Entretien avec Jean-Pierre Devroey : gérer les crises environnementales au Haut Moyen Âge

Jean-Pierre Devroey, vous êtes professeur d’Histoire médiévale à l’Université libre de Bruxelles et membre de l’Académie royale de Belgique. Vous avez consacré l’essentiel de vos études à l’histoire économique et sociale du Haut Moyen Âge, et notamment à l’histoire de l’alimentation. Votre dernier livre, publié aux éditions Albin Michel (La Nature et le roi, 2019), porte sur la gestion des crises environnementales dans le monde franc à l’époque carolingienne : en croisant les sources écrites avec les données paléoclimatiques, vous y proposez une analyse passionnante, et très fouillée, des interactions de la nature et des sociétés humaines. Le climat et ses fluctuations y occupent évidemment une place de choix, mais n’en épuisent pas la complexité.

Pour un historien du Haut Moyen Âge, étudier les interactions du climat – et de l’environnement en général – sur les sociétés humaines implique de travailler sur des sources à la fois laconiques, lacunaires et dispersées : on pense aux mentions fugaces au détour d’une lettre ou d’annales, mais aussi aux données proxy, nécessairement incomplètes, sur lesquelles travaillent les paléoclimatologues (pollens, prélèvements de carottes glaciaires, etc.). Dans quelle mesure ces sources se complètent-elles ? Peut-on fonder sur elles une connaissance précise du climat à l’époque carolingienne ?

Le médiéviste est mis au défi par l’afflux des données paléoclimatiques et par les archives non-écrites (je pense évidemment à l’archéologie et aux nouveaux outils offerts par les paléosciences : paléoanthropologie, paléozoologie, paléobotanique, etcetera). Elles offrent de nouvelles perspectives sur les interactions et les dynamiques à l’œuvre dans le milieu naturel. La confrontation des sources écrites avec les données sérielles et les modélisations soulève des questions heuristiques et épistémologiques.

Avec les cernes de croissance des arbres fossiles, les reconstitutions dendrologiques atteignent un degré de précision familier pour l’historien : faisait-il chaud ou froid, sec ou humide, durant l’été ou le printemps de l’année du couronnement impérial de Charlemagne, en 800, ou durant l’automne ou l’hiver 814 où il est décédé ? Mais cette granularité chronologique vaut, pour ce qui concerne la reconstitution des températures ou des précipitations, dans des intervalles de confiance trop larges pour pouvoir diagnostiquer des valeurs extrêmes en un temps précis. Si on ajoute que ces modélisations intègrent des centaines d’arbres fossiles, collectées dans un large espace géographique, l’historien perd la précision et en même temps la complexité de l’événement. Je dirais qu’il s’attache à chaque arbre en particulier, alors que la paléoclimatologie veut repérer et mesurer des tendances générales au plan spatial et chronologique.

La pollution massive provoquée par les éruptions volcaniques majeures provoque un forçage radiatif global qui se traduit par une chute brutale des températures dans un intervalle de temps de plusieurs mois ou plusieurs années (comme dans le cas de l’été sans soleil provoqué par l’explosion du volcan indonésien Tambora en 1816). Les pics de pollution des sulfates dans les carottes glaciaires servent de marqueur d’intensité, mais c’est cette fois la précision chronologique qui fait défaut, avec des fourchettes de datation de plus ou moins 5 ans aux VIIIe-IXe siècles ! Outre que l’événement primitif n’est pratiquement jamais signalé dans les sources écrites, cette incertitude temporelle rend la recherche des corrélations (un hiver aux températures négatives extrêmes dans la mer Noire, l’Anatolie, les Balkans, le Midi de la France et dans l’Europe du Nord-Ouest jusqu’en Irlande en 763-764 par exemple) très malaisée : l’hiver terrible de cette année-là n’était sans doute pas le résultat d’une grande explosion volcanique ; l’analyse croisée des proxys et des sources écrites pointe vers l’hypothèse de plusieurs causalités, liées notamment à des anomalies dans les circulations atmosphériques, et à l’existence de plusieurs épisodes de froid intense, décalés chronologiquement et géographiquement.

