Entretien autour du e-manuel « Initiation aux études historiques »

Un manuel pour les étudiants et étudiantes en histoire du supérieur : cette publication récente, rédigée par un collectif d’historiens et d’historiennes, comble un vrai besoin. Retour sur un très beau projet, à la pointe de l’historiographie, qui exploite intelligemment le numérique. Le manuel papier paraît le 28 octobre et en attendant il est accessible, en version béta, ici !

Pouvez-nous présenter rapidement l’ouvrage, sa genèse et le(s) public(s) auquel il se destine ?

Bénédicte Girault : Le manuel est né à l’Université Versailles-Saint-Quentin dans le cadre d’un appel à manifestation d’intérêt lancé en 2018 par le Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche avec pour thème “transformation pédagogique et numérique”. L’idée de départ était de répondre à la faiblesse de l’offre numérique proposée aux étudiant.e.s. Du côté des enseignant.e.s, l’opportunité pédagogique que représentait la possibilité de construire et d’expérimenter un portail numérique pour accompagner les étudiant.e.s en Licence a été une évidence. Nous voulions un outil en total open access, assez souple pour s’adapter aux différents publics du lycée jusqu’en M1, et offrir des ressources pour les enseignant.e.s. Le projet de départ a évolué avec l’engagement des Éditions du nouveau Monde pour prendre la forme d’un manuel numérique enrichi.

Reine-Marie Bérard : Le public visé est très large : le manuel s’adresse d’abord aux étudiant.e.s de Licence d’histoire, commençant leur parcours dans le supérieur et désireux d’avoir une vision large de la discipline, de ses méthodes et de ses enjeux ; les exercices ont en priorité été pensés pour eux. Mais les nombreux enrichissements accessibles par les liens hypertextes sur des sujets variés constituent aussi des pistes d’ouverture pour les étudiant.e.s de master qui souhaitent approfondir un aspect particulier. Enfin, le choix d’un format agréable et coloré, structuré en modules, sous-modules et encadrés pour une meilleure lisibilité, avec des parcours thématiques pensés pour orienter d’autres lectures de l’ouvrage, permettent d’envisager son maniement au lycée, par les étudiant.e.s de Terminale comme par les enseignant.e.s – ou même simplement par des amateurs d’histoire de tout âge.

Catherine Rideau-Kikuchi : L’un des enjeux pour la conception de ce manuel était donc de le rendre libre d’accès et utilisable par tous et toutes. Cela a impliqué de réfléchir à l’accessibilité pour différents types de publics. La version numérique du manuel est équipée d’un dispositif de lecture audio pour les utilisateurs en situation de handicap visuel. Il également possible pour les personnes présentant des troubles cognitifs spécifiques (dyslexie par exemple) d’utiliser le manuel à travers des outils d’agrandissement et d’aménagement du texte.

Pourquoi avoir choisi un format numérique ?

Bénédicte Girault : Tout d’abord, le format numérique permettait d’offrir au lecteur un manuel qui ne soit pas clos sur lui-même. Nous pouvions en particulier proposer des liens hypertextes pour creuser les questions, ouvrir des possibilités vers d’autres médias, d’autres lectures. Cela permettait d’ouvrir le texte et d’amener le lecteur à prolonger la réflexion et d’entrer dans les coulisses de la fabrique de l’histoire.

Parmi les enrichissements numériques proposés, les exercices ont également constitué un point extrêmement important dans la conception du manuel. En lien notamment avec l’approche par compétence qui devient obligatoire dans les universités, ces exercices visent à développer les compétences des étudiant.e.s et à favoriser une lecture active, tout en donnant éventuellement des idées pour les enseignant.e.s. Certains exercices proposent des lectures d’articles pour que les étudiant.e.s en fassent ensuite une synthèse de débats historiographiques (par exemple autour de la question de la portée politique des révoltes contre l’impôt dans la France moderne ou bien autour des interactions contemporaines des historien.ne.s avec la justice et des risques que cela peut entraîner). D’autres exercices proposent des questions d’analyse de sources, pour amener à l’exercice du commentaire de document (par exemple une analyse de caricature hollandaise de Louis XIV ou encore une comparaison entre différents récits de l’arrivée au pouvoir d’Hugues Capet du XIe au XVIIIe siècle). D’autres enfin proposent aux étudiant.e.s de s’initier au travail de recherche, en travaillant sur des bases de sources en ligne (par exemple dans le fonds numérisé du Musée de la parole et du geste pour travailler sur les sources sonores ou sur les archives en ligne du Brexit) ou sur des données déjà transformées par des chercheurs.

