Dèche étudiante au Moyen Âge

Le 9 novembre Anas, un étudiant de Saint-Étienne, s’est immolé devant le CROUS de Lyon. Comme l’indique le message qu’il a laissé sur son compte Facebook, il s’agit d’un acte politique destiné à pointer la précarité grandissante dans le monde étudiant – quoiqu’en disent les éditorialistes ou membres du gouvernement, cherchant avec un cynisme effrayant à relativiser le message fort du jeune homme.

D’autant que, si l’on cherche à prendre un peu de distance historique, on verra que la « dèche » étudiante n’est pas une nouveauté : au Moyen Âge, elle affecte une partie de la population estudiantine pour laquelle il est difficile de faire des études dans des conditions décentes.

Payer ses frais d’inscription, manger des pâtes…

Les sources de dépenses sont nombreuses pour les étudiants – et donc particulièrement lourdes pour les plus pauvres. Il y a bien sûr tout ce qui a trait à l’inscription universitaire. À Paris, on doit payer les frais d’admission pour adhérer à une « nation » (au Moyen Âge c’est un groupe d’étudiants d’une même origine géographique), en Allemagne des frais d’immatriculation ou de rémunération des enseignants – voire d’examen à Louvain.

Toutefois, c’est bien le logement qui constitue la principale source d’inquiétude, dans la mesure où la majorité des étudiants ne sont pas originaires de la ville où ils étudient. Rien de nouveau sous le soleil, dans de nombreuses villes – et en majorité à Paris – on assiste à une véritable crise du logement. En effet, face à l’afflux massif d’étudiants, les propriétaires n’hésitent pas à augmenter les prix des chambres qu’ils louent. Parallèlement, le coût de la vie peut augmenter fortement, comme c’est le cas dans la capitale parisienne de 1200 à 1390. La situation devient tellement problématique qu’en 1310, le roi Philippe le Bel s’adresse au prévôt et au bailli d’Orléans pour interdire aux habitants et marchands de cette ville de vendre des aliments et de louer des logements étudiants à des prix exagérés.

N’oublions pas non plus dans le budget étudiant le matériel scolaire, le bois de chauffe, les chandelles – pour les sombres journées d’hiver – et surtout, l’alimentation. Pour les étudiants pauvres, bien se nourrir est difficile : l’économie de la ville est plus coûteuse que la vie en famille, les denrées alimentaires plus chères qu’à la campagne, surtout lorsque le prix des céréales bondit. Au-delà des soucis de logement et d’inscription c’est aussi la faim qui tiraille l’étudiant pauvre. La poésie médiévale est ainsi pleine d’évocations de la faim estudiantine : selon Evrard l’Allemand  « Paris est un jardin d’abondance autant qu’un marais de pauvreté sans fin pour les corps affamés »; ces mêmes corps qui, selon un autre poème de l’évêque Raymond de Lodève, vivent « sans toit, sur un lit de terre [et dont] on entend résonner le ventre vide ».

Financer ses études : parents et jobs étudiants

Face à ces dépenses tous les étudiants ne sont pas logés à la même enseigne : les inégalités sociales du Moyen Âge se retrouvent dans l’université. Les étudiants fortunés mènent un train de vie tout à fait convenable, voire exubérant, se déplaçant par exemple dans le quartier latin avec leur bande à travers les tavernes. À l’autre bout du spectre, on trouve des étudiants beaucoup plus modestes qui doivent travailler pour subvenir à leurs besoins. Parmi les « jobs étudiants » à disposition on peut espérer la copie de livres ou le service d’un riche confrère ; toutefois, il arrive d’effectuer des tâches domestiques, considérées comme beaucoup moins respectables pour la réputation de l’étudiant.

Homme étudiant la loi divine (Paris, BnF, Latin 10435 f.143v)

Ces travaux paient relativement mal. Quelques exemples du XVe siècle : à Oxford, la solde de l’étudiant égale à peu près celle de l’ouvrier non qualifié ; un étudiant de Leipzig  dispose de 10 florins par an, là où l’ouvrier en gagne en moyenne 18. Bien sûr, la pauvreté dépend aussi du contexte où l’on se trouve : l’étudiant pauvre d’Orléans gagne certes autant qu’un ouvrier spécialisé, mais comme il est souvent entouré de jeunes aristocrates orléanais, il doit montrer un train de vie suffisamment respectable – en payant sa tournée, par exemple – et donc dépenser davantage. Pour rappel, pas de belle carrière sans un bon réseau !

D’autre part, on fait souvent appel à l’aide financière des parents, comme en témoignent les nombreuses lettres étudiantes parvenues jusqu’à nous. Prenons celles des élèves de l’université d’Orléans, à la fin du XIIIe siècle : un étudiant écrit à un proche pour lui demander de l’aide car ses parents n’ont pas les moyens de financer ses études ; un autre, un certain Boterel, est sur le point d’obtenir sa licence mais demande à ses parents, qui se trouvent à Tours, de l’aider à payer les frais d’examen. Ce sont cependant les évocations poétiques de François Villon – lequel n’était pourtant pas le plus pauvre des étudiants – qui restent les plus célèbres, comme dans son Testament où il écrit : « Pauvreté nous suit tous à la trace ».

