Entretien avec François Soyer : Existe-t-il un antisémitisme médiéval ?

François Soyer, Senior Lecturer à l’University of New England (Australie), est spécialiste de la persécution des juifs et de la propagande antijuive au Moyen Âge et à l’époque moderne, en particulier dans la péninsule Ibérique, et auteur de plusieurs ouvrages sur la question. Son dernier livre, Medieval Antisemitism? (Amsterdam University Press, 2020), propose une réflexion sur la notion d’antisémitisme et son application à la haine des juifs au Moyen Âge.

Votre premier chapitre est un bref résumé des débats sur l’utilisation des notions d’antisémitisme, et plus généralement de race, en histoire médiévale. Vous y défendez l’idée que des idées « proto-racialistes » sur les juifs circulaient dès le Moyen Âge, et que l’essentialisation de leur foi et de leur culture a pu servir d’ « équivalent fonctionnel de la race ». En quoi ces modes de pensée médiévaux sont-ils comparables aux théories raciales du XIXe siècle ?

Comme je le souligne dans le premier chapitre de mon livre, de nombreux historiens modernes ont décrit l’utilisation du terme « antisémitisme » avant le XIXe siècle comme un anachronisme, préférant diviser le caractère de l’hostilité anti-juive dans le monde chrétien occidental en une période «pré-moderne religieuse» et période « moderne raciale » qui commence au XIXe siècle. Mon argument est qu’une telle division n’est pas seulement simpliste mais constitue en soi un anachronisme historique. Les Européens médiévaux n’avaient pas accès au vocabulaire scientifique et aux théories raciales qui ont émergé au XIXe siècle, mais l’idée que les Juifs étaient intrinsèquement enclins au mal et la confusion du judaïsme et de l’ethnie juive était devenue courante en Europe à la fin de la période médiévale, du moins vers l’an 1500.

Quand j’ai écrit ce livre, je voulais m’attaquer à deux idées fausses : premièrement, qu’il y avait une nette distinction entre un « antijudaïsme religieux » à l’époque médiévale et un antisémitisme racial à l’époque moderne et, deuxièmement, que cet « antisémitisme » moderne est entièrement concentré sur les Juifs en tant que race. Or les implications cette distinction sont importantes. En effet, les théologiens et apologistes chrétiens modernes (catholiques et protestants) ont souvent souligné la dichotomie simpliste entre un « antijudaïsme médiéval religieux » et un « antisémitisme racial moderne » pour diminuer, voire nier, la responsabilité de leurs églises dans les horreurs du XXe siècle, plus particulièrement la Shoah. Pendant la papauté de Jean-Paul II, par exemple, le Vatican a commandé un rapport sur la responsabilité de l’Église catholique et du pape Pie XII (1939-1958) dans la Shoah. Le rapport, qui a été achevé en 1998, a présenté l’argument selon lequel l’antisémitisme moderne est défini par l’idée que les Juifs sont une race distincte et inférieure. Puisque, conclut le rapport, l’Église catholique s’est toujours opposée et a condamné la discrimination raciale, elle ne peut être tenue pour responsable de l’antisémitisme moderne…

Vous identifiez une césure nette dans la pensée des théologiens catholiques lorsque ceux-ci « découvrent » le Talmud au XIIe siècle. Qu’est-ce qui change selon vous à cette époque ?

En effet, la « découverte chrétienne du Talmud » en Europe occidentale est cruciale. Avant le XIIe siècle, le concept augustinien des Juifs en tant que « peuple témoin » méprisable justifie la présence juive dans la société chrétienne . Les Juifs devaient être tolérés parce que leur exemple était nécessaire pour convaincre tout chrétien hésitant de la vérité de l’existence du Christ et de la validité de sa prétention à être le Messie.

C’était le concept promulgué par la papauté dans la bulle papale Sicut Iudaeis, d’abord publiée au XIIe siècle, puis périodiquement rééditée au cours de la dernière période médiévale. La bulle menaçait d’excommunier tout chrétien qui s’attaquerait physiquement à des Juifs, chercherait à les forcer à se convertir, endommagerait ou volerait leurs biens et interférerait avec leurs rites religieux.

