Des démons dans les statues : détruire les idoles dans la Scandinavie médiévale

Dans le prolongement du mouvement Black Lives Matter, Américains et Européens déboulonnent et vandalisent les statues de figures jugées indignes d’occuper l’espace urbain. Le geste divise : d’un côté, certains considèrent indécent de réserver une place d’honneur à des personnes ayant pratiqué la traite d’esclaves ou pris activement part à la colonisation. De l’autre, on en appelle au respect de l’histoire et à la recontextualisation des actions de chacun dans leur époque. La question de la destruction des images et des statues était déjà au Moyen Âge complexe, source de débats et de conflits au sein même de la chrétienté.

Ce problème traverse notamment la littérature scandinave médiévale, dans laquelle le souvenir du paganisme et du culte des idoles était encore récent aux XIIe et XIIIe siècles. À cette période, les Scandinaves, bien que, pour la plupart, chrétiens depuis près de deux cents ans, ont conscience d’être des nouveaux venus au sein de la communauté chrétienne. Leur passé païen constitue l’un des sujets importants de leur littérature. Un passé qu’ils examinent dorénavant à l’aune d’une culture classique, latine et biblique, nouvellement acquise.

Le christianisme, héritier de l’Ancien Testament, reconnait l’autorité du second commandement qui interdit toute représentation figurative, en particulier celles des dieux païens. Dans l’Antiquité romaine, la pratique de l’idolâtrie fut en effet l’un des principaux reproches que les chrétiens adressèrent à leurs adversaires polythéistes. Les auteurs chrétiens reprochaient notamment aux idoles d’être dénuées de tout pouvoir, incapables de venir en aide à leurs fidèles, ou à elles-mêmes ; une critique trouvant ses racines dans la Bible. Selon un autre argument, souvent mise en scène dans les vies de saints, les idoles pouvaient être habitées par des démons se faisant passer pour des dieux afin de mieux tromper les hommes.

Contre le statu quo : la conversion de la Norvège

Olaf détruisant la statue du dieu Thor, illustration dans Mary MacGregor, Stories of the Vikings, 1908. Source : Wikicommons.

Ces différents motifs furent adaptés au nouveau contexte littéraire scandinave. D’après les sagas islandaises, la destruction des idoles représente l’un des éléments essentiels de la christianisation. Dans son histoire des rois de Norvège, la Heimskringla (vers 1230), l’écrivain islandais Snorri Sturluson décrit la conversion de la Norvège par les deux rois Olaf : Olaf Tryggvason et Olaf Haraldsson, dit saint Olaf. Snorri, qui écrivait près de deux cents ans après les faits, n’avait en réalité pas accès à des sources historiques fiables. Dans son récit, en grande partie imaginé, les deux rois Olaf doivent chacun à leur tour faire face aux résistances païennes norvégiennes. Afin d’éliminer les statues des dieux, Olaf Tryggvason n’hésite pas à abuser de la confiance des païens : prétendant accepter de participer à un sacrifice religieux, il pénètre dans le temple de la région de Mærin où il abat l’idole de Thor. Dans un passage de sa saga, Saint Olaf n’hésite pas non plus à recourir à la ruse afin de combattre l’idolâtrie : il détourne l’attention des païens en pointant le doigt vers le soleil levant, et en profite pour briser la statue du dieu Thor, « dont sortirent des souris grosses comme des chats, des vipères et des serpents1. »

On retrouve ici le thème de la présence démoniaque habitant les idoles, symbolisée par la foule de vermines s’échappant de la statue. Dans ces deux cas, la destruction des idoles est synonyme de répression politique. Pour les rois Olaf, unification du royaume et christianisation vont de pair. Les rebelles sont des serviteurs des démons, tandis que le roi représente Dieu. Déjà se dessine le caractère politique du combat contre les statues.

Un exemple médiéval de casseur : la statue d’or d’Odin.

La littérature scandinave médiévale décrit également des destructions d’idole commises pour des motifs bien plus terre à terre. Un autre auteur du début du XIIIe siècle, le danois Saxo Grammaticus, en représente une dans la Gesta Danorum (vers 1210), une monumentale histoire du royaume danois. Saxo, tout comme Snorri, s’intéresse au passé lointain de son royaume ; mais, souffrant aussi de l’absence de sources fiables, son récit de cette période du Danemark est largement imaginaire.

Selon Saxo les dieux scandinaves sont de simples humains venus de Constantinople et qui se seraient fait passer pour des divinités. Afin d’honorer Odin, le roi des dieux, les Scandinaves lui offrirent une statue en or le représentant. Ravi de l’offrande, Odin équipe même la statue d’un piédestal pouvant reproduire la voix humaine afin de se protéger des voleurs ; une admirable préfiguration médiévale de l’antivol. Mais malgré sa vigilance, sa propre femme, Frigg, parvient en séduisant ses serviteurs à détruire la statue afin de s’emparer de l’or.2

Comme dans les précédents exemples, cette histoire met en scène certains des éléments classiques des récits hagiographiques chrétiens. Mais cette fois-ci l’enjeu de l’histoire n’est pas réellement la critique de l’idolâtrie. L’effigie n’est pas un objet de culte, mais une offrande, elle n’est pas non plus détruite pour des raisons religieuses mais par cupidité. En réalité dans cette scène la statue n’est plus tant un symbole du paganisme que de l’orgueil et de l’avarice, deux péchés que Saxo abhorre et qu’il choisit d’aborder en réutilisant des thèmes littéraires classiques de la littérature chrétienne.