Si l’utilisation des modèles de reconstitution des dynamiques climatiques dans la recherche de corrélation et de causalité s’avère toujours périlleuse en termes de déterminisme historique, ces données chiffrées constituent un instrument privilégié pour mesurer la sensibilité des témoins et au-delà des sociétés aux aléas. Avec sa diversité et sa richesse exceptionnelles, le corpus des sources historiographiques franques des décennies 740 à 820 (qui encadrent chronologiquement la vie et le règne de Charlemagne) constitue un terrain d’observation idéal, avec 51 sources originales au total, et une moyenne d’une vingtaine à une trentaine de sources actives (mentionnant au moins un événement) par an. Depuis les premiers catalogues de calamités apparus au XVIIe siècle jusqu’à la fin du XXe siècle, les historiens y ont recherché des faits positifs à mettre en relation avec des événements naturels, mentions de phénomènes météorologiques, géologiques et astronomiques, de famines, de maladies, etc. Pour les sources franques, un tel dépouillement correspond à près de 400 événements. J’ai fait le choix d’ouvrir de nouvelles perspectives méthodologiques en mesurant également le « silence » des sources. Cette démarche s’est avérée un outil puissant pour approcher la manière dont les groupes humains et les individus percevaient leur milieu physique et naturel. Afin d’élargir la collecte des informations et de comparer leurs diverses sensibilités écologiques, j’ai élargi la documentation à d’autres corpus culturels et géographiques en dépouillant les sources contemporaines irlandaises et britanniques, les sources arabes de la Méditerranée occidentale, (Maghreb, Espagne), les sources byzantines et syriaques. L’ensemble constitue un corpus de plus de 750 événements. La classification des événements météorologiques mentionnés dans les annales du Nord-Ouest de l’Europe montre qu’en Irlande et en Grande-Bretagne, les témoins ont été surtout impressionnés par des épisodes venteux et orageux (37 %) et par les phénomènes neigeux prolongés (34 %). Sur le Continent, les observateurs francs mentionnent majoritairement l’intensité du froid et la longueur des périodes hivernales (54 %) et secondairement des excès de pluviosité. Selon les régions géoclimatiques, nos témoins ont sélectionné des événements atypiques en fonction du climat habituel. En Irlande, des modifications des courants atmosphériques ont provoqué une augmentation des tornades qui affectent fréquemment l’île en automne et en hiver ; des précipitations hivernales exceptionnellement abondantes et un manteau neigeux persistant ont bouleversé à la fin du VIIIe siècle les équilibres agro-écologiques mettant à mal une société orientée et structurée par l’élevage sans stabulation hivernale et l’orientant vers la céréaliculture, une efflorescence des moulins et, au plan social, l’augmentation de la taille des exploitations agropastorales et des inégalités entre les élites et la paysannerie. En Francia (le nom latin du royaume de Charlemagne, Italie exclue), les sources des décennies 790-820 rendent bien compte d’une inflexion du climat vers des précipitations plus abondantes, qui se traduisent après 800 par des crises alimentaires graves et répétées.