Une fois que les lecteurs chrétiens hostiles avaient commencé à se concentrer sur le Talmud, un certain nombre de polémistes ont utilisé des passages cités sans contexte non seulement pour ridiculiser les Juifs et le judaïsme, mais aussi pour présenter le judaïsme médiéval comme une secte postbiblique dangereuse. Les polémistes chrétiens médiévaux comme Raymond Martin et Alonso de Espina ont soutenu que le judaïsme rabbinique médiéval n’était pas le judaïsme biblique mais plutôt une hérésie juive postbiblique qui menaçait le christianisme comme toutes les autres formes d’hérésie. Dans l’influent Pugio fidei adversus Mauros et Iudaeos (Poignard de la foi contre les musulmans et les juifs, 1278), Raymond Martin a clairement différencié les « anciens juifs » bibliques (Iudaei antiqui) de L’Ancien Testament et les juifs « de notre temps » (Iudaei nostri temporis). Aux yeux du frère Martin, ces derniers constituaient une véritable menace pour l’Église et les chrétiens. Leurs écrits rabbiniques corrompent l’Ancien Testament et les rabbins s’efforcent d’empêcher les Juifs de reconnaître la vérité du Nouveau Testament. De plus, une haine passionnée des chrétiens consume les « juifs de notre temps ». Selon Raymond Martin, « le plan [des Juifs] pour les chrétiens est celui-ci: tuer des chrétiens et tuer leurs enfants en les jetant dans des puits et des fosses, quand ils peuvent le faire en secret ».

Juifs, manuscrit BL Royal 6 E VII, f. 341

L’image du Juif produite par ces textes était parfois terrifiante. Leurs esprits déformés par l’adhésion fanatique de leurs rabbins au Talmud, les Juifs cherchent non seulement à ridiculiser le christianisme par le blasphème rituel ou des actes de sacrilège, mais sont également encouragés à voler et à assassiner des chrétiens ordinaires, en particulier des enfants. La crainte d’un complot juif des « talmudistes » pour saper et détruire la société chrétienne par le meurtre, la collaboration avec les musulmans, l’immoralité sexuelle (ciblant les femmes chrétiennes) et le sabotage économique (usure), trouve ses origines dans la période médiévale.

C’était une graine toxique qui s’est fermement enracinée dans le discours anti-juif le plus extrême et qui a prospéré à l’époque moderne.

C’était une graine toxique qui s’est fermement enracinée dans le discours anti-juif le plus extrême et qui a prospéré à l’époque moderne. Son influence peut être vue dès les écrits anti-juifs du réformateur protestant Martin Luther au XVIe siècle et dans le célèbre Entdecktes Judenthum (le Judaïsme révélé) de Johannes Eisenmenger (imprimé en 1700), devenant un thème standard des polémiques antisémites imprimées au cours des XIXe et XXe siècles. On peut voir ce thème devenir commun dans de piliers de la littérature antisémite tels que Der Talmudjude d’August Rohling (1871); Le Talmud démasqué) (Les enseignements rabbiniques secrets concernant les chrétiens) de Justinas Pranaitis (1892) et Unmoral im Talmud (L’immoralité dans le Talmud) d’Alfred Rosenberg (1920). Même le journal quasi officiel du Vatican, L’Osservatore Romano, a soutenu l’affirmation selon laquelle les Juifs auraient commis des meurtre rituel de chrétiens «en obéissance au Talmud» à la fin du XIXe et au début du XXe siècle.