La version numérique permet également de proposer des outils d’analyse et d’initiation à certaines techniques de l’historien.ne : en particulier, nous avons pu créer des cartes interactives ainsi que images interactives qui permettent au lecteur de l’initier à la lecture d’image, à la paléographie et à l’épigraphie.

Enfin, avoir une version numérique permet également de proposer des documents complémentaires pour approfondir certains aspects, des documents supplémentaires qui pourront être régulièrement mis à jour.

Reine-Marie Bérard : Le choix du numérique, c’est aussi et avant tout le choix de l’OpenAccess, de la Science ouverte, qui s’inscrit dans une démarche globale d’ouverture et de partage des connaissances. La crise sanitaire que nous traversons depuis le début de l’année, le confinement d’une grande partie de la population mondiale et les restrictions multiples imposées pendant de longs mois à l’usage des bibliothèques sont venus prouver l’importance et la pertinence d’une telle démarche : rendre les ouvrages et outils scientifiques accessibles à tous et à tout moment. Cela ne veut pas dire que ce manuel a été conçu pour remplacer les cours en présentiel, ni la relation directe entre enseignant.e.s et étudiant.e.s : bien au contraire ! Même dans sa version numérique, les exercices sont pensés et conçus pour favoriser les échanges et les discussions entre enseignant.e.s et étudiant.e.s. Mais l’outil s’avère encore plus précieux lorsque nos modes d’enseignement traditionnels sont bouleversés et qu’il faut inventer d’autres façons d’apprendre.

L’ouvrage se découpe en plusieurs grandes parties, permettant d’aborder successivement les sources, les quatre grandes périodes, les grandes méthodes d’enquête et quelques grandes questions importantes en ce moment. Très complet, ce programme n’est pourtant bien sûr pas exhaustif : comment avez-vous choisi les sujets à aborder… et ceux à laisser de côté ?

Bénédicte Girault : Nous avons la chance à l’université de ne pas avoir de programmes d’enseignement nationaux, c’est une précieuse liberté mais dans le cadre d’un manuel c’est un défi. Pour définir les contenus, nous avons d’abord pris connaissance des différentes maquettes mises en œuvre dans chaque université et fait un état des lieux des contenus d’enseignement pendant les trois années de licence. Nous avons ainsi identifié des « incontournables » comme évidemment les sources avec notamment les images et la forte présence de modules consacrés aux « sciences auxiliaires », des cours de méthodologie, la persistance d’un découpage par période pour les UE fondamentales et une place importante pour l’historiographie et l’ouverture aux autres sciences sociales. La structure d’ensemble s’est ainsi rapidement dégagée. Il ne s’agissait cependant pas d’être redondant par rapport aux enseignements dispensés mais d’offrir une approche complémentaire permettant à l’étudiant.e d’approfondir certains points ou de s’entraîner par des exercices tout en intégrant les champs les plus récents de la recherche comme les sound studies.

Reine-Marie-Bérard : Les ajustements des chapitres et de leur contenu se sont ensuite fait au cas par cas, en discutant avec les auteurs et les autrices pour proposer l’ensemble le plus cohérent et le plus complet possible.

Catherine Rideau-Kikuchi : L’idée était de proposer un contenu accessible au niveau licence, tout en étant très à jour sur le plan historiographique et qui permette aux étudiant.e.s de comprendre comment se fait l’histoire : quelles sources, quelles méthodes d’analyse, quels débats… Chaque autrice et auteur a apporté sa touche personnelle à cette vision d’ensemble qui traverse le manuel.

Le II peut interroger : pourquoi avoir choisi de reprendre le découpage en quatre périodes (histoire antique, médiévale, moderne et contemporaine), alors qu’on sait qu’il est artificiel et a été critiqué – notamment par Jacques Le Goff ?

