Biden-Trump : parler pour ne rien dire ?

L’élection présidentielle américaine nous a tenu en haleine. Maintenant qu’elle est finie (normalement), on peut se repencher sur les débats télévisés entre les deux candidats. Le premier a été commenté avec une certaine amertume tant il prenait l’allure d’une vaste cacophonie : on cherche à parler plus fort que l’autre et on échange des insultes plutôt que des arguments. Pour autant, ce spectacle n’a rien de tout à fait nouveau si on regarde les performances oratoires dans notre belle démocratie…

Quoi qu’il en soit, la prise de parole et les débats de vive voix font partie de la vie politique à toutes les périodes historiques et influencent les rapports de force. La capacité d’un individu ou d’un groupe à prendre la parole et à l’imposer permet ainsi d’affirmer sa domination sur un adversaire. À leurs manières, les seigneurs du Moyen Âge échangeaient beaucoup de paroles quand il s’agissait de discuter du pouvoir et de son exercice.

Des seigneurs « bien parlant »

Contrairement à un cliché répandu, seigneurs et chevaliers ne sont pas seulement des brutes épaisses : à côté du combat, la culture littéraire et l’éloquence font aussi partie des valeurs qui définissent le chevalier « modèle ». Les débatteurs de la présidentielle auraient ainsi intérêt à suivre l’exemple de Conon de Béthune, seigneur du début du XIIIe siècle, présenté comme un « sage chevalier, hardi et bien parlant ». On retrouve ce dernier qualificatif de « bien parlant » dans plusieurs chroniques, montrant combien il pouvait être important de savoir manier la parole. C’est en effet un signe de distinction et de valeur sociale au sein de la société seigneuriale.

Raimundus Lullus, Thomas le Myésier, Election, Badische Landesbibliothek, Cod. St. Peter perg 92, Blatt 11v

Par ailleurs, l’éloquence de Conon a pu résoudre des situations politiques difficiles. À l’été 1209, l’empereur latin de Constantinople Henri de Flandres cherche à traiter avec son voisin, Michel Ange-Comnène, seigneur de la région d’Épire, en Albanie actuelle. Ce dernier se dérobe toutefois à l’entrevue organisée avec l’empereur. Henri envoie alors Conon et un certain Pierre de Douai pour convaincre Michel de se mettre à la table des négociations. Les deux hommes de l’empereur, constatant que la lettre qu’ils portent avec eux n’arrive pas à gagner l’attention de Michel, décident d’utiliser de « beaux mots polis » pour « mettre en avant la parole de leur seigneur par si grande mesure », en expliquant que défendre une requête était leur « métier ». Ainsi, les « belles paroles » de Conon et de Pierre parviennent à « amollir le cœur » de Michel : autrement dit, ce dernier est persuadé et accepte de conclure une alliance matrimoniale avec l’empereur de Constantinople.

La cacophonie seigneuriale

Ces prises de parole harmonieuses et convaincantes ne représentent cependant pas l’ensemble des discussions entre seigneurs. En effet, dans de nombreuses chroniques médiévales, il est question de chevaliers qui haussent le ton et s’envoient des menaces à la figure. À la différence des débats présidentiels, ces échanges de vive voix ne se font toutefois pas entre deux débatteurs concurrents, mais impliquent plutôt des groupes entiers. En effet, le débat d’idées entre deux personnes appartient plutôt au domaine de l’université médiévale où deux clercs s’affrontent sur un sujet précis en échangeant thèses contre antithèses. Du côté des seigneurs et chevaliers, la parole s’inscrit dans le cadre de groupes et de rapports de forces politiques.

Conquête de Constantinople en 1204, enluminure de David Aubert, BNF, Ms-5090, fol. 205r

Ce fut notamment le cas lorsqu’il a fallu élire le premier empereur latin de Constantinople en 1204 : la ville venait d’être conquise par la Quatrième croisade sur les Byzantins et les conquérants cherchaient à se donner un chef avant de conquérir de nouvelles terres. L’élection oppose alors deux concurrents, à savoir le comte Baudouin de Flandres et le marquis Boniface de Montferrat qui doivent être désignés par un collège d’électeurs. Selon le chroniqueur Robert de Clari, témoin des événements, il aurait fallu quinze jours de débats quotidiens pour que la croisade parvienne à constituer le collège électoral. Le comte Baudouin est finalement élu et devient ainsi Baudouin Ier de Constantinople. Pour autant, l’affaire ne s’arrête pas là. Candidat déçu, Boniface décide d’exiger en compensation la cité voisine de Thessalonique avec son territoire. Pour faire pression, il assiège la ville d’Andrinople où se trouvait une garnison de l’empereur latin. La situation entre les deux hommes s’envenime et Baudouin menace de marcher avec son armée contre Boniface. Mais ce qu’il est intéressant de remarquer ici c’est que, selon les chroniques, les seigneurs, en plus d’assiéger des villes et de chevaucher les uns contre les autres, s’échangent également des menaces oratoires. Dans le camp de Baudouin, il y eut de « grosses paroles dites » contre Boniface et on débattit pour savoir s’il fallait jouer la carte de l’apaisement ou au contraire punir celui-ci par la violence. Le tableau du chroniqueur Robert de Clari est éloquent : « l’empereur et les barons de l’armée […] menaçaient le marquis et ses hommes, s’ils les rattrapaient, de les mettre tous en pièces ». Donald Trump n’aurait sans doute pas renié une telle démonstration de colère.

