Alexandre et vieillard(s) (Paris, BnF, Français 790 f.69)

La retraite à 60 ans ?

La question des retraites est au cœur de l’actualité en ce moment. Entre projets et grèves, on en oublierait presque l’essentiel : s’il faut un système de retraite, c’est qu’il y a un âge à partir duquel on ne peut plus travailler. Et ça, on le savait déjà au XIIIe siècle.

La retraite des chevaliers

Dans un texte de lois compilé au tout début du XIIIe siècle dans le Royaume latin de Jérusalem, le Livre au Roi, un chapitre parle de la façon dont il faut traiter les vieux chevaliers. Rappelons que le royaume de Jérusalem est un royaume féodal : les nobles reçoivent des terres du roi, en échange desquelles ils doivent notamment un service militaire.

Selon ce chapitre du Livre au Roi, la loi est claire : après 60 ans, un chevalier est entièrement dégagé de ses obligations de service. Il continue à « tenir » son fief, donc à jouir de ses revenus, et reste le seigneur du fief, mais sans devoir accomplir en échange le service militaire. Bref : à 60 ans, un chevalier prend sa retraite.

Allégorie de la Vieillesse (Paris, BnF, Français 12595 f.4)

Bien sûr, vous allez me dire que vu l’espérance de vie de l’époque, personne n’atteint 60 ans. C’est un peu vrai. L’espérance de vie au Moyen Âge n’est pas aussi basse qu’on le dit souvent : pour l’aristocratie, entre 1100 et 1500, elle est de 49 ans en moyenne. D’ailleurs, à l’époque, dès que vous dépassez les 55-60 ans, vous êtes systématiquement qualifiés de « vieux » par les sources !

Dès lors, il y avait probablement peu de chevaliers qui pouvaient atteindre l’âge de la retraite. On en croise quelques-uns dans les sources – Renaud de Châtillon, célèbre seigneur de l’Orient latin, meurt décapité par Saladin à l’âge de 67 ans – mais ils sont très peu nombreux.

Du coup, on comprend l’intérêt de cette mesure : le roi apparaît comme un souverain généreux, soucieux de ses vassaux, mais il ne perd littéralement rien en offrant ainsi une retraite fixée à un âge que très peu atteignent. Aujourd’hui, évidemment, les enjeux sont totalement différents.

Pourquoi ne plus travailler ?

Comment comprendre cette mesure du Livre au roi ? Pourquoi le roi dispense-t-il ainsi ses vieux seigneurs de leur service ? C’est assez évident : le service militaire est une activité très pénible et un vieil homme ne peut pas être forcé de l’accomplir. Dans le même chapitre, le Livre au Roi dispense également les malades, les impotents ou encore ceux qui ont souffert une blessure grave au service du roi. Ailleurs, on apprend que les femmes nobles sont également dispensées du service, mais qu’elles doivent trouver un homme de leur parenté qui l’accomplit à leur place. En creux, toutes ces dispenses dessinent le modèle du parfait chevalier : un homme, jeune, en bonne santé.

Si le roi de Jérusalem dispense ainsi les vieux nobles du service, c’est donc à la fois en reconnaissance de leur parcours, et par pragmatisme : un chevalier de 60 ans, ou un chevalier manchot, a toutes les chances d’être relativement inutile au combat.

Aujourd’hui, on parlerait de pénibilité du travail. Et c’est l’un des aspects dont on parle trop peu dans les débats en cours sur les retraites. Allonger l’âge du départ, en soi, pourquoi pas. Mais est-on encore assez en forme pour être urgentiste, maçon, gardien de prison – ou prof… – à 64, 67, 70 ans ? Il ne s’agit évidemment pas de discriminer les personnes ayant cet âge-là, mais simplement de rappeler en permanence que le travail a un coût personnel important, surtout dans certains secteurs.

Pas de repos pour les braves

Revenons au Livre au Roi. Il faut évidemment nuancer la portée de ce texte. Il s’agit d’un seul texte, à un moment T, dans un seul royaume. Et surtout il ne parle que de la classe sociale la plus privilégiée : la noblesse. Le paysan qui atteint 60 ans doit continuer, lui, à payer les impôts et la dîme… Enfin, il ne s’agit pas à proprement parler d’un système de retraite. Le vieux chevalier n’est plus obligé de se battre, mais il ne reçoit pas d’aides supplémentaires de la part du roi. S’il peut « se retirer », c’est parce qu’il a des terres, donc des revenus. C’est un peu comme si aujourd’hui on réservait la retraite aux rentiers… Le paysan le commerçant n’ont pas le choix et doivent continuer à travailler littéralement toute leur vie. Au mieux, c’est la solidarité intergénérationelle qui se charge de prendre soin des personnes âgées. Petit à petit se développent au Moyen Âge des systèmes de solidarité professionnelle ou urbaine, mais on reste dans tous les cas très loin de l’idée d’une retraite universelle.

Moine battant le blé (Paris, BnF, Français 24947 f.138)

Bref : non, au Moyen Âge, on ne « partait pas à la retraite à 60 ans ». On ne partait pas à la retraite tout court, d’ailleurs. Le système de retraites que nous avons aujourd’hui est une construction contemporaine, une conquête sociale, et un véritable accomplissement collectif. Il a fallu 150 ans pour le construire : 150 ans de lois, de luttes et d’efforts. Veillons à ce qu’il ne disparaisse pas en 15 jours.

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5 réflexions sur “La retraite à 60 ans ?

  1. Merci pour cet article, aussi stimulant que d’habitude, sur la retraite des chevaliers.
    Mais si les « vieux » chevaliers étaient dispensés de l’auxilium à 60 ans, ils ne devaient pas être dispensés du consilium, c’est à dire d’une part importante de leur « métier » auprès du seigneur…
    …Et ceci peut également se transposer dans la situation actuelle : si un urgentiste, un maçon ou un enseignant n’est pas assez en forme au delà de 60 ans, ne peut-il rendre un service de conseil ou d’appui à des équipes plus jeunes ? Il faut sans doute imaginer des fonctions évolutives à partir d’un certain âge…C’est le consilium contemporain.

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  2. Bonjour pouvez vous me dire plus précisément d’où vous savez que « pour l’aristocratie, entre 1100 et 1500, elle est de 49 ans en moyenne.  »
    Merci de votre réponse

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    1. Bonjour,

      Chiffre fixé, après de très longs et techniques calculs, par Jacques HOUDAILLE, « Mortalité masculine dans les familles régnantes au Moyen Âge », Population, 1972, 27e année, n° 6, p. 1131-1133.
      Les monographies donnent des choses assez proches : dans son étude de la Morée latine, Isabelle Ortega obtient par exemple une moyenne de 42 ans, tandis que pour l’Orient latin, mon terrain de recherche, j’ai 45 ans…

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  3. Merci, je trouve ça intéressant, du coup pour les paysans c’est donc en dessous de ce que l’on peut lire (30 ou 35 ans si ce que j’ai lu est fiable).

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