L’historien est accoutumé à rechercher des changements brusques liés à un événement naturel exceptionnel comme les éruptions volcaniques ou les pandémies, tout en embrassant l’histoire du climat à l’échelle du temps long et des oscillations périodiques : « petit optimum médiéval » plus chaud, entre le Xe et le XIIIe siècle, petits âges glaciaires, dans la transition entre l’Antiquité et le Moyen Âge, entre le IIIe et le VIIe siècle, ou à l’époque moderne jusqu’à la fin du XIXe siècle. Le pari est ici de réduire l’angle de vue en-deçà du siècle pour étudier la complexité des interactions entre climat et sociétés. L’enquête emprunte également son inspiration à l’approche micro-historique en choisissant les crises de subsistance comme points d’observation privilégiés des relations entre pouvoir, environnement et société. Cette enquête est conduite dans la seconde partie du livre autour de quatre moments-clés : « l’hiver terrible » de 763-764, les famines annuelles (779) ou pluriannuelles (791-794) de la fin du VIIIe siècle, et la longue période d’échecs des récoltes et de crises alimentaires des années 800-824 qui recoupent la fin du règne de Charlemagne et le début de celui de son fils Louis le Pieux. Avec son attention aux détails et à tous les aspects éclairés par la documentation, cette approche micro-historique permet de montrer que les famines ne sont pas seulement des moments de pénurie, mettant au défi les capacités de réaction et de résilience des sociétés médiévales, mais également des instants d’incertitude sur la droiture et la fortune du souverain chrétien confronté à des revers militaires infligés par les païens, Saxons ou Sarrasins, à des querelles théologiques, à des dissensions familiales comme le complot de Pépin le Bossu contre son père et ses demi-frères en 792. Les réponses apportées par Charlemagne à la faim sont bien sûr en premier lieu religieuses et liturgiques, mais elles visent également à augmenter l’empreinte du souverain sur l’économie et les échanges en frappant une monnaie stable et forte (le nouveau denier de 793-794), en renouvelant et en uniformisant les poids et les mesures, en assurant la vente des grains royaux à un prix modéré et en imposant un maximum des prix des céréales et du pain.

Que sait-on du climat à cette époque en Occident ? Est-il plus chaud ou plus froid, plus humide ou plus sec que celui que nous connaissons ?

L’âge de Charlemagne s’inscrit dans la longue durée de l’holocène, la période géologique qui recouvre les dix mille dernières années, jusqu’au réchauffement climatique accéléré par l’industrialisation et la production massive des gaz à effets de serre que nous vivons actuellement. Cette période de dix mille ans est caractérisée par des fluctuations lentes et périodiques du climat terrestre qui s’inscrivent dans des variations des températures moyennes inférieures à une fourchette d’environ un demi-degré Celsius, à l’échelle décennale ou séculaire ! De ce point de vue, l’âge de Charlemagne se situe dans une période intermédiaire entre une oscillation climatique plus froide et plus humide dont le minimum se situe au milieu du VIe siècle et l’optimum médiéval qui se marque en Europe par les températures moyennes plus élevées des XIe-XIIe siècles. Pour les VIIIe-IXe siècles, il faut descendre à l’échelle annuelle ou pluriannuelle pour mesurer la vulnérabilité des écosystèmes naturels et sociaux à la variabilité du climat dans une région géoclimatique donnée. Pour la période de 740 à 840 et en Francia où se concentrent les archives dendrologiques, la moyenne séculaire des précipitations printanières est très proche de celle d’aujourd’hui. Toutefois, cette stabilité est trompeuse. Alors que le premier demi-siècle de 740 à 790 est marqué par de faibles variations des précipitations printanières, la seconde moitié est caractérisée par une augmentation significative, vers un temps progressivement plus humide dans l’empire de Charlemagne et de Louis le Pieux qu’on peut relier avec la multiplication des inondations fluviales dans le Nord-Ouest et les échecs successifs des récoltes entre 805 et 809 (quatre années de pénurie sur cinq) et entre 820 et 824.

Christoph Weiditz, Trachtenbuch, Germanisches Nationalmuseum Nürnberg, Hs. 22474. Bl.

