Une fessée et au lit !

Faut-il interdire les « violences éducatives ordinaires », autrement dit les fessées et gifles ? La question est actuellement au cœur du débat public et suscite des réflexions plus ou moins pertinentes sur les différentes manières d’élever les enfants.

Quand on parle de la gifle et de la fessée sur les enfants, on peut penser à des modèles éducatifs anciens, pour ne pas dire « arriérés ». Dans la catégorie « le Moyen Âge c’est violent », il y a bien sûr le cliché d’une éducation « à la dure », où les parents s’occupent peu de leurs rejetons et n’hésitent pas à les envoyer aux champs à grands coups de savates dans l’arrière-train ! On serait pourtant étonné de voir combien le soin et l’éducation des jeunes pouvaient en réalité être une préoccupation centrale pour les médiévaux.

Cet article est tiré de notre deuxième tome, publié chez Arkhê : retrouvez-le en librairie, il contient plus de 40 articles inédits !

Tout pour bébé 

Il serait faux de croire que l’enfant médiéval est complètement négligé – voire que « le sentiment d’enfance » n’existe pas au Moyen Âge et que l’on a seulement commencé à s’occuper des enfants avec l’époque moderne. Cette vision a pourtant longtemps dominé dans nos représentations du Moyen Âge, en raison des travaux de Philippe Ariès qui disait en 1973, dans le livre L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime : « on ne pouvait s’attacher trop à ce que l’on considérait comme un éventuel déchet ». Aujourd’hui cependant, des recherches plus précises ont montré que l’enfance est une période de la vie bien identifiée par les médiévaux et que les besoins spécifiques des enfants sont pris en compte par leur entourage et leur famille.

Paris, BnF, département des Manuscrits, Latin 7344, fol. 7v.

La naissance est un moment de grande inquiétude de voir l’enfant mourir. On isole alors le bébé du monde extérieur, on le veille comme un mort à la lueur d’une chandelle, dans un lieu clos et les parents l’entourent d’objets métalliques et protègent la maison en semant du sel, afin d’empêcher l’effraction du diable. Une fois né, le nourrisson fait l’objet de nombreux soins : il est lavé, examiné et, dans les familles les plus aisées, on le frotte d’huiles de fleurs et on lui met un peu de miel dans la bouche afin de lui ouvrir l’appétit. Des biberons d’étain et des berceaux sont également prévus pour accueillir le nouveau-né, tandis que les nourrices lui chantent des comptines.

Sur l’image de l’enfant-Christ, le bébé est considéré comme pur et innocent. C’est l’âge de l’infans – littéralement, celui ou celle qui est incapable de parler – qui va jusqu’à environ trois ans. L’acquisition de la marche, les premiers mots et le sevrage marquent la fin de cette période. Progressivement, l’enfant se désacralise et il devient responsable à l’égard du péché. C’est donc le moment de commencer son éducation.

Les sales gosses

L’éducation est un sujet fondamental pour les parents, quel que soit leur milieu social car on attend de l’enfant qu’il devienne un adulte vertueux et un bon chrétien. Pour y parvenir, il faut être strict avec les jeunes et ne pas hésiter à les confronter à la dureté de la vie par des travaux ou exercices physiques. Le philosophe catalan Ramon Llull, dans son Livre de l’enseignement des enfants affirme ainsi que les enfants des pauvres sont plus « sains » que ceux des riches car ils sont confrontés au besoin et à la nécessité, alors que les riches grandissent dans l’opulence et deviennent paresseux.

L’idée c’est d’éduquer ses enfants selon ce modèle de vertu dès le plus jeune âge : de nombreux traités de pédagogie médiévaux stipulent en effet que, tout ce qui s’apprend dans la petite enfance, a une importance déterminante pour la suite de l’existence. Si l’enfant n’obéit pas, il devient alors possible de recourir aux châtiments corporels. Prêtres et pédagogues qui diffusent les pratiques à adopter recourent ainsi au Proverbe de l’Ancien Testament, selon lequel « Celui qui ménage sa verge hait son fils, celui qui l’aime le corrige dans la fleur de sa jeunesse » (13, 24).

Dans cette éducation, la punition physique est considérée comme indispensable pour corriger : les parents qui refusent de châtier leur enfant sont comme le chirurgien qui ne veut pas opérer son patient de peur de lui faire mal et ne soigne donc pas le mal à la racine. Au XIIIe siècle, dans les règlements qu’il adresse aux précepteurs de ses enfants, le roi de Castille Alphonse X le Sage donne la méthode pour éviter par la suite une terrible crise d’adolescence : « les précepteurs doivent enseigner aux jeunes tant qu’ils sont petits, comme la cire molle lorsqu’on la place sous le sceau… quand ils sont déjà plus âgés et commencent à entrer dans l’adolescence, ils ne peuvent plus le faire aussi facilement, à moins de les reprendre par de lourdes punitions ».

