De Metz au Liban : quand le peuple ne veut plus de l’oligarchie

À la suite de l’explosion tragique qui s’est produite à Beyrouth, au Liban, le 4 août 2020, les voix s’élèvent dans le pays. Depuis quelques mois, les Libanais et Libanaises traversent une crise économique et politique sans précédent, et ces explosions n’arrangent rien aux maux des habitant.e.s. Leur colère grandissante vise particulièrement une catégorie de personnes : cette oligarchie qui contrôle le pays et ses richesses. En effet, au Liban, 0.1 % des personnes concentrent autant de richesses que 50 % des plus pauvres. La responsabilité des explosions incombe, selon les manifestants, à cette oligarchie qui dirige un pays dont la corruption endémique n’a de cesse d’être pointée du doigt. Ce mécontentement, on le trouve déjà plus de six cents ans en arrière, à Metz, là où des critiques en de nombreux points similaires à celles des Libanais et Libanaises tentent de se faire entendre.

Metz, une république oligarchique

Centre-ville de Metz. Source : Wikicommons.

Pour mieux comprendre la situation des Messins, il nous faut souligner la spécificité de leur régime politique. Dès le Xe siècle, Metz fait partie de l’Empire, un vaste ensemble qui comprend, entre autres, l’Allemagne actuelle. Durant les trois siècles qui suivent, la cité messine s’affranchit progressivement de la tutelle de son évêque et de l’empereur, pour obtenir le statut de « ville libre d’Empire ». Cela signifie qu’elle jouit de privilèges qui lui sont confirmés par chaque nouvel empereur, comme le droit de battre sa propre monnaie, ou d’avoir ses propres institutions, en échange d’un devoir de fidélité et d’obéissance.

Dès le tournant du XIIIe siècle, la cité est marquée par la prédominance des paraiges, initialement au nombre de cinq. Il s’agit de corps indépendants de familles influentes, autour desquelles gravite une importante clientèle d’amis et de parents. Ces corps sont largement minoritaires dans la cité : à la fin du Moyen Âge, la population messine oscille entre 18 et 20 000 habitants, contre une centaine de membres seulement dans les paraiges. Plus tardivement, à la fin du XIIIe siècle, un sixième paraige se forme, appelé le « Commun », regroupant le reste de la communauté urbaine qui était jusqu’alors exclu du gouvernement. On y trouve surtout des financiers et des marchands, mais dont la richesse est inférieure à celle des membres des cinq paraiges initiaux.

Les membres du gouvernement messin sont exclusivement issus de ces paraiges : le maître-échevin, chef de la cité, est choisi chaque année dans un paraige différent. Quant aux Treize jurés, qui s’occupent des affaires judiciaires, ils sont également issus des paraiges, au même titre que les 140 membres du Grand Conseil de la cité. Cette « république messine » est donc bien une oligarchie, contrôlant chacun des plus hauts postes de la ville. Cela nous rappelle déjà la situation libanaise, puisqu’il est reproché aux oligarques d’avoir la mainmise sur certaines structures comme la sécurité sociale… Ces structures sont, certes, plus modernes, mais l’exercice d’un régime en principe similaire suscite des critiques semblables.

Quand le peuple gouverne

Rapidement, la puissance d’un gouvernement ne prenant pas en considération les difficultés de la plupart des habitants devient insupportable. En 1405, un soulèvement que l’on appelle la « Jacquerie » a lieu : les gens du Commun s’insurgent, chassent les bourgeois de la ville, et gouvernent pendant neuf mois la cité à leur place. Cette révolte est motivée par des causes faisant écho aux protestations contemporaines : l’année précédente, en 1404, une guerre commençait entre Metz et quatre seigneurs de la région. C’est un conflit coûteux car en plus des sommes liées à la guerre, les seigneurs exigent que les Messins leur paient 13 000 florins. La taille, un impôt extraordinaire, est alors levée. Ainsi, accablé par une pression financière causée par une guerre qu’il n’a pas voulue, le Commun espère prendre les choses en main.

Quand les bourgeois reprennent leur place au sein du gouvernement en 1406, Jacques d’Esch, chroniqueur messin et membre de cette oligarchie, condamne l’action du Commun dans sa Chronique : « En l’an 1406, la chevalerie et les anciens bourgeois de la ville remirent le commun dans une position de soumission, comme il se doit ». D’Esch exprime ici clairement son mépris de l’action de ceux qui ont osé défier l’autorité de la cité : leur rôle est d’obéir, et rien d’autre. D’ailleurs, un autre chroniqueur messin, Philippe de Vigneulles, écrit un siècle plus tard que c’est le mauvais gouvernement du Commun qui provoque la défaite des Messins durant une bataille qui a lieu en 1405. Concrètement, c’est l’inexpérience de ces gens que l’on blâme ; seuls les plus hauts bourgeois de la cité sont en mesure de la gouverner correctement et de limiter les dégâts. L’oligarchie doit donc être préservée coûte que coûte, si on veut éviter que Metz ne sombre dans le chaos… une morale classique en politique. Un tel balancement entre oligarchie et « commun » est d’ailleurs assez caractéristique de la vie politique des communes de la fin du Moyen Âge.

