Quand la canicule tuait les croisés

«  L’excessive chaleur de l’été les tourmentait violemment, et ils ne trouvaient pas de quoi boire ». Un journaliste contemporain aurait pu prononcer cette phrase. Mais en réalité, il s’agit d’une citation de Robert le Moine, tiré de la chronique qu’il consacre, vers 1120, à la première croisade (1095-1099). En Orient, les chevaliers occidentaux font en effet l’expérience pénible de températures bien supérieures à ce qu’ils connaissent chez eux. Et le payent au prix fort.

Demain sera un autre four

La chaleur frappe particulièrement les croisés lorsqu’ils arrivent en Anatolie, puis à nouveau lorsqu’ils atteignent les plaines de Syrie du Nord, entre Antioche et Tripoli. Les chroniques de croisades montrent clairement que la chaleur excessive est cause de grandes souffrances, autant que la faim ou la soif. Les métaphores sont limpides : « les nôtres étaient brûlés d’une chaleur dévorante ». Il semble que ce soit alors une donnée bien connue, et les chroniqueurs utilisent des formules du type « la chaleur de l’été avait grandement affaibli l’armée ». On imagine que le port de l’armure n’aide pas…

Soleil, BNF ms. 50 fol. 19

Les mois d’été sont les plus redoutables. Les auteurs mettent en garde contre le « redoutable mois d’août » ou encore contre « juillet, mois insupportable à cause de l’ardeur du soleil ». Rappelons qu’on est alors à l’apogée du « Petit Optimum Médiéval », trois siècles marqués par un climat particulièrement chaud : en Syrie, en plein mois d’août, il doit faire très très chaud.

La chaleur est d’autant plus gênante qu’elle se double d’un manque global d’eau, caractéristique de la région et aggravé par des pratiques militaires (les musulmans détruisent ou empoisonnent les puits et les sources pour épuiser les armées ennemies). Lors du siège de Jérusalem, les croisés doivent péniblement subsister sur la maigre fontaine de Siloë. Là encore, les chroniques se répètent en décrivant des hommes tellement assoiffés qu’ils boivent leur urine ou encore le sang des chevaux, le tout sous un soleil de plomb. Il s’agit là d’un problème chronique : en 1187, Saladin remporte la décisive bataille de Hattin, le 4 juillet 1187, en partie parce qu’il a réussi à bloquer les troupes latines sur une colline, sans accès à l’eau. L’attente a dû être d’autant plus cruelle que les Latins avaient vue sur le lac de Tibériade : mais, entre eux et les eaux fraîches, l’armée du sultan ayyoubide attendait.

Espace lounge au XIIIe siècle

Dès lors, les croisés cherchent le plus possible à éviter de se battre durant ces mois-là. Aujourd’hui, on décale le brevet des collèges ? En 1098, on décale carrément la croisade elle-même. Après avoir pris Antioche à la fin du mois de juin 1098, les seigneurs croisés attendent en effet quatre mois avant de se remettre en marche pour Jérusalem. Comme le note Robert le Moine, il s’agit bien d’une décision stratégico-climatique : « Il fut convenu d’un commun accord qu’on attendrait pour partir les calendes d’octobre ; la chaleur de l’été était brûlante et le pays des Sarrasins, où ils allaient entrer, aride et sans eau. Ils attendirent donc le moment où devait venir l’humidité ». On cherche également à se rafraîchir par tous les moyens : Albert d’Aix montre ainsi des chevaliers se baignant dans la mer Rouge après avoir traversé le désert du Sinaï.

Musée du Bardo, Tunis

L’architecture castrale répond également à cette préoccupation. En 1212, le pèlerin allemand Willebrand d’Oldenbourg décrit la demeure, à Beyrouth, des Ibelin, une grande famille aristocratique d’Orient. Il insiste notamment sur le jardin : à l’ombre des arbres, une fontaine et des canaux rafraîchissent une cour en marbre. Il s’y sent visiblement tellement bien qu’il dit « je voudrais rester là tous les jours de ma vie ». On le comprend : on est en plein été, il doit faire 45 degrés à l’extérieur du jardin…

On crève de chaud

Même sans bataille, la chaleur n’est pas à prendre à la légère : elle tue. Elle tue d’abord des animaux : Albert d’Aix rapporte ainsi que les faucons, puis les chiens et enfin les chevaux des croisés meurent tous pendant l’été. Selon Foucher de Chartres, « il y eut une quantité innombrable de chevaux qui moururent de chaleur et de soif ».

La chaleur tue également des hommes, et pas des moindres. En 1118, le roi de Jérusalem Baudouin Ier assiège la ville de Farama, dans le delta du Nil ; Le Caire n’est qu’à trois jours de là… Mais soudain, le roi est « accablé par l’excès de la chaleur et du travail », il s’évanouit, se sent mal… et meurt quelques jours après. L’insolation, ça ne pardonne pas. Il fait tellement chaud que, pour ramener le corps du roi à Jérusalem, on est obligés de l’ouvrir, de le remplir de sel et de l’enrouler dans un tapis…

Rebelote au moment de la troisième croisade. Cette fois, c’est l’empereur Frédéric Barberousse qui, après une longue journée de chevauchée en Anatolie, veut se rafraîchir dans une rivière. Évidemment, ça ne rate pas : à la suite d’une probable hydrocution, l’empereur se noie. Son armée se débande peu après : comme quoi une seule canicule peut influencer sur le cours des événements…

Significativement, les chroniques arabes ou syriaques ne rapportent pas de tels événements. Cela ne veut pas dire, évidemment, que les cavaliers turcs ou les soldats égyptiens ne souffraient pas de la chaleur : mais qu’ils avaient appris à s’y adapter, en transformant leur mode de vie, leurs vêtements, leur alimentation. Les croisés apprennent, plus ou moins bien et plus ou moins vite. Sur une monnaie, Tancrède, alors régent d’Antioche, se représente ainsi avec un turban, bien plus confortable qu’un casque en période de grosse chaleur. Très vite également, les Latins prennent goût aux hammams, jusqu’à en faire construire dans leurs propres châteaux.

A la différence des croisés, c’est désormais la chaleur qui vient à nous, de plus en plus forte, de plus en plus tôt. Deux solutions : s’adapter, et adapter nos modes de consommation ; ou ne rien faire (on est bien partis pour ça)… et mourir de chaud.

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