Françoise Dolto au Moyen Âge

Plusieurs traités de pédagogie à destination de la noblesse préconisent ainsi les châtiments corporels pour faire obéir les enfants. À la fin du Moyen Âge, l’auteure Christine de Pisan, dans son Livre des trois vertus, donne une méthode radicale aux parents si les jeunes refusent d’aller à l’école : « Bas les si tu les voiz mesprendre ». Toutefois, elle précise que cette violence est en réalité un signe de « grant amour » car elle obligerait à apprendre et donc à s’éduquer. On retrouve ces pratiques dans les milieux plus modestes, avec des résultats parfois tragiques. À Londres, en 1324, le petit Jean, un garçon de cinq ans, dérobe dans la maison d’un certain Richard un tas de laine, mais se fait attraper par la femme de ce dernier, Emma, qui le frappe si fort sur l’oreille gauche qu’il en meurt.

Dans ces cas-là, le châtiment va néanmoins beaucoup trop loin et mérite condamnation de l’adulte. Plusieurs pénitentiels fixent ainsi les peines à appliquer en cas d’infanticide. Lorsque celui-ci est involontaire, les parents doivent faire une pénitence au pain et à l’eau. Quand le meurtre est volontaire alors, les parents criminels sont contraints à plusieurs mois de jeunes, voire à plusieurs années sans vin et sans viande et ne peuvent plus avoir de relations charnelles sans que le confesseur ne leur en donne à nouveau l’autorisation. On punit donc dans leur vie privée même les parents qui n’ont pas su élever leurs petits. Emma, pour sa part, après avoir tué accidentellement le petit Richard, s’enfuit sur le champ, avant d’aller finalement se rendre à la prison.

Has Holbein, « La tyrannie des maîtres », avant 1543. Source : Wikicommons

C’est que la violence doit être utilisée avec parcimonie et de manière mesurée pour les médiévaux. De plus, c’est moins aux coups qu’il faut recourir qu’à des exemples d’adultes vertueux : c’est pour cela que l’on raconte les aventures des chevaliers de la Table Ronde aux plus jeunes, en vue de leurs donner des modèles. Enfin, certains pédagogues ont pu condamner ces pratiques comme complètement inefficaces. À la fin du XIe siècle, un abbé qui fouette jour et nuit les enfants sous sa garde se plaint à saint Anselme que ces jeunes sont pervertis et incorrigibles. Anselme lui rétorque alors que de telles méthodes ne sont pas les bonnes car par sa violence il ne leur transmet aucun amour ni bienveillance, mais plutôt la haine et la colère que les enfants reproduiront à leur tour une fois adultes.

Le Moyen Âge était loin d’interdire la fessée puisqu’elle fait partie des châtiments préconisés. On retrouve des illustrations du XVe siècle qui mettent en scène cette punition dégradante, car elle touche à l’intimité même de l’enfant. Toutefois, l’enfance était bel et bien un sujet de préoccupation central pour les familles médiévales, comme pour les savants.

Avec le temps, la fessée est loin d’avoir disparu puisque, aujourd’hui encore, selon l’Observatoire de la Violence Éducative Ordinaire, plus de la moitié des parents frapperaient leurs enfants avant l’âge de deux ans. Reste que, depuis le Moyen Âge, les progrès dans les sciences de l’éducation ou dans la psychologie infantile ont permis d’apporter des arguments solides pour montrer que la fessée est rarement la bonne solution.

Pour en savoir plus

  • Danièle Alexandre-Bidon, Les enfants au Moyen Âge, 2013.
  • Lucie Laumonier, « De l’allaitement à l’éducation. Prendre soin d’enfants dans la région de Montpellier à la fin du Moyen Age (1250- 1500) », Annales de Bretagne, vol. 124, 3 (2017) p. 135-158.
  • Christiane Klapisch-Zuber, « La mort des enfants florentins au début du Quattrocento », in Anna Maria Pult Quaglia et Alessandra Maria Veronese, « Diversi angoli di visuale » fra storia medievale e storia degli ebrei, 2016, p. 217-22.
  • Ben Parsons, Punishment and Medieval Education, Brewer, 2018.

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