Les bons mots

Pourtant la situation se calme par l’intermédiaire de paroles sages et apaisantes de la part d’un troisième groupe de seigneurs qui parvient à se constituer en arbitre du conflit : parmi ce troisième groupe, on choisit de « bons messagers » pour rencontrer successivement Boniface puis Baudouin et les convaincre de se réconcilier – ce que parviennent finalement à faire les deux hommes. À ce titre, les provocations des hommes de Baudouin contre le marquis sont surtout une manière de faire peur et de « montrer les muscles ». Une guerre entre les deux hommes aurait en effet été complètement inutile et préjudiciable à la survie des croisés qui étaient en train de s’installer sur place.

On retrouve une configuration similaire au moment de l’élection : comme ni les partisans de Baudouin, ni ceux de Boniface ne parviennent à se mettre d’accord sur la composition du collège des électeurs, c’est une troisième voix qui apporte la solution. Selon le chroniqueur Robert de Clari, c’est le doge de Venise, « homme de bien très avisé et sage », qui prend la parole pour proposer des règles afin d’encadrer l’élection. Selon un autre récit, celui de Geoffroy de Villehardouin qui a assisté de très près aux événements, ce sont les « preudomes » de l’armée – c’est-à-dire des hommes sages, qui prononcent un discours d’apaisement proposant d’envisager une compensation pour le perdant de l’élection.

Ce que l’on pourrait appeler du « bavardage » ou des « palabres » fait donc partie des pratiques habituelles des seigneurs du Moyen Âge. C’est un moyen d’affirmer son autorité, son prestige et sa place dans la société chevaleresque. Détenir la parole et le monopole des mots c’est exercer une domination politique. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les chroniques médiévales donnent essentiellement la parole à des figures d’autorité – qui souvent sont les héros de leurs récits.

Rapporté à aujourd’hui, ces considérations rappellent qu’une véritable démocratie ne saurait laisser la majorité de la population sans voix, tandis que quelques ultra-riches soi-disant représentants du peuple s’écharpent à coup d’insultes sur des plateaux télés.

Pour aller plus loin

  • Robert de Clari, La conquête de Constantinople, édition et traduction de Jean Dufournet, Paris, Champion, 2004.
  • Martin Aurell, Le chevalier lettré : savoir et conduite de l’aristocratie aux XIIe et XIIIe siècles, Paris, Fayard, 2011.
  • Marie-France Auzépy, Guillaume Saint-Guillain, Oralité et lien social au Moyen Âge (Occident, Byzance, Islam) : parole donnée, foi jurée, serment, Paris, ACHCByz, 2008.
  • Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire : l’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1982.
  • Dominique Barthélemy, Nouvelle histoire de la France médiévale 3. L’ordre seigneurial : XIe-XIIe siècle, Paris, Seuil, « Points », 2009.
  • Didier Lett, Nicolas Offenstadt, Haro ! Noël ! Oyé ! Pratiques du cri au Moyen Âge, Paris, Publications de la Sorbonne, 2003.

3 réflexions sur “Biden-Trump : parler pour ne rien dire ?

  1. Article très intéressant, mais gâché par un titre qui ne colle pas au contenu (pour faire du buzz ?) et par deux paragraphes de fin très réducteurs, eux-aussi contradictoires avec ce qui précède. Le débat (certes entre mâles dominants armés et conquérants) qui a réellement joué un rôle au début du XIIIe siècle soudainement assimilé au « bavardage » ou à la « palabre » (termes très péjoratifs sous nos latitudes) et à des débats entre seuls « ultra-riches » des plateaux télé… De tels raccourcis n’aident pas à améliorer la démocratie, exercice difficile entre tous, comme on le voit aussi dans les associations et les copropriétés. Cela n’aide en rien les autres catégories sociales à prendre la parole !
    Dommage de saper ainsi son propre article !

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  2. Je suis convaincu : je fais mon référent de Conon de Béthune. Bravo encore une fois. A quand une contribution sur les injures et noms d’oiseau que se lançaient, au Moyen-Âge, les gens de la Haute lorsque leurs discussion tournaient mal.

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  3. Trump aurait-il accepter le dialogue, à cette époque cela aurait fini par une guerre entre les deux parties. Moyen Age ou Monde actuel rien n’a changé quand il s’agit de prendre le pouvoir.

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