Faire valoir que « l’antisémitisme » a commencé en 1879 lorsque Wilhelm Marr a utilisé pour la première fois le terme ou avec les théories raciales du XIXe siècle ne tient pas compte du fait que les origines de bon nombre des thèmes antisémites clés peuvent être retracées dans les idées médiévales sur les Juifs. Tout comme les historiens notent de plus en plus que les préjugés ethniques ont largement précédé les théories modernes raciales de par des siècles, il est tout aussi important de noter que l’existence d’un préjugé proto-racial contre les Juifs est antérieure au XIXe siècle. Si des historiens comme Francisco Bethencourt (professeur d’histoire au King’s College, Université de Londres) sont de plus en plus disposés à parler de l’existence de « racismes » (au pluriel), ne pouvons-nous pas également discuter de l’existence de différents « antisémitismes » (au pluriel)?

On a parlé, ces derniers mois, de la réouverture des archives de Pie XII. Dans l’ensemble, la papauté médiévale a plutôt cherché à protéger les juifs. Comment expliquer alors le phénomène de diffusion de pamphlets antisémites que vous observez, notamment de la part d’hommes d’Église, au cours des derniers siècles du Moyen Âge ?

Il est vrai que la papauté médiévale a joué un rôle important dans la protection des Juifs à travers la bulle papale Sicut Iudaeis. Cette protection n’est cependant valable que tant que les Juifs eux-mêmes ne cherchent pas « dans leurs synagogues à dépasser les limites qui leur sont imposées par la loi ». Dans la première décennie du XIIIe siècle, la position augustinienne sur les Juifs en tant que « peuple témoin » a été réaffirmée par le pape Innocent III (1198-1216) en personne, l’un des pontifes médiévaux les plus remarquables et influents. Dans des lettres adressées aux évêques français en 1205 et 1208, Innocent III a réaffirmé que les Juifs avaient, comme Caïn, été condamnés par Dieu « à cause de leur propre culpabilité » à errer sur la terre, à subir l’ignominie ainsi que la « servitude perpétuelle », mais il a noté qu’ils ne devaient pas être tués « de peur que le peuple chrétien n’oublie la loi divine ». De même, le pape Innocent IV a fermement condamné l’accusation de meurtre rituel lorsque les juifs de Valréas (dans le Vaucluse) ont été arrêtés et poursuivis pour le meurtre rituel présumé d’un jeune enfant en 1247.

Néanmoins, l’attitude de la papauté envers les Juifs vivant en Europe occidentale est également ambivalente et souvent influencée par le souci du Saint-Siège envers le bien-être spirituel et l’unité de la société chrétienne et des fidèles chrétiens. Lors du Concile du Latran de 1215, Innocent III et l’Église ont cherché à imposer des restrictions sévères aux Juifs, notamment l’obligation de porter des symboles distinctifs sur leurs vêtements – la rouelle – et ont également cherché à limiter leurs interactions sociales avec les chrétiens, notamment en empêchant toute relation sexuelle interconfessionnelle.

Expulsion des juifs par le roi de France, dans un manuscrit des Grandes chroniques de France du XIVe siècle. Source : Wikicommons

La papauté a également joué un rôle important lorsque les polémistes chrétiens ont commencé à s’intéresser au Talmud. Un converti nommé Nicholas Donin a réussi à persuader le pape d’ordonner à tous les princes chrétiens de confisquer des copies du Talmud au début de 1240 sous prétexte qu’il était blasphématoire et encourageait les juifs à tuer des chrétiens (bien que son décret n’ait été appliqué que dans le royaume de France sous Louis IX, où un grand nombre de copies du Talmud ont été brûlées à Paris). Quelques années plus tard, le même pape qui a condamné l’accusation de meurtre rituel à Valréas, Innocent IV, a également ordonné à son légat Eudes de Châteauroux et à divers membres du clergé de haut rang de mener une enquête sur le Talmud. Le rapport du légat en 1248 était sans ambiguïté: le Talmud était « plein d’innombrables erreurs, abus, blasphèmes et méchanceté (…) et horrifie l’auditeur à un point tel que ces livres ne peuvent être tolérés au nom de Dieu sans blesser la foi chrétienne ». Après avoir entendu un appel juif contre les mesures prises à Paris, Innocent IV n’a pas donné suite aux conclusions de son légat et s’est limité à ordonner le retour d’exemplaires du Talmud aux Juifs après l’excision de certains passages jugés blasphématoires. En 1264, le pape Clément IV a ordonné une nouvelle campagne d’expurgation dans l’est de l’Espagne, mais a interdit toute action contre le Talmud qui violerait les privilèges que la papauté a conférés aux Juifs. Enfin, il faut noter que la papauté n’a pris aucune mesure active pour censurer les attaques polémiques les plus violentes contre les Juifs ou condamner explicitement l’idée, de plus en plus répandue, que les Juifs étaient intrinsèquement mauvais.

