous qui est notre frere naturel »: bâtards nobles, sang et parenté à la fin du Moyen Âge », Revista de demografía histórica, vol. 37, n° 2, 2019, p. 47-71.
  • Didier Lett, Être père à la fin du Moyen Âge, Orléans, Champion, 1998.
  • Sara McDougall, Royal Bastards. The Birth of Illegitimacy, 800-1230, Oxford, Oxford University press, 2017.

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