Casser pour conquérir : la prise de Rügen

La Gesta Danorum s’intéresse également à une période plus récente de l’histoire du Danemark. En 1168, le royaume danois alors chrétien lance une expédition contre l’île de Rügen, aujourd’hui au nord de l’Allemagne. L’expédition devait non seulement mettre fin aux raids de piraterie en provenance de l’île, mais également permettre de convertir ses habitants au christianisme. Il est intéressant de remarquer que selon Saxo les habitants de Rügen ne sont pas seulement des païens, mais des apostats, d’anciens chrétiens ayant renié leur religion. Selon lui, les habitants de l’île avaient déjà été convertis au christianisme lors d’une précédente expédition danoise menée par le roi Erik. Les nouveaux convertis étaient cependant retournés à leurs anciennes pratiques précisément parce que les Danois avaient alors négligé de détruire leurs idoles.

L’île de Rügen. Source : Pixabay.

Le récit de cette deuxième tentative de conversion est plus fiable et mieux documenté que les précédentes parties de la Gesta Danorum. L’évêque Absalon, l’un des leaders de l’expédition, est également le patron de Saxo et le commanditaire de la Gesta Danorum. Les descriptions de Saxo du sanctuaire et des statues païennes sont également corroborées par les données archéologiques concernant les pratiques religieuses des habitants médiévaux des pourtours de la mer Baltique. Saxo décrit comment, dans l’esprit des assaillants danois, la conquête de l’île, la conversion de ses habitants et la destruction de ses idoles sont des objectifs intimement liés :

Le roi Valdemar était désireux d’abolir les rites de cette cité autant qu’il souhaitait détruire ses fortifications. Il pensait qu’en rasant Arkona le culte païen pourrait être éradiqué de toute l’île de Rügen. Il était certain que tant que l’idole demeurerait il serait moins facile de vaincre le paganisme de l’île que de détruire leurs défenses.3

Après avoir négocié la reddition d’Arkona, les Danois entreprennent immédiatement de détruire l’idole du dieu Svantevit tout en prenant soin, nous dit Saxo, de ne pas se faire écraser par la statue afin de ne pas laisser croire qu’il s’agirait là des représailles du dieu. Après avoir abattu la statue, les Danois forcent les habitants d’Arkona à la transporter eux-mêmes hors de la cité :

Il fut alors ordonné aux habitants d’attacher des cordes autour de l’idole afin de la tirer hors de la cité. Mais leur frayeur superstitieuse était telle qu’ils n’osèrent pas le faire eux-mêmes. Ils demandèrent donc à leurs prisonniers et aux marchands étrangers de la trainer à l’extérieur de la ville, considérant qu’il était plus convenable pour des hommes de basse condition de s’exposer au risque d’attirer la colère divine sur leurs têtes. […] Quand le soir approcha, tous ceux qui dirigeaient les cuisines attaquèrent la statue avec leurs couperets et la réduisirent en petit bois et en bâtons pour leurs feux. Je peux m’imaginer les habitants de Rügen à cet instant, dégoutés par leur ancienne idolâtrie quand ils virent la divinité que leurs pères et grands-pères avaient régulièrement honorée avec la plus pieuse vénération, honteusement jetée au feu et servant à cuire la nourriture de leurs ennemis.4

La destruction est volontairement violente et humiliante et Saxo ne manque évidemment pas de préciser qu’un démon fut aperçu s’échappant du sanctuaire sous la forme d’un animal noir. Comme dans les récits de Snorri, la destruction des idoles est autant un acte religieux que politique. Cette destruction est perçue comme étant à la fois le but et le moyen de la conquête militaire.

Au Moyen Âge, la statuaire est étroitement associée aux sphères entremêlées du politique et du religieux. Les médiévaux représentaient plus volontiers la destruction des idoles comme un honorable geste de conquérant ou de missionnaire que comme un acte de rébellion. Mais cela ne les empêche pas d’avoir saisi l’aspect éminemment subversif de la destruction des statues. Abattre les statues c’est rejeter les valeurs et les croyances au nom desquelles elles ont été érigées et conservées. Cela est-il pour autant synonyme d’un oubli ou d’une réécriture du passé ? Si l’évêque Absalon avait eu pour dessein d’effacer de l’histoire les habitants de Rügen et leurs traditions, force est d’avouer que ce projet fut un échec puisque c’est précisément l’œuvre qu’il a commanditée qui constitue aujourd’hui l’une de nos principales sources sur cette religion.