Cette crise de productivité agricole a été aggravée par une panzootie qui a décimé les bovins dans toute l’Europe en 809-810, affectant simultanément les moyens d’exploitation et les vivres disponibles. L’existence d’un phénomène séculaire de refroidissement des températures estivales dans le Nord de l’empire franc avec une baisse de 1,4 °C, combinée avec l’augmentation des précipitations printanières entre 790 et 840, favorise la coïncidence de conditions très défavorables à la croissance des céréales en climat tempéré (printemps humide, été froid) qui débouchent sur des échecs des récoltes. Ce déséquilibre climatique est accentué par des pics de précipitation et la succession d’hivers rigoureux dans la même région de l’Europe occidentale. Les perturbations climatiques abruptes à l’échelle décennale se révèlent particulièrement perturbatrices pour les sociétés agricoles, car elles sont difficiles à amortir par des stocks accumulés durant les années favorables ou à contrebalancer par des innovations sociales ou technologiques. L’accumulation de ces difficultés a-t-elle provoqué un processus de crise économique dans le Nord-Ouest de l’Europe ? Nous disposons d’un nombre impressionnant d’indices directs et indirects d’une longue et profonde dépression de l’économie de la Francia, qui était fondée essentiellement sur l’agriculture, durant la première moitié du IXe siècle. La productivité agricole semble surtout avoir été affectée par la répétition des intempéries durant les années 805 à 809 et 820 à 824. À ces effets de répétition, il faut ajouter, pour prendre la mesure de l’intensité globale de cette crise, d’autres effets de cascade provoqués notamment par la panzootie qui frappa le cheptel bovin européen en 809-810.

À toutes époques, les calamités naturelles sont perçues et interprétées en fonction des connaissances et systèmes de représentation disponibles : vous parlez à ce sujet de « lunettes cognitives ». Comment percevait-on ces événements au haut Moyen Âge, et comment les expliquait-on ?

L’histoire environnementale s’articule en trois dimensions : (1) la dynamique des écosystèmes qui inclut l’interaction des modes de production (outils, travail, relations sociales) avec l’environnement ; (2) les économies politiques (idéologies, éthique, lois, mythes, etc.) que les hommes constituent au sein de ces systèmes ; et comme vous le dites, (3) les « lunettes cognitives » par lesquelles les hommes perçoivent et représentent le dialogue et les échanges des groupes humains avec les autres composantes des écosystèmes dans lesquels ils vivent et se perpétuent. La lecture croisée des données paléoclimatiques et des sources écrites et archéologiques ouvre un angle particulièrement pertinent pour observer les interactions entre elles et envisager comment les contemporains percevaient le « temps qu’il fait » et les calamités naturelles. Les élites carolingiennes, en grande majorité des clercs, qui couchent par écrit ces événements, utilisent les schèmes narratifs et les grilles interprétatives qu’ils puisent en particulier dans l’Ancien Testament pour donner sens aux aléas, les insérer dans des enchaînements de causalité et élaborer des stratégies de réponses au plan de la religion, de la morale et de la société. Si la Nature créée par Dieu connaît des défaillances, c’est en raison de la nature humaine. Confronté à la corruption des hommes, Dieu accorde ou suspend les effets bienfaisants de la Providence, et les frappe, en raison de leurs péchés, de leur iniquité ou de leur désobéissance au roi. Puisque la Terre est l’œuvre de Dieu, la Nature est fondamentalement généreuse. Cette promesse d’abondance, fructifiée par le travail des hommes, constitue l’un des fondements de la royauté donnée par Dieu à Israël et sert de modèle à la royauté providentielle exercée par Charlemagne, que ses proches qualifient volontiers de « nouveau David ». Le roi carolingien est ainsi investi d’une fonction de discipline religieuse et morale et sa fonction de pasteur des hommes l’invite à se préoccuper de la sécurité de chacun de ses sujets. Le souvenir de Charlemagne servira au XVIIe siècle à des intellectuels comme Bossuet pour dessiner la figure et modeler la fonction et la sollicitude paternelle du roi Très-Chrétien.

L’histoire des plaies d’Égypte sert de justification théologique au versement des dîmes, rendu obligatoire par Pépin III et par Charlemagne, et d’illustration et de grille d’interprétation des calamités naturelles. En 779, la lettre à Charlemagne du moine Cathwulf de Saint-Denis énumère après avoir décrit les « huit signes de la faveur divine » et avoir exalté la victoire du jeune roi emportée sur les Lombards en 774, les « huit colonnes du roi juste », en mentionnant en contrepoint les « plaies » qui accableraient un roi défaillant et son royaume :

« Si tu observes avec soin ces huit colonnes, tu seras roi – car roi vient de diriger […] – et ton règne sera béni ainsi que les jours de ta vie, ton épouse et tes fils. Et ce sera alors la sérénité de l’air et des saisons, la fécondité de la terre et de la mer et de toutes les créatures qui prennent naissance sur terre et sur mer, et tu seras le maître de nombre de peuples, dans la félicité, et tes ennemis vont tomber devant ta face […]. En échange de l’injustice du roi, ce sera le malheur du roi lui-même, le désaccord avec son épouse et ses fils, la famine pour les peuples, la pestilence, la stérilité de la terre et de la mer, une foule de tempêtes frappant les fruits de la terre de diverse manière, et le roi vaincu par ses ennemis et chassé de son royaume ».

