« La croisade, quelle galère ! »

« Aujourd’hui, tout est trop compliqué à organiser », me murmurait récemment une collègue agacée des formalités nécessaires pour préparer un voyage scolaire. (Bon, depuis, il y a eu le covid, donc exit les voyages scolaires : c’est sûr que ça simplifie). J’étais d’accord avec elle sur la complexité, un peu moins sur le « aujourd’hui ». Dès le XVe siècle, organiser une croisade devient par exemple un véritable cauchemar logistique…

On n’est jamais trop préparé

Le voeu du faisan, huile sur toile, vers 1500-1559, Rijksmuseum. Source : Wikicommons

En 1454, le duc de Bourgogne Philippe le Bon s’engage à partir en croisade lors du banquet dit du « vœu du Faisan ». Mais pas question de partir n’importe comment : échaudé par le souvenir de la défaite de Nicopolis en 1396, le puissant duc sollicite ses experts, ses espions, ses ambassadeurs pour préparer soigneusement son expédition. Résultat : près de dix ans d’enquêtes, d’avis, de mémorandums, de contrats, conservés dans les Archives départementales de Lille et qui témoignent de l’élaboration méticuleuse d’une future croisade.

Ces documents soulignent les connaissances précises dans l’art délicat de déplacer des armées, preuve des progrès des techniques militaires à l’époque, et de l’émergence progressive d’armées professionnelles. Les différents auteurs, souvent anonymes, vont loin dans le détail, mais tout fait sens. Par exemple, il faudra prévoir des tentes-écuries, car les chevaux qui prennent la pluie tombent malades et meurent. On fait donc fabriquer d’immenses tentes, longues de 30 mètres, pour loger chacune 30 chevaux. Problème réglé, au suivant !

Le souci, c’est que plus on veut prévoir… plus les détails s’ajoutent les uns aux autres.

Trop de bagages

Une croisade, c’est avant tout une expédition militaire. L’armée bourguignonne sera composée a priori d’environ 5 000 hommes de pied. Or, comme le note un texte, si on fait marcher cinq soldats de front, avec deux mètres entre chaque rang… ça fait une armée qui s’étale sur deux kilomètres, ce qui risque de la rendre vulnérable aux attaques ennemies. Il faut donc prévoir des soldats spécialement chargés de maintenir la troupe en ordre, qui seront encadrés par leurs propres officiers.

En plus de payer tous ces hommes, il faut transporter leur nourriture, leurs tentes, des vêtements et des armes de rechange, des chaussures, des gourdes, des cordes pour les arcs, des réserves de dizaines de milliers de flèches et de carreaux d’arbalète, du fourrage pour les chevaux, des clous de rechange pour leurs fers, etc. Sans parler de tous les outils nécessaires : pelles, scies, clous, marteaux, qu’il faut acheter, entreposer, vérifier, transporter. Et il faudra des médecins, avec leurs remèdes. Et des prêtres, avec des chapelles portatives… Le duc et ses principaux nobles voyageront quant à eux avec des tentes prestigieuses, avec leurs meubles, avec tout un personnel domestique qui devra lui aussi être nourri, logé, vêtu. Sans parler de l’artillerie : 10 bombardes, des mortiers, des couleuvrines, la poudre, les boulets, les lanternes, les grues pour installer les pièces…

Pour transporter tout ça, il faut des chariots, tirés par des chevaux. L’ensemble des chariots compose ce qu’on appelle alors le « charroi » : un document prévoit environ 200 chariots pour les hommes, et autant pour l’artillerie. Ce qui veut dire 400 conducteurs au moins, et un responsable du charroi. Qui seront tous payés, et très chers, en plus, car ils ont un vrai savoir-faire.

Du coup, les documents notent que mieux vaut emmener des « batteurs de monnaie », pour frapper des pièces durant le voyage et rémunérer les hommes. Vu qu’ils auront besoin d’une petite forge portative… on rajoute un chariot. Et vu que tous ces chariots veulent dire au moins 800 chevaux, on rajoute une trentaine de tentes-écuries… et donc des chariots pour les transporter. Vous commencez à voir le problème… ?

La question des routes

En outre, il faut savoir par où passer. Il faudra donc employer des éclaireurs, des guides, un personnel spécial chargé « d’agrandir » les routes quand elles seront trop étroites. Le cas échéant, il faudra aussi des traducteurs, pour négocier avec les locaux… Tous ces hommes s’ajoutent aux troupes régulières : il faudra les payer… et rajouter des archers du guet pour surveiller tout ce beau monde. Et donc, plus de monde, et donc, plus de fournitures, et donc… plus de chariots.

C’est sur que comme ça, c’est plus facile…
Giotto, Légende du charriot volant,
fresque de la basilique d’Assise, 1295. Source : Wikicommons.

Sur la route, il va falloir franchir des fleuves et des rivières. Prudents, les experts bourguignons notent que ce sont des étapes dangereuses : hommes et chevaux peuvent se noyer. Aucun problème, à l’époque on a fait de gros progrès en logistique et il suffit d’emporter un pont flottant, qu’on assemblera avant chaque passage. Celui-ci se composera de 300 planches de près de trois mètres, de clous, de tonneaux, de cordes et d’anneaux. Mais évidemment… il faut rajouter plusieurs chariots pour transporter tout ça.

A ce stade, on sent certains auteurs un peu agacés. L’un d’eux note même que la croisade est tout bonnement « impossible » par terre : il faut donc emprunter les voies fluviales, puis la mer. Ca règle le problème du poids, ça diminue le coût du transport, ça évite d’avoir à se soucier des roues cassées des chariots, etc. Mais, évidemment, ça crée tout un tas d’autres défis : combien de navires, combien de marins, comment faire pour éviter que les chevaux ne tombent malades pendant la traversée, etc. Et si on faisait passer les bagages les plus lourds sur l’eau et les hommes et les chevaux par terre ? Mais dans ce cas-là, il faut coordonner les trajets, alors que les rythmes de circulation ne sont pas les mêmes… Encore des problèmes, des défis, des solutions proposées, qui entraînent de nouveaux obstacles.

Finalement, la croisade bourguignonne n’aura jamais lieu. Tout ça pour rien… Face à cet amas de papiers, on a un peu l’impression que les stratèges bourguignons se sont noyés dans les détails. Et que, finalement, tous ces préparatifs textuels ont contribué à décourager le duc. Moralité : pour faire, mieux vaut peut-être ne pas trop chercher à faire bien… !

Pour en savoir plus

  • Franck Viltart. « Itinéraires, transport et logement des armées dans les projets de croisade de Philippe le Bon (1454-1464« , dansDaniel Baloup, Manuel Sacnhez MArtinez (dir.),  Partir en croisade à la fin du Moyen Âge : Financement et logistique, Toulouse : Presses universitaires du Midi, 2015.
  • Kelly De Vries, « The Failure of Philip the Good to Fulfill His Crusade Promise of 1454 », dans Douglas L. Biggs, Sharon D. Michalove et A. Compton Reeves (éd.), The Medieval Crusade, Leyde, 2004, pp. 39-55.
  • Franck Viltart, Le camp à la fin du Moyen Âge. Étude sur l’organisation, les fonctions et les représentations des campements militaires dans l’espace bourguignon (v. 1400-v. 1500), Thèse de doctorat, Université Charles de Gaulle – Lille III, 2010.

Une réflexion sur “« La croisade, quelle galère ! »

  1. Bon jour,
    N’empêche, qu’actuellement, pour déplacer et déployer un régiment par exemple sur une opération extérieure … eh bien, c’est du même tonneau … 🙂
    Max-Louis

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s