À bas les privilèges

Plus de vingt ans plus tard, la république messine est confrontée à une nouvelle difficulté. Un prédicateur franciscain, Guillaume Josseaume, se rend à Metz. En 1429, il multiplie les sermons qui déchaînent les foules. D’une part, ses adversaires condamnent des propos perçus comme hérétiques ; d’autre part, les corps de métier et les marchands de la cité se sentent enfin pris en compte. En effet, Josseaume se présente comme un réformateur, luttant sur divers fronts, du religieux au social. Il condamne fermement le gouvernement des bourgeois de la cité, une nouvelle fois dans un contexte de guerre, cette fois contre le duc de Lorraine. Il accuse les oligarques de ne pas se soucier des peines des pauvres tandis qu’eux se battent pour préserver l’indépendance de Metz, une indépendance qui est pour lui le fruit de l’orgueil de ces seigneurs, refusant de laisser s’échapper des privilèges dont ils sont les seuls à jouir.

Avec ses sermons, Josseaume se présente comme un homme connaissant bien le quotidien des plus pauvres. En effet, il argue que le peuple messin n’est pas aussi libre qu’il le prétend, puisqu’il est forcé d’obéir à ses seigneurs, ces mêmes bourgeois qui profitent de leurs richesses abondantes, pendant que la misère écrase ceux qui passent leurs journées à travailler dans des conditions difficiles. On retrouve ici une situation plutôt similaire à 1405, si ce n’est que cette fois, c’est un homme extérieur à la cité qui intervient. De tels sermons redonnent de la force aux marchands et aux gens de métier, qui s’assemblent rapidement. Josseaume est forcé de s’enfuir quand éclatent les premières émeutes.

Le prédicateur indique avoir été envoyé par Dieu pour permettre aux Messins de changer leur mauvais gouvernement, afin de leur éviter la perdition. Mais l’intervention de cet homme prêchant en faveur d’une meilleure répartition du pouvoir ne change finalement rien à la situation. Comme beaucoup d’autres, ces émeutes sont rapidement matées, et la cité continue d’être gouvernée par cette même oligarchie qui refuse toujours de s’ouvrir, jusqu’à l’annexion de la ville en 1552.

Ainsi, dans la Metz du XVe siècle, pas de violentes explosions, mais des facteurs causant de multiples crises politico-économiques suscitant la réaction des plus pauvres. D’ailleurs, tout au long de ce siècle, fragilisée par les différentes guerres, les soulèvements et les multiples épidémies de peste, l’oligarchie messine perd de son prestige et de ses richesses. En réaction à cela, les bourgeois préfèrent par la suite fermer davantage leurs corps, ce qui précipite encore leur déclin ; un siècle plus tard, en 1552, la cité est annexée par la France. Si la république messine avait connu une destinée différente durant le XVe siècle, leur indépendance aurait-elle pu être préservée quelques décennies supplémentaires ? Peut-être. Après l’annexion, les institutions qui se trouvaient au cœur du gouvernement de la cité sont vouées à disparaître, balayées par une autorité supérieure.

Peut-être les oligarques libanais devraient-ils retenir la leçon que les Messins ont dû apprendre à leurs dépens, il y a un demi-millénaire, et porter davantage d’attention aux requêtes de leur peuple, avant que le pays ne sombre encore plus dans le chaos.

Alison Leininger.

Pour en savoir plus

  • Christophe Rivière, Une principauté d’Empire face au Royaume. Le duché de Lorraine sous le règne de Charles II (1390-1431), Brepols, 2019.
  • Jean Schneider, La ville de Metz aux XIIIe et XIVe siècles, Nancy, 1950.
  • Bernard Vigneron, Le dernier siècle de la république de Metz, Paris, 2010
  • Laurent Litzenburger, Une ville face au climat : Metz à la fin du Moyen Âge, Nancy, 2015.

5 réflexions sur “De Metz au Liban : quand le peuple ne veut plus de l’oligarchie

  1. Erratum !
    « Ces structures sont, certes, plus modernes, l’exercice d’un régime en principe similaire suscite des critiques semblables. »

    Il manque un « mais » avant « l’exercice d’un »… au temps pour moi 😉

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