Le pape Léon III couronne Charlemagne empereur le jour de Noël de l’an 800, Grandes chroniques de France. Source : Wikicommons

Cette cosmologie, qui établit une relation directe entre le roi et la Nature, remonte à des mythes et des récits non-chrétiens issus de l’aire culturelle celte, incorporés dans la tradition chrétienne à partir du VIIe siècle par l’intermédiaire des Irlandais.

Parmi les récits précurseurs des aléas auxquels les hommes du Moyen Âge étaient confrontés, l’histoire des dix plaies d’Égypte offrait le référentiel le plus large pour penser le rôle de la Nature dans le cortège de calamités accompagnant les visites de Dieu et les épreuves (tribulations) qu’il inflige pour avertir et châtier les hommes pour leurs péchés. Les dix plaies permettent de justifier les signes (l’eau changée en sang) et les fléaux (les animaux nuisibles, les phénomènes atmosphériques, grêle, nuages de sauterelles et ténèbres, et les maladies des hommes et du bétail) en les interprétant par dans une « rationalité par rapport aux valeurs », pour reprendre la notion forgée par Max Weber. La puissance du modèle interprétatif est encore renforcée par l’homologie faite par saint Augustin entre les dix plaies et les dix commandements du Décalogue, qui montre comment Dieu frappe les violateurs de la Loi.

Certains chapitres – qui comptent parmi les plus passionnants mais aussi les plus techniques de votre ouvrage – s’attachent à identifier, avec une grande finesse, les « ennemis invisibles » que sont les parasites et bactéries s’attaquant aux blés. Mais comment parvenir à un diagnostic aussi précis à partir de sources qui, par définition, le sont beaucoup moins ?

La démarche micro-historique et le recours à l’éventail le plus large de données et de sources sont essentiels pour comprendre les causes et la dynamique des crises, en particulier de subsistance. Amartya Sen (Prix Nobel d’économie 1998) avait déjà démontré que les famines contemporaines répondaient à des stimuli variés, des causes naturelles, principalement climatiques, bien sûr, mais également à la mise en échec des mécanismes d’attribution des ressources, qui fondent le concept de sécurité alimentaire, guerres, décisions politiques, spéculation et accaparement, migrations, etc.

Parmi les six crises écologiques qui affectent l’ouest du continent européen et les Îles Britanniques en un siècle, depuis 740, quatre sont incontestablement déclenchées par des facteurs climatiques, sécheresse prolongée en Espagne et au Maghreb (744-755), hiver extrême et refroidissement des températures dans une aire géographique plus vaste allant de la mer Noire à l’Irlande autour de 763-764, fortes précipitations annuelles et températures plus basses en 805-809 et 820-824 principalement dans le nord de l’empire franc. Deux autres « grandes faims » accompagnées de mortalité en 779 et en 791-794 ne semblent pas répondre à des chocs climatiques.

En 779, la famine fut probablement locale ou pluri-locale et limitée au bassin rhénan où les incursions saxonnes ont mis en péril le cœur des institutions franques et entraîné des destructions, des pertes de population et de récoltes et des migrations de détresse. Le désastre de Roncevaux (778) a pu également exacerber les sentiments d’inquiétude exprimés par les témoins francs.