Même en Espagne, la papauté a joué un rôle ambigu dans l’affaire du statut de limpieza de sangre promulgué à Tolède en 1449, qui discriminait les juifs convertis au christianisme et leurs descendants. Bien que le pape Nicolas V ait fermement condamné l’action des Tolédans, la papauté a peu après publié un certain nombre de bulles papales apparemment contradictoires en 1451. Dans une première bulle, la papauté lève son interdiction sur Tolède, absolvant les Tolédans réconciliés de tout acte répréhensible tout en appelant simultanément à la mise en place d’une Inquisition pour éliminer les conversos judaïsants de tout rang. Mais dans une deuxième bulle, le pape réitère la position officielle de l’église concernant l’égalité de tous les chrétiens quelle que soit leur origine. Cette ambivalence, associée à la position changeante du roi de Castille, a marqué une victoire morale pour les opposants aux conversos et a sans doute été considérée par beaucoup comme une justification de leurs préjugés à leur encontre.

Justement, les discours sur la « pureté du sang » (limpieza de sangro) dans la péninsule ibérique à la fin du Moyen Âge sont souvent considérés comme un tournant dans la « racialisation » de l’antisémitisme. Le chapitre que vous y consacrez nuance un peu cette idée, en soulignant les ambiguïtés de ces discours, mais en les replaçant aussi dans leur contexte socio-économique et politique. Qu’est-ce qui fait la spécificité de cet antisémitisme hispanique ?

Les statuts de la « Limpieza de sangre » sont en effet considérés comme un tournant mais je dirais que nous devons être prudents et nuancés dans notre analyse des événements de la Péninsule ibérique avant 1500. La conversion de masse, sous la contrainte, de milliers de Juifs en 1391 et pendant les décennies qui suivirent, fut un phénomène sans précédent en Europe occidentale. Cela a créé une population de convertis, connus sous le nom de conversos ou « nouveaux chrétiens », qui ne se sont pas assimilés et ne se sont pas fondus dans la masse de la population chrétienne de la péninsule. Au lieu de cela, beaucoup parmi la population des « vieux chrétiens » percevaient les conversos avec suspicion et les soupçonnaient d’être des judaïsants : des juifs secrets qui continuaient à observer leur foi en privé tout en faisant semblant d’être chrétiens en public. N’étant plus liés par des lois ségrégationnistes (l’obligation de porter des vêtements et des symboles distinctifs, la ségrégation dans des quartiers séparés des villes et l’interdiction d’occuper certains postes de pouvoir), de nombreux conversos étaient libres de rechercher des carrières et une ascension sociale dans les mondes séculier et ecclésiastique. La montée des conversos a inévitablement suscité un ressentiment chez de nombreux « vieux chrétiens » qui, ajouté aux soupçons sur la sincérité de leurs foi chrétienne, ont créé un environnement social toxique dans les royaumes ibériques de Castille et d’Aragon.