Bénédicte Girault : Notre enquête préliminaire a confirmé que les grandes périodes restaient structurantes dans l’organisation des études d’histoire en France. Nous avons décidé de les conserver car elles sont des repères importants pour les étudiant.e.s mais nous avons consacré une large place à l’histoire et à la critique de ce découpage. C’est l’objet du chapitre d’Etienne Anheim qui ouvre la partie et dans chacun des chapitres les bornes et césures chronologiques font l’objet d’une réflexion spécifique. Vous évoquez le long Moyen Âge de Le Goff, il y a justement dans l’e-manuel un exercice consacré à son livre et à l’analyse du débat sur la périodisation avec l’article de Florian Mazel (Un, deux, trois Moyen Âge…) et un podcast.

Catherine Rideau-Kikuchi : Effectivement vu la manière dont sont structurés les cursus universitaires, il aurait été absurde de se passer de ces coupures. Mais même dans cette partie chronologique, chaque chapitre à sa façon questionne la pertinence de ces découpages, que ce soit en fonction des objets ou en fonction des espaces. Pour les étudiants.e.s, il paraissait important de partir de ce qui leur était immédiatement visible, les découpages classiques, pour ensuite leur montrer en quoi ils sont utiles mais largement arbitraires.

Sur la partie Moyen Âge, comment présenter en quelques pages une période aussi longue et complexe, avec des renouvellements historiographiques majeurs ces dernières années ?

Catherine Rideau-Kikuchi : Ca n’a pas été une mince affaire, pour être très honnête. Nous ne voulions pas un manuel « classique » sur une période ou un domaine. Le but n’est pas d’être exhaustif, mais de donner des pistes de réflexion, de présenter les méthodes de l’historien et de l’historienne, d’offrir un panorama de sources et de méthodes. C’est de cette manière que j’ai abordé le chapitre « Grands domaines, sources et méthodes spécifiques pour l’historien du Moyen Âge ».

Comme nous l’avons déjà évoqué, il n’était possible d’aborder un tel chapitre sans, au préalable, déconstruire l’idée même de Moyen Âge, que ce soit dans les représentations médiatiques que dans les découpages académiques. Il fallait donc commencer par comprendre ce dont en parlait et d’où on parlait : le Moyen Âge est une catégorie originellement occidentale, mais nous avons choisi de le délocaliser étant donné le dynamisme des études actuelles sur le Moyen Âge africain, à la fois pour dépayser le concept et comprendre comment les différentes aires géographiques étaient connectées durant cette période.

Par ailleurs, un des éléments du cahier des charges était de présenter les sources et la manière de les travailler. Les outils numériques permettent des solutions extrêmement parlantes pour présenter des éléments de diplomatique ou de paléographie. Grâce au travail d’édition de Xavier Hélary, nous avons pu présenter aux étudiant.e.s le passage de la source primaire, à la transcription jusqu’à la traduction en français moderne. Cet aspect nous semblait particulièrement pour que les étudiant.e.s comprennent les processus de transformations des sources – ce qui est souvent peu clair de leur point de vue, à force de travailler sur des documents édités, traduits et reproduits dans des fascicules.

Enfin, il restait important de présenter quelques problématiques propres à la période. Le choix a été difficile. J’ai choisi des axes témoignant de renouvèlements historiographiques récents et permettant de traiter des types de sources diverses. Le fait de choisir la représentation des pouvoirs politiques, les relations entre Eglise et société, les espaces économiques et la diversité et la mobilité de la société médiévale est évidemment contestable, mais offrait un panorama complémentaire des chapitres transversaux dans les autres parties du manuel.

Très concrètement, comment dirige-t-on un tel ouvrage ?

Bénédicte Girault : Il s’agit davantage de coordination que de direction. Pour chaque chapitre, nous avons sollicité des chercheur.se.s aux travaux reconnus, en essayant d’atteindre un équilibre paritaire entre auteurs et autrices, et en faisant appel aussi bien à des chercheur.se.s chevronnés, des « stars » bien connues du grand public, qu’à des jeunes chercheur.se.s en début de carrière. Si c’est pour leur expertise sur un domaine de recherche particulier qu’ils ont été sollicités, l’organisation de l’ouvrage largement « trans-période » imposait à chacun de sortir de son champ de spécialité stricte. Nous avons ainsi particulièrement insisté sur la nécessité de faire une large place à l’histoire extra-européenne et à l’histoire des minorités.