Entre 791 et 794, l’absence de perturbation significative du climat et le caractère multirégional de la crise alimentaire m’a conduit à rechercher d’autres causalités. Deux sources contemporaines indépendantes faisaient allusion à des aspects anormaux des récoltes. Alors que celles-ci s’annonçaient normales voire abondantes, les moissonneurs furent confrontés à la présence massive de grains vidés de leur contenu nutritif : « on pouvait voir et toucher cette fausse récolte de grains, mais personne ne pouvait la manger » (Annales mosellanes, 793). L’examen minutieux des traditions antiques et judéo-chrétiennes qui alimentent les représentations médiévales de la Nature n’a pas permis de repérer un récit thématique archétypique de ces « moissons sans récolte », pas plus d’ailleurs que les index des thèmes folkloriques. Selon la formule d’Arthur Conan Doyle, « une fois éliminées toutes les impossibilités, l’hypothèse restante, aussi improbable qu’elle soit, doit être la bonne ». En l’occurrence, une source syriaque chrétienne, la chronique de Zuqnīn, décrit avec un luxe de détails matériels les atteintes aux cultures provoquées en Syrie entre 749 et 752 par des insectes ravageurs, des vers et des maladies cryptogamiques. D’après leur mode d’action, ces agents pathogènes capables de vider les grains de leur substance correspondent à des ennemis actuels des ressources végétales, diptères comme les cécidomyies, coléoptères, vers nématodes, maladies cryptogamiques (vent brûlant, rouille, moisissure de teinte rouge).

Abeilles. BNF Français 9137, fol. 210v,

À l’exception des insectes sociaux, abeilles et fourmis, et des ravageurs directs qui dévorent les récoltes comme les sauterelles, les observateurs médiévaux ne disposent pas d’outils taxonomiques qui leur permettent de « penser » ces pathologies végétales et d’identifier leurs agents, d’où cette expression « d’ennemis invisibles » que j’ai empruntée au grand historien italien Carlo Maria Cipolla (Balland, 1992) qui l’utilisait à propos des épidémies et structures sanitaires en Italie de la Renaissance au XVIIe siècle.

Le monde des insectes et des microorganismes ne se révèle pas aux savants avant la mise au point du microscope au XVIIe siècle. En 1669, le biologiste hollandais Jan Swammerdam s’éleva contre la théorie de la génération spontanée des insectes, héritée d’Aristote, au moment où Antoni van Leeuwenhoek réalisait les premières expériences démontrant que les mites à fromage n’apparaissaient pas dans la pâte si celle-ci était protégée de l’air. Ce dernier, en 1694, décrit pour la première fois le mode opératoire d’un charançon dans les greniers à céréales des marchands d’Amsterdam : à ce stade de développement, « la pupe, écrit-il, perce l’enveloppe du grain pour se nourrir en le vidant de son contenu ». De là, l’enquête peut s’élargir à d’autres situations agro-écologiques comme les insectes qui menacent la viabilité des grandes cultures céréalières du nord du continent américain, durant la guerre d’Indépendance et jusqu’aux premières décennies du XIXe siècle. Comme William Cronon (Changes in the Land. Indians, Colonists, and the Ecology of New England, 2003) l’a admirablement montré, c’est tout le système de développement agricole dans les colonies anglaises d’Amérique qui précipite ces catastrophes : agriculture et élevage extensifs, monocultures coloniales et éradication des cultivateurs amérindiens et de leurs connaissances écologiques, décloisonnement des espaces et destructions des barrières végétales, importation de pratiques européennes inadaptées, pullulation de certains parasites indigènes, et d’espèces invasives transportées depuis l’Europe comme la mouche de Hesse, ou la rouille brune propagée par la plantation d’épine-vinette pour séparer les espaces habités des champs et des pâturages. L’hypothèse « improbable » des ravageurs pré et post-récoltes ouvre de nouvelles perspectives de recherche, notamment en archéologie où la paléobotanique et la paléozoologie permettent d’interpréter les stigmates de grains fossiles comme le produit de l’action des vers nématodes !

