The Dig : trésor, archéologues, mémoires

Sorti le 15 janvier dans les salles anglaises et le 29 janvier sur Netflix, The Dig ne cesse d’étonner par l’ampleur du succès qu’il rencontre – conservateurs de musée et archéologues étant bien les premiers surpris. Le film retrace l’extraordinaire découverte archéologique du navire-tombe de Sutton Hoo, une sépulture royale anglo-saxonne du VIIe siècle après J.C accompagnée d’un mobilier d’une richesse encore aujourd’hui inégalée. En quelques jours, la fréquentation de la page du British Museum dédiée à l’exposition de ce fabuleux trésor a triplé, la curatrice de l’exposition permanente, Sue Brunning, a vu sa messagerie et son fil Twitter assaillis de questions et, le 4 février, le film était ajouté à la longue liste des candidats aux BAFTA Awards dans 9 catégories dont Meilleur film, Meilleur réalisateur et Meilleur acteur. Que nous apprend donc ce film sur les Dark Ages anglais et, plus encore, pourquoi suscite-t-il un tel engouement ?

La plus grande découverte archéologique sur l’Angleterre anglo-saxonne

L’aura de mystère qui entoure cette sépulture et son trésor n’est pas pour les desservir. Ce navire-tombe de 27 mètres de long, enfoui sous un tumulus de 30 mètres de diamètre et de 4 mètres de haut, apparaît tout droit surgi de l’une des périodes de l’histoire anglaise les plus mal connues du grand public : l’Angleterre anglo-saxonne, longtemps appelée Dark Ages (les Âges Sombres) par l’historiographie d’outre-Manche (même si les historien.ne.s ont depuis largement critiqué ce terme) et toujours connue du grand public sous ce nom. Ce moment historique va du départ des Romains et de l’arrivée par mer depuis le Danemark des Angles et des Saxons au Ve siècle jusqu’aux premiers raids vikings sur l’île à la toute fin du VIIIe siècle. L’Angleterre est alors morcelée en une multitude de petits royaumes en très forte concurrence les uns avec les autres.

Reconstitution du site,. Source : Wikicommons, Steven J. Plunkett

La sépulture surprend par sa taille, et plus encore par ses implications : il a en effet fallu mobiliser des dizaines, peut-être des centaines d’hommes, pour haler sur des rondins de bois le navire-sépulture depuis la rivière Deben, creuser la profonde tranchée où l’enfouir et élever le tumulus. Seul un chef jouissant d’une importante assise territoriale et de larges réseaux de fidélité pouvait solliciter une telle quantité de main-d’œuvre et élever dans le paysage un témoignage aussi éclatant de sa domination sur cette région, le royaume d’East-Anglia.

Le mystère entourant l’identité du défunt s’épaissit du fait de l’absence de corps. Après avoir considéré l’hypothèse de l’incinération puis du retrait du corps après son enterrement pour le ré-enterrer en terre chrétienne, les archéologues ont fini par conclure que les restes humains avaient été détruits depuis bien longtemps par l’acidité du sol. Si l’identité du défunt demeure incertaine, l’hypothèse qui recueille aujourd’hui le plus de suffrages est qu’il s’agit du roi Raedwald d’East-Anglia, qui régna entre environ 593 et 624/625. Raedwald aurait brièvement réussi à imposer sa suprématie sur les royaumes voisins de Mercie et de Northumbrie, justifiant la construction de ce tombeau prestigieux.

Un sauvetage archéologique magistral

Au-delà du trésor lui-même, le film s’intéresse d’abord et avant tout aux femmes et aux hommes qui ont permis cette incroyable découverte. Mrs Pretty, veuve du colonel Frank Pretty et passionnée d’archéologie, achète en 1927 un terrain abritant une série de monticules. Soupçonnant des tumuli funéraires, elle engage en 1938 l’archéologue autodidacte Basil Brown, qui débute les excavations. Ce n’est cependant qu’en mai 1939 que les fouilles du tumulus n°1 débutent. Après la mise au jour du navire et de la chambre funéraire qu’il abritait en juin 1939, Basil Brown est contraint de céder la direction du chantier à une équipe du British Museum. Les archéologues travaillent contre la montre : la guerre contre l’Allemagne est imminente (le Royaume-Uni déclare la guerre à l’Allemagne le 3 septembre 1939), les hommes sont progressivement appelés et les financements pour les fouilles se tarissent. A la fin de l’été, la fouille est achevée, le site rebouché et le trésor emmené au British Museum puis dans une galerie de métro désaffectée où, protégé des bombardements, il demeure jusqu’en 1945.

Ce sauvetage archéologique alliant rapidité et rigueur scientifique n’est pas sans rappeler, dans des circonstances certes moins dramatiques, les conditions de travail d’une grande partie des archéologues en France de nos jours. Les découvertes de l’archéologie programmée (une campagne de fouilles au long cours, renouvelée chaque année et employant souvent des étudiant.e.s en archéologie bénévoles) sont complétées depuis le début des années 2000, à un rythme sans cesse croissant, par les trouvailles dues aux campagnes d’archéologie préventive. L’archéologie préventive vise à effectuer un « diagnostic » sur un site avant un chantier d’aménagement (une rame de métro, par exemple) : en fonction des résultats, l’Etat peut décider d’autoriser le chantier, de le suspendre le temps d’organiser une campagne de fouilles ou même d’exiger de l’aménageur qu’il fasse en sorte de préserver les vestiges dans le projet d’aménagement.