Karel Ooms, Juifs au Moyen Âge, huile sur bois, 1890. Source : Wikicommons

Alors que la religion et le port de symboles étaient auparavant suffisants pour distinguer les chrétiens des juifs, après 1391 les « vieux chrétiens » de la Péninsule ibérique se sont tournés vers la généalogie, liant les identités communautaires aux notions existantes de « caste », de « race » et de « nation ». Les conversos sont devenues des cibles d’opprobre et de discrimination en raison de leur ascendance et, plus concrètement, de leur « sang juif ». En 1449, la révolte de Tolède conduit les « Vieux Chrétiens » à chercher à exclure les conversos des postes d’autorité sur la base de leur descendance de « la lignée perverse des Juifs » et les conversos sont donc tenus pour collectivement coupables des crimes supposés de leurs ancêtres.

Pour comprendre le concept de limpieza de sangre, il est important d’en saisir les fondements médicaux. La théorie médicale hippocratique et galénique, qui était répandue dans l’Europe médiévale, soutient que les hommes et les femmes possèdent les mêmes organes génitaux. On pensait que les ovaires, l’utérus et le vagin d’une femme étaient un pénis et des testicules inversés et retenus dans le corps. La conséquence en est que les femmes et les hommes sont censés produire du sperme / des semences. La « semence » d’un homme et d’une femme serait en fait du sang raffiné, de sorte que dans leur fusion, des traits héréditaires sont transmis à l’enfant au moment de sa conception, créant sa « nature ». Or, la « nature » d’un individu comprend non seulement des caractéristiques physiques héréditaires (couleur des cheveux et des yeux par exemple), mais également des traits comportementaux / mentaux / religieux héréditaires.

Il est néanmoins important de noter que si le concept ibérique de limpieza de sangre a ses origines à la fin de la période médiévale, il ne s’est pas pleinement développé avant la période moderne. La diffusion de statuts de limpieza de sangre dans les prestigieux collèges universitaires ainsi que les ordres de chevalerie et les chapitres de cathédrale ne s’est accéléré qu’au XVIe siècle. De plus, alors que le mot raza faisait partie du vocabulaire espagnol vernaculaire dès le XIVe siècle, son usage se limitait en grande partie à l’élevage avant 1500 ou pour désigner des traits héréditaires (positifs ou négatifs). L’usage négatif de l’expression raza de judío – « race juive » – n’apparaît qu’au début de la période moderne aux côtés d’autres expressions liées à la descendance généalogique comme casta de judío (« caste juive »). Même le polémiste anti-juif le plus extrême de la Castille du XVe siècle, Alonso de Espina, n’a pas adopté ce proto-racialisme. Pour Espina, les juifs et les conversos judaïsants ne sont pas démoniaques parce que le judaïsme est un impératif biologique, mais plutôt parce qu’ils continuent obstinément à croire en la « loi de Moïse » et au Talmud, et à éduquer leurs enfants à devenir de dangereux « talmudistes ».

La décision des monarques catholiques Isabelle et Ferdinand d’expulser les Juifs d’Espagne en 1492 ne fut pas influencée par une quelconque croyance au déterminisme généalogique ni par une peur des effets héréditaires du « sang juif ». Au contraire, les monarques catholiques étaient motivés par le désir d’assurer l’assimilation complète des conversos dans la population chrétienne de leurs royaumes. De même, leur création antérieure de l’Inquisition espagnole en 1480 a été provoquée par le désir d’éliminer tous les conversos qui restaient secrètement fidèles au judaïsme (« judaïsants ») et de permettre l’assimilation de ces conversos qui étaient véritablement chrétiens. Après avoir expulsé les Juifs d’Espagne en 1492, Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon ont même promulgué des édits le 10 novembre 1492 et le 30 juillet 1493, dans lesquels ils offraient un sauf-conduit général à tous les Juifs qui avaient quitté leurs royaumes et souhaitaient revenir après s’être converti au christianisme. Ils n’auraient jamais fait cela si leurs actions avaient été motivées par une haine raciale des Juifs / conversos.

L’émergence de la limpieza de sangre a également eu des répercussions au-delà de la Péninsule ibérique. Fondé par Saint Ignace de Loyola en 1540, l’Ordre des Jésuites a adopté de manière controversée un décret discriminatoire à l’égard des descendants de Juifs (et musulmans) en 1593. Le décret discriminatoire est resté en vigueur (quoique modéré) jusqu’en 1946 et à l’époque moderne, les antisémites allemands et italiens s’en sont saisi comme justification historique dans leur propre propagande.