Les Carolingiens n’ont pas subi passivement les aléas naturels et climatiques qui ont menacé la production et la distribution alimentaire sous leur règne : vous mettez en avant les nombreuses mesures adoptées pour « faire vivre(s) », en fixant les prix ou en luttant contre l’accaparement des grains par les élites, par exemple. Ces dispositifs annoncent ceux de la fin du Moyen Âge, et suscitent un vif intérêt parmi les agronomes de l’époque moderne. Ont-ils permis de contenir efficacement les crises de subsistance ?

Le titre que j’ai donné au livre, La Nature et le roi, exprime un « art des raisons d’agir du roi carolingien ». Celui-ci s’inscrit simultanément dans l’isomorphisme entre pouvoir souverain et équilibre cosmique, et dans l’économie morale et politique qui détermine son action politique. En commandant des liturgies contre la faim ou en fixant des maximums pour le prix des grains, Charlemagne n’a pas agi pas en fonction d’un projet « politique » ou « économique », au sens actuel, mais dans des modalités d’actions qui sont rationnelles en fonction des valeurs. Pour transposer ce concept de la théorie économique à l’analyse historique, les litanies ou les jeûnes n’avaient pas d’externalités positives ou négatives. D’autres mesures, comme l’instauration de la dîme paroissiale obligatoire, la normalisation des poids et des mesures, la condamnation de pratiques liées à l’accaparement ou à la spéculation, la police du marché, etc., sont au contraire riches d’externalités en puissance : créer de nouveaux droits d’accès pour les pauvres (dîme), faciliter et contrôler les transactions (poids et mesures, tonlieux, denrées), dire le condamnable en matière de comportements économiques (avarice, lucre, cupidité). Leur efficacité est presque toujours impossible à mesurer à partir des sources écrites et des données archéologiques.

Ces décisions normatives correspondent à des interventions de haut en bas destinées à assurer un certain équilibre du système alimentaire. Après le IXe siècle et peut-être le Xe-XIe siècle dans l’empire germanique, le pouvoir royal centralisé semble se détourner de ces politiques de sécurité jusqu’au XVIIe où elles reviennent au premier plan de la gouvernementalité Les prolongements durant le Moyen Âge des principes de « police » des vivres élaborés à l’époque carolingienne, et les questions qu’ils posent en termes d’efficacité, se manifestent en milieu urbain. Ils représentent le noyau des politiques d’approvisionnement que nous pouvons étudier dans les villes du Moyen Âge central, à partir du XIIIe siècle, autour de l’économie morale des marchés : priorité donnée aux consommateurs-citoyens, recherche de la régulation des prix, contrôle des poids et des mesures et de la commercialisation des denrées de base (pain, viande, vin, etc.), construction d’un marché transparent tourné vers les consommateurs.

Vous insistez à de nombreuses reprises sur la complexité des interactions entre environnement et sociétés humaines, ainsi que sur la nécessité de s’interroger avant tout sur la vulnérabilité de ces dernières – en d’autres termes sur leur adaptabilité et leur résilience. En cela, vous vous inscrivez en faux par rapport à certaines visions catastrophistes qui associent au réchauffement climatique un effondrement civilisationnel. Qu’est-ce qui fait la vulnérabilité d’une société, au Moyen Âge comme aujourd’hui ?

En s’échappant du nouveau déterminisme climatique, l’histoire est capable d’élargir le champ des causes possibles des crises à d’autres facteurs environnementaux ou sociétaux et, par-là d’enrichir l’éventail des interactions au sein du vivant (par-delà la séparation théorique entre l’homme et la « nature »).

Les travaux d’Amartya Sen et l’émergence du concept de vulnérabilité dans les années soixante-dix ont démontré sur la base de cas contemporains que la plupart des crises environnementales entrainant la perte de droits fondamentaux n’étaient pas la conséquence directe de désastres naturels entraînant un déclin de la disponibilité matérielle de ressources alimentaires (FAD) ou de secours, mais des désastres économiques et sociaux produits par des perturbations graves des droits d’accès aux subsistances (FED), rendant l’accès aux biens et aux services de base inaccessibles à des franges plus ou moins larges de la population.