Tout comme à Sutton Hoo, les archéologues travaillent donc dans des délais très courts : huit semaines ont été accordées en 2015 aux fouilleurs de l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives) pour mettre au jour les cimetières paléochrétiens de Saint-Just et Saint-Irénée (Lyon), sur une surface de plus de 2400 m² qui a livré plus de 800 sépultures. Pour tenir ces délais tout en évitant la casse, les chantiers préventifs emploient une main-d’œuvre qualifiée (on y trouve peu d’étudiant.e.s) et en grand nombre. Enfin, comme au début de la fouille de Sutton Hoo (avant l’intervention du British Museum) financée par Edith Pretty, l’archéologie préventive tire une partie de ses fonds des aménageurs privés qui, ayant eu le malheur (ou la chance?) de découvrir au premier coup de tractopelle une église médiévale ou une nécropole romaine, doivent participer au financement des fouilles.

Les mirages de la chasse au trésor

Attaches de manteaux du trésor de Sutton Hoo. Source : Wikicommons

Cependant, les méthodes et les objectifs de l’archéologue ont en grande partie évolué depuis la fouille de Sutton Hoo de 1939. Celle-ci s’est en effet concentrée sur un tumulus principal (même si des sondages ont été réalisés dans d’autres tumuli), sur la mise à jour d’une structure remarquable (le bateau) et d’un véritable trésor. On comprend aisément la fascination exercée par la sépulture : celle-ci a livré des dizaines d’objets précieux, parmi lesquels des armes, de la vaisselle de banquet, une lyre, une bourse contenant 37 pièces d’or ou encore une boucle de ceinture et des attaches de manteau en or pur sertis de grenats venant du Sri Lanka.

Cependant, ce mobilier funéraire d’une richesse rarissime ne doit pas nous induire en erreur sur la réalité du travail de l’archéologue : aujourd’hui, les fouilleurs ne sont plus (uniquement) à la recherche de fabuleux trésors à la Indiana Jones. Ils s’intéressent aussi aux sépultures plus modestes, aux structures d’habitation construites en matériaux périssables, aux espèces végétales cultivées et aux déchets alimentaires des dépotoirs… bref, à tout ce qui, moins reluisant, n’en est pas moins crucial et même plus intéressant que les trésors clinquants, car cela nous donne accès à la vie quotidienne des populations médiévales. A Sutton Hoo, deux autres campagnes ont été menées en 1965-1970 et 1983-1995. Si elles n’ont pas révélé de trésor aussi prestigieux que celui du tumulus n°1, elles ont néanmoins permis de mieux connaître les autres sépultures du site, notamment les fameux sand bodies – des condamnés à mort exécutés à la périphérie du site et dont le corps s’est transformé en sable.

Pourquoi fouiller ?

The Dig évite cependant avec brio la fascination pour le clinquant : les objets du trésor ne sont que brièvement montrés à l’écran et jamais en gros plan. Ce que le film questionne avec bien plus de subtilité – et de force –, c’est ce que les fouilles archéologiques font aux humains, et non l’inverse. Pourquoi s’entêter à fouiller quand la menace allemande et l’approche imminente du conflit imposeraient de dédier toutes les énergies à la préparation de la guerre ? Pourquoi, en 2021, continuer à creuser la terre ou soulever la poussière des archives quand, dehors, les inégalités ne cessent de s’accroître, la menace écologique se fait chaque minute plus pressante et des membres de l’extrême-droite américaine prennent le Capitole ? Il y a dans cet entêtement, que l’on taxerait trop vite d’intellectualisme, une recherche d’éternité. The Dig tisse une habile réflexion croisée sur la mort : un avion de la RAF survole le site et s’écrase dans la rivière Deben, tuant le pilote ; plus tard, Mrs Pretty, allongée dans le navire tiré 1300 ans plus tôt de la même rivière Deben, regarde le ciel nocturne en écoutant son fils Robert lui parler de vaisseaux interstellaires voguant pour l’éternité dans les étoiles. En faisant construire ce tumulus, Raedwald voulait que son souvenir lui survive ; le travail des archéologues a prolongé son souhait.

Il y a aussi, dans la crise de 1939 comme aujourd’hui, une volonté de dépasser les événements immédiats et de retrouver une perspective historique, capable de redonner du sens sur le long terme à nos mésaventures du moment. Ainsi, en 2020, dans le Royaume-Uni confiné, le record de découvertes archéologiques a été pulvérisé : 47 000 officiellement dénombrées1 ! La plupart sont le fait de particuliers retournant leur jardin. Ont ainsi été mis au jour un trésor monétaire d’une soixantaine de pièces d’or dont certaines remontant à Henry VIII, des ornements de mobilier romain du Ier au IIIe siècle ou encore une matrice de sceau épiscopal du XIIIe siècle. Malgré la crise actuelle, l’avenir n’est peut-être pas si sombre pour la recherche en archéologie et en histoire…

Solène Minier.

Pour en savoir plus

1Source : L’Histoire, n° 480, février 2021, p. 7.

2 réflexions sur “The Dig : trésor, archéologues, mémoires

  1. Bonjour. Concernant le trésor archéologique anglo-saxon saxon….. la semaine dernière j’ai justement vu un film sur Netflix retraçant cett3 découverte !

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s