Fact-checking de Franck Ferrand, épisode 3 : les Mérovingiens-violents-fainéants

On continue notre travail de fact-checking de l’émission « La belle histoire de France » animée par Franck Ferrand et Marc Menant sur CNEWS. Après Clovis « enfant de l’amour » et les invasions des terribles barbares hirsutes, le dernier épisode portait sur les Mérovingiens, de Dagobert à Pépin le Bref. Le mieux qu’on puisse dire, c’est qu’on a limité la casse. Décryptage.

1′ [Christine Kelly] « on aura de la violence aussi ? » [Franck Ferrand] « pas mal, du sang, du sang, du sang » [Christine Kelly] « ce qui est un peu révélateur de l’époque ! »

On bat le record : pile une minute et on est déjà en plein dans le cliché du Moyen Âge vu comme une période sanglante, brutale, violente, etc. Cette idée revient en permanence dans l’émission (2’45 « meurtres à tous les étages », 7’34 « personnage ô combien sanguinaire », 19’10 « on était dans une période extrêmement violente », 32’20 « violence et dureté effroyables »). Certes, c’est vendeur, mais historiquement parlant cela n’a aucun intérêt : le but de l’histoire n’est pas de dire que telle période est ou non violente – toutes les périodes le sont –, encore moins de hiérarchiser les périodes, mais de comprendre comment les sociétés d’hier gèrent, régulent, pratiquent la violence.

Bref, avec ce « du sang, du sang, du sang », on est au niveau zéro de l’analyse historique. À ce niveau-là, franchement, mieux vaut regarder Game of Thrones. Historiquement parlant, c’est tout aussi solide, et au moins ça joue mieux.

5’20 « Les gens ont très peu conscience de ce qui leur arrive »

Il faudrait être plus prudent. C’est une vraie question d’histoire, passionnante à poser à toutes les époques : qu’est-ce que les gens lambdas, au fond de leurs campagnes, savaient des événements politiques du temps ? Est-ce qu’ils avaient conscience d’appartenir à tel royaume, de relever de l’autorité de tel roi ? Même s’il est difficile de répondre à cette question, a fortiori pour les périodes où il y a peu de sources, les recherches récentes tendent à montrer que « les gens » s’intéressent en réalité beaucoup au monde dans lequel ils vivent, ont de vraies connaissances géographiques, politiques, voire géopolitiques. Bref, une vraie occasion ratée de faire un peu d’histoire sociale et culturelle. Dommage.

11’25 « injustice invraisemblable »

Allez, à partir de maintenant, on boit tous un shot à chaque fois que Marc Menant dit « invraisemblable ».

Ordalie par le fer rouge. Lambach, Stiftsbibliothek, codex lambacensis 73. Source Wikicommons

12′ [Marc Menant] « et là c’est l’ordalie ! On va vous faire chauffer un fer et on vous demande de le prendre et si vous ne vous brûlez pas, c’est que vous êtes innocents ! » [Christine Kelly] « non mais quelle justice… »

Vision totalement caricaturale de l’ordalie, qui n’apparaît que comme une procédure violente, irrationnelle, bref « barbare ». Cet appel au « jugement de Dieu » peut bien sûr nous étonner, tant il est opposé à nos pratiques judiciaires contemporaines ; cela n’en reste pas moins une pratique encadrée par les autorités de l’époque, qui correspond aux normes et aux attentes de l’époque. La présenter ainsi ne permet ni de la comprendre, ni, surtout, de comprendre pourquoi on a peu à peu arrêté de l’utiliser.

13’44 [Marc Menant] « quand on lit la chronique »

Laquelle ?? On n’en saura pas plus. Bon, le mot « chronique » a été prononcé au moins une fois, j’imagine que c’est déjà pas mal. Pour les dates, les titres, les auteurs et le regard critique, on attendra une future émission.

14’20 « c’est invraisemblable »

On boit !

Affiche du film de 1963, réalisé par Pierre Chevalier.

14’42 [Marc Menant] « Dagobert, c’est le libertin dans toute sa splendeur, il a des épouses à foison, des concubines, plus quelques petites maîtresses… »

Jugement moral, anhistorique donc, et anachronique qui plus est, avec le concept de « libertin ». On rigole en haussant des sourcils à moitié scandalisés, mais on n’apprend rien du personnage. Il y aurait pourtant eu deux remarques importantes à faire. D’abord souligner que les souverains de l’époque sont en effet souvent polygames, ce qui est une vieille pratique de pouvoir qui permet de multiplier les alliances et les héritiers potentiels.

Ensuite et surtout, il fallait expliquer que les chroniqueurs, qui appartiennent (presque) tous au monde ecclésiastique, décrivent souvent la vie sexuelle des rois… pour la critiquer, car elle correspond mal aux nouvelles normes sexuelles et matrimoniales que l’Église catholique est peu à peu en train d’inventer et d’imposer. Pour le dire autrement, il faut se méfier de ces descriptions, qui sont souvent répétées à l’identique pour les différents souverains : il s’agit d’un vrai topos qui en dit en réalité plus long sur le programme des chroniqueurs qui l’utilisent que sur les rois ainsi décrits.