La faible productivité agricole expose évidemment directement les sociétés du premier Moyen Âge à la variabilité climatique et aux aléas naturels. L’exemple de la dîme des récoltes qui s’est imposée progressivement comme un impôt universel dans l’Europe chrétienne entre le milieu du VIIIe et du XIIe siècle montre que des mesures politiques étaient susceptibles de réduire la vulnérabilité des sociétés agricoles. En conservant sur place son produit durant toute une année agricole, et en destinant un tiers à un quart du produit à l’assistance aux pauvres, la dîme joue incontestablement un rôle d’amortisseur des échecs de récoltes et contribue marginalement à élargir les droits d’accès des populations. Durant les débats de l’Assemblée nationale sur l’abolition des privilèges et des droits seigneuriaux en 1789, des voix s’élèvent parmi les députés ruraux pour défendre le maintien de cette structure paroissiale. Ce sentiment traduit leur scepticisme sur les mécanismes de sécurité qui incomberaient aux nouvelles institutions de la République.

Les recherches actuelles sur les systèmes agraires médiévaux soulignent aussi la nécessité pour l’historien de s’émanciper des idées répandues depuis le XVIIIe siècle par les Agronomes en France et en Grande-Bretagne. Ces grands bourgeois et aristocrates soulignaient la supériorité technique et la plus grande productivité des grandes exploitations et de l’agriculture raisonnée, contre les savoirs et les pratiques paysannes, jugées rétrogrades et inefficaces. On retrouve de tels accents prométhéens sous la plume de Marc Bloch ou de Georges Duby.

Le Régime des princes, 1279. Source : Wikicommons

Dans les écosystèmes villageois sur lesquels reposent la production agricole, les facteurs d’innovation et la résilience apportée par les pratiques agricoles paraissent aujourd’hui relever majoritairement des cultivateurs-paysans et du secteur de la petite exploitation agricole. Celles-ci favorisent les cloisonnements paysagers, les barrières végétales, la polyculture et le jardinage. Pour se protéger des aléas saisonniers, les cultivateurs paysans privilégiaient des cultures mixtes associant plusieurs céréales et des légumineuses. Ces récoltes de « méteil » amortissaient plus efficacement les effets des aléas naturels et de la variabilité climatique sur la végétation et sur les animaux, que les monocultures de plantes parfois plus fragiles, comme le froment. Mais, évidemment, les choix seigneuriaux – qui visaient à satisfaire les besoins spécifiques des consommateurs aisés et à fournir des denrées commerciales – s’accommodaient mal de ces métissages végétaux ! Les agricultures seigneuriales étaient peu économes d’espace et de durabilité des sols. Les choix de culture entre seigneurs et paysans se détectent assez facilement dans les sources et dessinent une répartition topographique et une morphologie sociale des paysages de culture et des terroirs. Les cultivateurs-paysans, quand ils travaillaient pour eux-mêmes et selon leurs logiques propres, exploitaient les parties de l’écosystème villageois qui permettaient la meilleure adaptation à la variabilité climatique, aux changements de l’environnement et au cycle de vie des ménages. Au IXe siècle, dans ces seigneuries domaniales bipartites, qui incluaient des terres seigneuriales et des exploitations familiales occupées par des dépendants, le seigneur n’entretenait en permanence ni les outils, ni les bovins nécessaires à l’exploitation agricole. Ceux-ci proviennent de « l’écosystème paysan » qui se révèle donc infiniment plus varié et mieux équipé que son homologue seigneurial. Les terres seigneuriales aussi évoluaient avec le temps, devant le grignotage permanent par les paysans de ces espaces, voués aux pratiques extensives et sous-équipés en ressources humaines et animales.

Pour esquisser une réponse à cette question difficile « Qu’est-ce qui fait la vulnérabilité d’une société humaine », aujourd’hui et durant le long Moyen Âge ? Peut-être, dirais-je, la monotonie et l’indifférence qu’elle instaure dans ses échanges et ses rétroactions avec la Nature, dans une dynamique extractive, au détriment de la complexité et de la richesse des interactions que l’homme peut avoir en sympathie et en symbiose avec le milieu environnant dans lequel il est inclus ?

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s