Le CROUS médiéval

Reste que les dispositifs d’aide existent également dans l’université médiévale. Il y a bien sûr des dispenses de frais : le privilegium paupertatis donne droit à une bourse pour financer les frais d’inscription. Mais cela semble exceptionnel. Sur les registres parisiens de 1476-1484, aucune mention de gratuité, tandis que sur les quelques 3348 bacheliers de Prague de la fin du XIVe siècle, seulement 2 sont admis gratuitement.

On observe également la création de collèges médiévaux : à la base il ne s’agit pas de centres de formation, mais de lieux de vie pour loger gratuitement les étudiants admis. En 1358, Étienne de Vidé fonde le collège de Boissy pour permettre « à des étudiants nécessiteux, enfants du bas peuple misérable », de poursuivre des études. Ces collèges se multiplient assez rapidement à Paris : on en compte 44 à la fin du XIVe siècle, presque tous situés sur la rive sud. Néanmoins, dans les faits, ces institutions reçoivent aussi un nombre important d’étudiants venant de familles aisées : à Boissy la priorité est même accordée aux descendants du fondateur du collège. La charité vise en effet à aider l’étudiant, mais indépendamment de ses ressources familiales – dès lors, le fait que l’on soit bien né ou non n’entre pas en compte dans le calcul des collèges.

En tout cas, le fait de payer pour passer l’examen a pu être critiqué à plusieurs reprises par les autorités ecclésiastiques. En 1170-2, le pape Alexandre III dénonce ceux « qui assument le nom et la dignité de maître » tout en exigeant rémunération pour délivrer le diplôme. De même, en 1250 le cardinal Ottavia Ubaldini va jusqu’à avertir les professeurs de droit de l’université de Bologne qu’ils risquent l’excommunication s’ils continuent à soumettre la reconnaissance du savoir à des conditions financières, rappelant que « le savoir est un don de Dieu ». Nos dirigeants feraient bien d’en prendre la graine plutôt que de chercher à augmenter les frais d’inscription des étudiants étrangers.

L’infamie des étudiants pauvres

L’étudiant pauvre n’est pas seulement confronté à des difficultés matérielles : il est également moins estimable au sein de la société. Certaines universités instaurent ainsi des mesures vexatoires, comme au XVe siècle, à Bologne et Pérouse, où le droit de vote dans les assemblées étudiantes est retiré à « ceux qui ne vivent pas à leurs propres frais ». Enfin, à Vienne, selon les statuts de 1389, le serf, considéré comme « suspect » – le terme latin d’infamis supposant qu’il n’a pas la fama nécessaire pour être bien vu de la société – n’est pas admis à la licence ès arts.

Aujourd’hui, en plus de subir une forte précarité matérielle et psychologique, les étudiants semblent conduits à intérioriser cela comme quelque chose de tout à fait « normal » : il faut « galérer » dans ses études pour devenir un adulte accompli.

Toutefois, ce discours est de plus en plus contesté et la jeunesse estudiantine prend l’initiative de manifester et critiquer avec détermination les manques des gouvernements ainsi qu’un modèle de société délétère, plus soucieux de petites économies, de rentabilité ou de bilan de compétences, que du bien-être des gens qui souhaitent apprendre et se cultiver.

Pour en savoir plus

  • Christian Gillon, Les étudiants et la délinquance au Moyen Âge (XIIIe-XVe siècles), thèse de doctorat en histoire médiévale, sous la direction de Valérie Toureille, à l’université Cergy-Pontoise, soutenue le 29 septembre 2017. [en ligne]
  • Serge Lusignan, « Les pauvres étudiants à l’université de Paris », in Pierre Boglioni, Robert Delort, Claude Gauvard (éd.), Le petit peuple dans l’Occident médiéval. Terminologies, perceptions, réalités, Paris, Publications de la Sorbonne, 2002, p. 333-346.
  • Léo Moulin, La vie des étudiants au Moyen Âge, Paris, Albin Michel, 1991.
  • Jacques Paquet, « Recherches sur l’universitaire ‘pauvre’ au Moyen Âge », Revue belge de philologie et d’histoire, 56-2, 1978, p. 301-356. [en ligne]

[Note des auteurs : en tant que professeurs enseignant dans plusieurs universités françaises, étudiants depuis des années, usagers de l’université, et enfin citoyens, les auteurs d’Actuel Moyen Âge souhaitent exprimer tout leur soutien aux étudiants dans leurs combats quotidiens face à la précarité et dans leurs luttes politiques pour l’obtention de conditions d’apprentissage décentes].

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