15’20 [Marc Menant] « l’art s’incruste dans son royaume »

…on est d’accord que cela ne veut rien dire ?

17’02 « c’est invraisemblable à l’époque »

Et hop !

22’47 « souffrances invraisemblables »

Et re-hop !

23’44 [Franck Ferrand] « ce sont les historiens… C’est le moment de parler du roman national, dont un certain nombre de nos chers confrères se gardent bien »

Habile : en une phrase, Ferrand réussit à la fois à se poser lui-même comme un historien (« nos confrères ») et à prendre ses distances par rapport aux historiens, décrits avec un sourire bien méprisant.

28’32 [Marc Menant] « grâce à la contagion des âmes en imposant la foi »

Ah oui, quand même. Il y a une semaine la religion était une « condamnation », maintenant c’est carrément une « contagion ». Décidément, Marc Menant, pourtant auteur de livres sur le surnaturel, n’aime guère le christianisme. Et en plus, encore une fois, cela ne veut rien dire.

Un roi mérovingien tiré par des boeufs, image d’Epinal popularisée par les manuels scolaires. Paul Lehugeur, Histoire de France en 100 tableaux, 1886. Source : Wikicommons.

29’40 : [Christine Kelly] « qui les a appelés rois fainéants ? [Franck Ferrand] « ce sont les historiens modernes, nos grands historiens républicains, les Lavisse et autres »

Pas du tout ! Cette image vient en réalité des chroniqueurs carolingiens – Eginhard, Erchambert, Sigebert de Gembloux, etc. Ce sont eux qui insistent sur le fait que ces rois « n’avaient plus de rois que le nom », ne faisaient rien de leur journée à part « boire ou manger », etc. Évidemment, ces descriptions ne doivent rien au hasard : ces auteurs ont besoin de montrer les rois mérovingiens sous un mauvais jour pour justifier le coup d’État de Pépin le Bref et l’avènement d’une nouvelle dynastie sur le trône. Au XIXe siècle, les historiens républicains, et notamment l’histoire scolaire, reprennent bel et bien ces visions, qui passent donc dans l’imaginaire collectif sous la forme des « rois fainéants ». Mais on ne peut pas comprendre cette chaîne mémorielle si on en oublie le premier maillon… !

30’53 [Franck Ferrand] « Charles Martel, pourquoi Martel ? Car il est devenu le marteau des Francs, il est devenu celui qui a tapé sur la tête de l’envahisseur arabe ».

Malaise. Et en plus on ne sait pas vraiment d’où vient le surnom « Martel », qui pourrait venir soit de sa politique musclée, soit de sa dévotion pour saint Martin de Tours.

33′-37′ Franck Ferrand raconte la bataille de Poitiers

Charles de Steuben, La bataille de Poitiers, 1837, Versailles, Galerie des Batailles. Source : Wikicommons

Soyons honnête : on redoutait ce passage, vu le message identitaire et nationaliste des épisodes précédents, mais en réalité Franck Ferrand évite le piège et ne reprend pas les poncifs islamophobes si souvent convoqués quand on parle de cette bataille. Au contraire, il fait attention de rappeler qu’on ne connaît ni la date de la bataille, ni son lieu, ni le nombre de combattants. Il précise qu’on ne sait même pas vraiment si les Francs affrontent des arabo-berbères ou des Aquitains sous le commandement de quelques Arabes. Quand, à la fin (45’25), Christine Kelly résume en disant que Charles Martel a « stoppé l’invasion arabe », Ferrand intervient fermement pour dire qu’il faut nuancer cette idée.

Enfin, Ferrand rappelle bien que la bataille a été a posteriori réinterprétée comme une « guerre de religion », d’abord par Charles Martel lui-même, désireux de se faire bien voir du pape, alors même qu’il ne s’agit que d’un affrontement politique : « la légende se mêle à l’histoire et on parle plus de mémoire que de faits historiques ». Là encore, ce passage prouve qu’on peut tout à fait introduire de la complexité dans une émission de vulgarisation historique.

36’57 : « plus tard, au moment des croisades, on va raconter toute l’histoire de la bataille de Poitiers, et on va faire de la victoire de Charles Martel à Poitiers le point de départ, l’ancrage historique de ces croisades »

Là, pour le coup, il s’agit d’une énorme erreur. Aucun chroniqueur des croisadesne parle, ni en bien ni en mal, de la bataille de Poitiers. Il faut dire qu’à l’époque Charles Martel n’a pas bonne presse, car on l’accuse d’avoir spolié les biens de l’Église. Certains chroniqueurs remontent jusqu’à Charlemagne, qui aurait étendu sa protection sur les Lieux Saints, ou jusqu’à Titus et Vespasien, qui ont conquis Jérusalem en 70 après J.C., mais littéralement aucun ne parle de Poitiers. La bataille de 732 est au contraire largement oubliée pendant des siècles.