La continuité de ces thèmes et stéréotypes antisémites du Moyen Âge jusqu’au XIXe siècle, voire jusqu’à nos jours, constitue un argument particulièrement convaincant à l’appui de votre démonstration. Dans quelle mesure l’antisémitisme médiéval éclaire-t-il, selon vous, la montée de celui d’aujourd’hui ?

Rassemblement à Charlottesville en août 2017, photo par Anthony Crider. Source : Wikicommons

L’antisémitisme au XXIe siècle est, bien entendu, influencé par un nouveau développement : le conflit israélo-palestinien. Néanmoins, le catholicisme identitaire ultra-traditionnel, l’extrémisme nationaliste de droite et le suprémacisme blanc sont des mouvements qui réapparaissent aujourd’hui en Europe et en Amérique du Nord. L’attaque de la synagogue de Halle (Allemagne) en octobre 2019, le massacre de la synagogue de Pittsburgh d’octobre 2018, les chants de « les Juifs ne nous remplaceront pas » lors du rassemblement « Unite the Right » à Charlottesville en 2017 témoignent tous de cette triste évolution. Ces idéologies prospèrent particulièrement sur la blogosphère et dans les forums de discussion en ligne anonymes. Ils continuent d’embrasser un antisémitisme virulent et trouvent une bonne part de leur inspiration dans l’antisémitisme de la période médiévale qui a présenté les juifs comme un collectif maléfique inspiré par le Talmud dont le seul but était de dominer et détruire la société chrétienne.

Nous devons reconnaître l’importance jouée par le Moyen Âge tardif (1100-1500) comme une période où un nombre important de polémistes chrétiens ont commencé à se détourner de la doctrine augustinienne de la tolérance des Juifs. Au lieu de cela, les juifs étaient souvent dépouillés de toute identité individuelle par des polémistes qui les dépeignent comme ayant une conscience collective vicieuse représentant une menace existentielle non seulement pour la foi chrétienne mais aussi pour les chrétiens eux-mêmes.

La pensée et la rhétorique anti-juive à l’époque médiévale étaient, à partir des XIIe et XIIIe siècles, complexes et ne peuvent pas être simplement qualifiés d’« anti-judaïsme » fondé sur une hostilité au judaïsme en tant que mouvement religieux rival. De même, la concentration sur la race en tant que caractéristique déterminante de l’antisémitisme moderne a trop simplifié sa nature multiforme. L’antisémitisme moderne a été, et continue d’être, caractérisé par un éventail de croyances qui vont au-delà de l’obsession de définir les Juifs comme une race distincte. Ce sont (1) la fixation sur une conspiration juive secrète dont l’objectif est de prendre le contrôle politique et économique du monde en renversant la société chrétienne, (2) la croyance que les juifs modernes suivent une forme de judaïsme qui a été pervertie par le Talmud et qui les incite à saper la société chrétienne et attaquer les non-juifs en général et les chrétiens en particulier, et (3) l’équation du judaïsme et de l’ethnie juive.

3 réflexions sur “Entretien avec François Soyer : Existe-t-il un antisémitisme médiéval ?

  1. Quant à l’antisémitisme religieux médiéval, il est éclatant dans les peintures, de Bosch entre autres, représentant des Juifs dans les scènes de crucifixion. Par ailleurs, concernant l’époque moderne, Luther est cité très expressément dans l’abominable « Juif Suss », le film nazi de Veit Harlan.

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    1. Peu probable, il y a très peu de traductions d’ouvrages scientifiques de l’anglais vers le français… Il faut vraiment que ce soit reconnu comme une oeuvre majeure, et généralement la traduction vient dix ans après la sortie de l’ouvrage ! (cf les travaux de David Nirenberg par exemple).

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