Aujourd’hui comme au Moyen Âge, abattre les statues est un acte politique qui peut être mis au service d’une cause ou d’une autre. Toutes les statues n’ont pas la même fonction et tous les vandalismes n’ont pas le même sens. Le vandalisme iconoclaste peut indubitablement être aujourd’hui encore mis au service de l’injustice et de l’intolérance comme ce fut récemment le cas dans les territoires contrôlés par Daesh. Il peut également servir à pointer du doigt et à remettre en cause cette même injustice et cette même intolérance là où elles persistent dans nos propres sociétés. Rejeter une statue hors de l’espace public, ce n’est pas effacer de l’histoire ce qu’elle représente, c’est cesser de l’honorer comme un reflet fidèle de nos valeurs.

Jules Piet

Pour aller plus loin

  • Michael, Camille. The Gothic Idol: Ideology and Image-Making in Medieval Art. Cambridge: Cambridge University Press, 1991.
  • Saxo Grammaticus. La Geste Des Danois, Gesta Danorum Livres I-IX. Trad. par Jean-Pierre Troadec. L’aube Des Peuples. Paris: Gallimard, 1995.
  • Gesta Danorum, The History of the Danes. Edited by Karsten Friis-Jensen. Translated by Peter Fisher. 2 vols. Oxford Medieval Texts. Oxford: Oxford University Press, 2015.
  • Snorri Sturluson. Heimskringla II: Óláfr Haraldsson (The Saint). Translated by Alison Finlay and Anthony Faulkes. Vol. 2. 3 vols. London: Viking society for northern research, 2014.

1 Snorri Sturluson, Heimskringla II: Óláfr Haraldsson (The Saint), trad. Alison Finlay et Anthony Faulkes, vol. 2, 3 vols. (London: Viking Society for Northern Research, 2014), page 124.

2 Saxo Grammaticus, Gesta Danorum, The History of the Danes, ed. Karsten Friis-Jensen, trad. Peter Fisher, vol. 1, 2 vols., Oxford Medieval Texts (Oxford: Oxford University Press, 2015), page 53.

3 Saxo Grammaticus, Gesta Danorum, The History of the Danes, ed. Karsten Friis-Jensen, trad. Peter Fisher, vol. 2, 2 vols., Oxford Medieval Texts (Oxford : Oxford University Press, 2015), page 1283. Je traduis.

4 Ibid., page 1301. Je traduis.

3 réflexions sur “Des démons dans les statues : détruire les idoles dans la Scandinavie médiévale

  1. Elle a bon dos la « recontextualisation » pour justifier les pratiques esclavagistes ! Dès l’Antiquité, en même temps que l’esclavage, il y avait des anti-esclavagistes et les deux courants ont perduré simultanément tout au long de l’Histoire. Le discours sur la « recontextualisation » ne vise qu’à sauver l’image des têtes de gondole du Roman national. Ceci dit, le débat est fort intéressant car il met en question les deux conceptions de l’Histoire (et ce n’est pas que franco-français pour le coup). Le Roman (ou récit) national présente l’histoire comme un récit partagé, fixé (à peu près) une fois pour toutes avec ses figures mythifiées et destiné à cimenter la Nation. A l’inverse, l’Histoire appréhendée comme domaine scientifique est sujette à évolution en fonction des découvertes et décryptages de nouvelles archives ; cette deuxième conception fragilise fort ceux qui critiquent une « réécriture », il y a écriture permanente. Bref, la solution n’est sans doute pas de bastonner de pauvre représentations historiques qui ne peuvent pas se défendre mais de rééavaluer le rôle des personnes qu’elles représentent et ce débat est extrêmement positif.

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    1. Il y a peut-être recontextualisation et recontextualisation ?
      Cf ce qu’a commencé la ville de Nantes depuis une bonne 15ne d’années.
      Conserver le nom d’une rue, mais l’accompagner d’une nouvelle plaque rappelant ce qu’a fait tel ou tel marchand d’esclaves (là où beaucoup de passants ignorent peut-être qui était ce monsieur) et montrer le pouvoir qu’a eu cet homme jusqu’à être un notable honoré dans l’espace public, ce n’est pas jusfier l’esclavagisme ou sauver une tête que l’on ne désire plus honorer; Et si le but c’est de ne jamais oublier que cela a pu se produire et être une activité respectable en d’autres temps, faire ce rappel en place publique n’est peut-être pas plus bête que débaptiser au risque d’un oubli collectif ?

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  2. Merci de tous vos articles qui éclaircissent ma pensée et m’aident à cheminer, sinon vers une prise de position tranchée, du moins vers un apprivoisement des événements et des personnes qui en sont protagonistes.
    Je trouve que détruire les statues est un geste qui pourrait être nécessaire s’il ne s’arrêtait pas là, mais si, comme la maire de Paris l’a fait, permettait de mettre en valeur tous ceux et toutes celles qui ont été discriminé.e.s.

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