Alors, d’où est-ce que Franck Ferrand tire cette idée ? De Chateaubriand. C’est lui, en effet, qui écrit que les croisades sont « de justes représailles » après les attaques des infidèles et que « les Maures, que Charles Martel extermina, justifient les croisades » (c’est dans Le génie du christianisme, publié en 1802). C’est très révélateur : on voit bien que les connaissances historiques de Franck Ferrand ne viennent pas du tout des sources de l’époque, mais uniquement de la manière dont les auteurs du XIXe siècle ont réinventé cette histoire.

44’48 [Marc Menant] « Pépin le Bref est enterré à Saint-Denis, comme son père, Dagobert ».

Dommage, on était presque au bout de l’émission sans avoir entendu d’erreur factuelle ! Pépin le Bref est le fils de Charles Martel, pas de Dagobert, qui appartient à la fois à un autre siècle et à une autre famille…

Les références

Comme toujours, nos deux « confrères » (sic) proposent un livre chacun. Marc Menant cite un ouvrage datant de… 1996, comme si rien de mieux n’était paru depuis. Franck Ferrand préfère renvoyer au livre de Salah Guemriche sur la bataille de Poitiers : sans être mauvais, l’ouvrage, rédigé par un journaliste-romancier et pas par un historien, a été critiqué à la fois pour des erreurs factuelles et pour une démonstration assez confuse.

Petit bilan ?

On a évité le pire, notamment sur Poitiers. En revanche, on n’a toujours cité aucune source, on a repris plusieurs clichés bien ancrés, notamment sur la « violence » de l’époque ou sur la sexualité « libertine » des rois. En outre, le propos a souvent confondu ce qui existe à l’époque (le motif des « rois fainéants ») et ce qui ne va être inventé que bien des siècles plus tard (le lien entre Charles Martel et les croisades). Bref, on n’est toujours pas dans une émission d’histoire.

Pour en savoir plus

A lire

Genevièvre Bührer-Thierry et Charles Mériaux, La France avant la France, 481-888, Paris, Belin, 2010.

William Blanc et Christophe Naudin, Charles Martel et la bataille de Poitiers : de l’histoire au mythe identitaire, Paris, Libertalia, 2015.

En bd : Bruno Dumézil et Hugues Micol, Les temps barbares, Histoire dessinée de la France, tome 4, Paris, La Découverte, 2018.

A écouter : un épisode de « Passion Médiéviste » qui parle de la reine Bathilde, esclave saxonne devenue reine.

A regarder : une vidéo d’Histony qui présente l’ouvrage de William Blanc et Christophe Naudin.

4 réflexions sur “Fact-checking de Franck Ferrand, épisode 3 : les Mérovingiens-violents-fainéants

  1. Je vais me désabonner à lire vos commentaires! Vous brodez sur le libertinage ou la polygamie de Charlemagne ! Sérieusement ? C’est un mot dans une émission d’information historique à un large public qui ne va pas passer une thèse d’histoire !
    Et fact checking, tout le monde suit ? Ce n’est pas prétentieux à votre avis ?

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    1. On ne vous force pas à rester abonné… En l’occurrence on ne « brode » pas : on critique une série d’erreurs, à la fois volontaires et involontaires, qui mine une émission d’histoire visant un large public.

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  2. Ils sont fous ces identitaires, ils sont tous des fan de Lavisse.
    Pour Dagobert dommage qu’ils n’ai point parlés de la culotte à l’envers tant qu’on y était, mais le problème c’est que les téléspectateurs y croient, car ils retrouvent leurs apprentissages scolaires…..
    Pour le peuple, en faisant un peu de généalogie ont retrouve des écrits de curés ou on ne perçoit pas de références à l’autorité royale (dans le nord en tout cas), comme vous le dîtes, c’est le village et autres lieu environnants qui concernent les gens avant la révolution
    Premièrement ils ne savaient pas lire (les signatures sur les actes apparaissent régulièrement au 19 ième, ma parentelle étant paysanne, et la presse était pas diffusée peut-être que les artisans étaient plus éduqués.
    Mais vraiment cela me désole ce genre d’émission et nous n’avons pas mieux sur le service publique
    Cordialement Didier

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  3. Je viens de découvrir votre blog (après avoir lu plusieurs de vos articles, notamment sur l’Orient latin, notre sujet de recherche commun, et aussi sur Kaamelott, autre passion commune. Franchement, je me régale! Continuez! C’est de plus une vraie mission de service public que de démonter les partis-pris, les amalgames et les approximations volontaires de certains qui se disent « historiens » et que vous reconnaitrez.

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