Venise, le couvre-feu et le ghetto

            Mercredi dernier, le gouvernement a instauré un couvre-feu dans plusieurs grandes villes de France. Beaucoup de journaux l’ont dit : ce mot et cette pratique sont nés au Moyen Âge. Il s’agit littéralement alors de « couvrir son feu » pendant la nuit, pour éviter des incendies urbains. Mais, à Venise, au XVIe siècle, la pratique s’applique à un quartier spécifique : le ghetto juif.

Interdire la circulation

            Les très nombreux juifs qui vivent en Occident au Moyen Âge sont soumis à un ensemble de lois visant à les maintenir dans un statut social inférieur et à les rendre reconnaissables. D’où, par exemple, le port de la rouelle, cette pièce de tissu jaune que les juifs doivent arborer sur leurs poitrines ou leurs chapeaux. Dans de nombreuses villes du bassin méditerranéen, les juifs ont également l’obligation de vivre dans un quartier spécifique, fermé par des portes et surveillé par des gardes.

            A Venise, ce quartier s’appelle le « Ghetto », car c’était auparavant le quartier des fondeurs de cuivre (« ghettare » veut dire « jeter », car on y jetait des débris de métal). A partir de 1516, les autorités urbaines imposent à tous les juifs de résider dans ce quartier, et uniquement dans ce quartier. Et elles imposent également un couvre-feu : les portes du ghetto seront fermées à partir d’une certaine heure. Le but est d’éviter que les Juifs ne puissent circuler dans la ville durant la nuit, et en particulier d’éviter qu’ils ne fréquentent les « lieux interdits », c’est-à-dire surtout les bordels. L’idée de relations sexuelles entre chrétiennes et Juifs est en effet l’une des grandes hantises de l’époque. Bref, le couvre-feu a bien pour objectif d’éviter une forme de contagion, même si elle n’est pas due à un virus…           

C’est à cette heure-ci que tu rentres ??

            Ces heures font d’emblée l’objet de négociations. Au moment de la fondation officielle du ghetto, c’est simple : les portes doivent rester fermées du coucher au lever du soleil. Les Juifs obtiennent vite du Sénat un délai supplémentaire : en été, on fermera une heure après le coucher du soleil, et en hiver deux heures après. La cloche d’une église voisine servira de référence. Et on ne transige pas avec les horaires : les gardes, qui résident dans le ghetto mais sont payés par la ville, risquent jusqu’à 18 mois de galère s’ils ne ferment pas au moment exact !

            A l’époque, il y a deux ghettos, le Neuf et le Vieux, qui sont mitoyens. Entre ces deux quartiers, la circulation est également interdite : la porte qui ferme le pont entre ces deux quartiers doit être « verrouillée » et « surveillée ». Il s’agit donc bien d’empêcher les Juifs de circuler tout court, y compris entre deux parties du ghetto.

            Aux XVIe-XVIIe siècles, les juifs de Venise sont divisés entre plusieurs communautés rivales, notamment sur le plan économique. Et visiblement le couvre-feu est un enjeu de pouvoir, qui permet de tendre un certain nombre de pièges à ses adversaires… En 1637, les Juifs Levantins se plaignent ainsi en disant que les notables juifs italiens ont ordonné aux gardes de ne jamais laisser entrer ou sortir les marchands levantins… ! Le Sénat rappelle les juifs de la ville à l’ordre.

L’exception qui confirme…

            Bien sûr, les sources du XVIe siècle sont emplies d’exceptions. Par exemple, les marchands qui viennent d’arriver d’un voyage ou qui doivent partir tôt ont le droit de circuler entre les deux ghettos : un peu comme aujourd’hui, l’activité économique est prioritaire… Un marchand qui veut sortir ou rentrer hors des horaires prévus doit donner son nom aux gardes, qui feront ensuite remonter cette information aux notables juifs. Ceux-ci doivent alors mener l’enquête, vérifier si le motif invoqué était valable : si ce n’est pas le cas, le tricheur doit être puni.

            Autre exception : les docteurs. Les médecins juifs sont en effet réputés depuis des siècles et très utilisés par les chrétiens – même si c’est théoriquement interdit. Dès juillet 1516, le sénat de Venise précise que les médecins peuvent soit devoir rester tard en ville pour assister à une réunion de médecins, soit être appelés en urgence pendant la nuit auprès d’un patient. Dans les deux cas, ils doivent fournir un document écrit aux gardes, qui ont ordre de les laisser passer. Le lendemain, les gardes doivent apporter ce document aux notables juifs, et là encore, enquête, vérification et punition le cas échéant. On ne rigole pas avec le couvre-feu ! Plus on avance dans le temps, plus ces procédures de contrôle et de vérification par l’écrit se font sévères : à partir de 1638, il faut un permis imprimé et tamponné, portant son nom et le motif de la sortie, pour pouvoir se faire ouvrir la porte…

            Occasionnellement, on trouve dans les sources d’autres juifs qui reçoivent l’autorisation de déroger aux horaires, voire de passer la nuit entière hors du ghetto. Il s’agit toujours d’autorisations exceptionnelles, et presque toujours liées à l’activité économique : un souffleur de verre talentueux, un serrurier habile, une musicienne demandée par un notable chrétien, l’assistant d’un imprimeur ayant besoin de quelqu’un qui sait lire l’hébreu pour terminer une grosse commande, etc.

Rester souple mais « en même temps » …

            Finalement, on a l’impression que les pouvoirs urbains savent rester très souples et très pragmatiques. Les Juifs ont le droit de rentrer plus tard pour assister aux réunions du Collège des Sages, quand ils sont en procès, ou quand une « nouvelle importante » vient bouleverser le quotidien de la ville. Régulièrement, les autorités rappellent avec fermeté la règle – aucun juif hors du ghetto après le couvre-feu – mais aussitôt l’amendent, la nuancent, la corrigent. Mais la souplesse n’interdit pas la fermeté et de nombreux juifs sont punis, par des amendes, pour avoir été pris hors du ghetto… notamment pendant le carnaval.

            Face à la crise du coronavirus, notre gouvernement choisira-t-il la souplesse ou la fermeté ?  Multipliera-t-il les exceptions – qui sont aussi un moyen pour le pouvoir d’affirmer son emprise – ou préférera-t-il l’uniformité de la règle ? Et puis, surtout : combien de temps ces mesures dureront-elles ?

            En attendant, bon courage à celles et ceux qui doivent s’habituer à vivre sous ce nouveau tempo. Si vous ne savez pas trop quoi faire le soir, il y a 200 et quelques articles à lire sur notre blog 😉

Pour en savoir plus

Élisabeth Crouzet-Pavan, Le Moyen Âge de Venise : des eaux salées au miracle de pierres, Paris, Albin Michel, 2015.

Élisabeth Crouzet-Pavan, Venise triomphante : les horizons d’un mythe, Paris, Albin Michel, 2004 [2e édition].

David Jacoby, « Les Juifs de Venise du XIVe au milieu du XVIe siècle » dans Venezia centro di mediazione tra Oriente e Occidente (secoli XV-XVI). Aspetti e problemi, I, Florence, 1977, vol. I, p. 163-216.

Benjamin Ravid, « Curfew Time in the Ghetti of Venice », dans Ellen Kittel et Thjomas F. Madden, edieval and Renaissance Venice, 1999, pp. 237-275.

2 réflexions sur “Venise, le couvre-feu et le ghetto

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