Catherine Rideau-Kikuchi : Pour harmoniser l’ensemble et en garantir la cohérence, il a fallu d’abord construire un chapitre prototype pour servir de base d’échanges avec les auteurs et établir un cahier des charges pour assurer une certaine homogénéité des chapitres tout en laissant une grande liberté aux auteurs. La réalisation de ce chapitre prototype nous a permis de clarifier – même pour nous ! – ce à quoi nous voulions aboutir, les difficultés de réalisation et les solutions permises par le format. Beaucoup de choses nous sont apparues au moment de cette phase de réalisation, où nous passions de l’idée abstraite à la réalisation concrète. Cela nous a aussi permis de nous rendre compte de la difficulté de l’exercice : il fallait proposer un nouveau mode d’écriture qui introduise des problématiques parfois complexes tout en restant accessible.

Reine-Marie Bérard : Par la suite, le fait d’avoir une vision d’ensemble du manuel en construction nous a permis d’équilibrer les différents chapitres d’un point de vue chronologique et spatial. Le travail le plus important a porté sur les exercices et les enrichissements qui relèvent moins de nos pratiques habituelles d’écriture et qui devaient répondre à un projet pédagogique cohérent à l’échelle du manuel. Les échanges avec les équipes d’édition numérique ont été, de ce point de vue, décisifs. En pratique, la coordination de cet ouvrage représente d’innombrables échanges de mails, réunions Zoom (confinement oblige) et allers-retours entre les auteurs, les éditeurs papier, les éditeurs numériques, le comité de pilotage, et nous !

On termine traditionnellement ces entretiens par une question sur la place des historiens et historiennes dans l’espace public. Sans anticiper sur le chapitre du livre dédié à ce sujet, est-ce que ce manuel est également une manière d’investir l’espace public ?

Bénédicte Girault : En effet et de deux manières. Un manuel gratuit en ligne est un formidable outil de diffusion de la recherche. Or, une des préoccupations fondamentales que nous partageons avec les auteurs est de renforcer l’articulation entre l’histoire en train de se faire et l’enseignement ; l’e-manuel participe donc directement à cet effort et s’inscrit dans le prolongement du numéro spécial des Annales « L’histoire, entre enseignement et recherche » de 2015. Plus largement, au-delà du chapitre du manuel rédigé par Christian Delacroix explicitement dédié à ce sujet, plusieurs chapitres abordent des thématiques liées à des enjeux sociaux particulièrement forts dans le monde contemporain, comme les rapports entre histoire et environnement, histoire et patrimoine, histoire et mémoire et usages politiques de l’histoire.

Reine-Marie Bérard : De nombreux auteurs ont aussi consacré un module ou une partie de leur chapitre à une réflexion sur la responsabilité de l’historien.ne dans le monde contemporain, que ce soit pour la préservation des sources et des documents hérités du passé, pour leur exploitation et leur divulgation auprès de différents publics ou pour leur transmission aux générations futures. Cet ouvrage invite ainsi à penser de manière globale la relation entre historien.ne et citoyen.ne.

Catherine Rideau-Kikuchi : Je vois également ce manuel comme un vecteur de discussion et de partage. Nous sommes nombreux et nombreuses à considérer que l’enseignement de l’histoire passe avant tout par la transmission d’une méthode d’analyse critique, qui est une véritable démarche citoyenne. Les étudiant.e.s sont de véritables interlocuteurs pour nos recherches, non seulement par leur contenu, mais aussi par l’opération intellectuelle qu’elle suppose. Ce manuel essaie de transmettre ces aspects. Par ailleurs, il a également été l’occasion d’échanges approfondi entre enseignant.e.s et chercheur.se.s et d’une réflexion collective sur nos pratiques d’enseignement. Dans le contexte actuel difficile pour le monde universitaire, il me semble important de favoriser ce type d’échanges, qui contribue à (re)créer du collectif là où les conditions de travail sont de plus en plus difficiles – et pas seulement à cause du coronavirus.

La table des matières est accessible ici.

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