Entretien avec Bruno Dumézil : le probable baptême de (peut-être) Clovis

Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, agrégé d’histoire et membre de l’Institut Universitaire de France, Bruno Dumézil est professeur d’histoire médiévale à Sorbonne Université. Ses travaux portent sur le haut Moyen Âge occidental, à travers l’histoire des migrations, des réseaux sociaux et du personnel dirigeant. Il a publié plusieurs ouvrages dont Les racines chrétiennes de l’Europe, Conversion et liberté dans les royaumes barbares V-VIIIe siècle (Fayard, 2005), La reine Brunehaut (Fayard, 2008), Les royaumes barbares d’Occident (PUF, 2010), Servir l’État dans la Gaule franque (Tallandier, 2013), Les Barbares (PUF, 2016) et Le baptême de Clovis. Il a également participé au commissariat d’expositions, notamment Nos ancêtres les barbares (2008) et L’Austrasie, le royaume mérovingien oublié (2016).

Commençons par la question que tout le monde ou presque aura en tête : pourquoi un livre sur le baptême de Clovis ? Ou, pour le dire autrement : il y a donc encore des choses à dire sur un événement si célèbre et tellement étudié ?

On peut en effet se poser la question !  En 1788, un érudit nommé Jean-Marie Viallon commence son histoire du règne de Clovis en soulignant combien le sujet peut désormais sembler rebattu à ses lecteurs. Il n’a pas tort : entre le XVIe siècle et le XVIIIe siècle, la plupart des textes permettant de connaître l’époque de Clovis ont été identifiés. Les « antiquaires » les plus sérieux le savent : on ne possède du baptême que des récits composés au mieux trois générations après l’événement. Ceux qui les ont composés ne semblent déjà plus avoir qu’une connaissance nébuleuse du baptême. Mais ils ont proposé plusieurs variations. Ce tremblement du souvenir mérite l’attention car plutôt qu’une journée unique, le baptême de Clovis constitue un événement évolutif. Chaque nouveau narrateur change le lieu, la date et la signification pour mieux coller à l’actualité du moment. Le baptême de Clovis est le miroir d’un temps présent ; c’est pour cela qu’il est sans cesse changeant. Pourquoi ne pas le raconter encore une fois aujourd’hui ?

Le livre paraît dans la célèbre collection des « Journées qui ont fait la France ». Alors, le baptême de Clovis a-t-il « fait la France » ? Et que veut dire cette expression ?

Il y a cinquante ans, le titre de la collection des « Trente journées qui ont fait la France » a suscité, selon le cas, l’admiration, l’inquiétude ou le mépris. Était-il légitime de penser que des événements extrêmement ponctuels avaient façonné la conscience nationale ? D’autant que pour les plus anciennes de ces « journées », le nom de France n’existait pas encore. Vers 500, lorsque Clovis devient catholique, le monde mérovingien ne correspond en rien à l’hexagone actuel. Personne ne le conteste. Et pourtant, force est de constater que depuis le Moyen Âge, la mémoire s’est accrochée à certains moments jugés fondateurs.

Le mythe est tenace : il engendre le réel

Quant Jeanne d’Arc conduit Charles VII à Reims pour recevoir le sacre, le baptême de Clovis est pensé comme la genèse de la France : peu importe que la légende de la colombe de Reims ne soit apparue qu’au IXe siècle ou que la Sainte Ampoule constitue une falsification du XIIe siècle, le mythe est tenace. Il engendre le réel. Pendant longtemps, l’enseignement scolaire s’est lui aussi appuyé sur une série de dates qui scandaient l’histoire de la nation. Cela ne veut en aucun cas dire que tout le monde utilisait la même liste d’événements : entre enseignants laïcs et catholiques, on a beaucoup débattu pour savoir si le baptême de Clovis constituait un moment essentiel de l’Histoire de France.

Est-ce que l’un des objectifs de votre ouvrage est de « casser l’image » (expression que vous utilisez) du baptême de Clovis ? On pense à ce passage où vous mentionnez en passant que les doux parfums du baptistère étaient surtout faits pour couvrir les odeurs de crottin de la ville environnante…

Notre imagerie est, pour l’essentiel, née au XIXe siècle. Avec un talent extraordinaire, les peintres d’histoire ont alors figé des scènes que, jusque-là, seule l’Eglise et plus rarement la monarchie avaient représentées. À l’époque de Louis-Philippe, Clovis s’est imposé comme le héros qui constitue la nation : un peu Germain et un peu Romain, encore barbare mais déjà chrétien, venu d’ailleurs mais appelé à rester sur le sol gaulois, il incarne la France éternelle. Ces images et ces mythes ont la vie dure. Les manuels scolaires les ont reproduits à l’envi ; encore aujourd’hui, les peintures commandées par Louis-Philippe servent de toile de fond aux émissions historiques. Alors, oui, il n’est pas mauvais de briser les clichés et de rappeler les réalités : les villes de l’Antiquité Tardive ont connu une forte rétraction de leur superficie, les bestiaux vivaient au milieu des rues, les premières églises jouxtaient les friches et les ruines.

Baptême de Clovis par saint Remy, évêque de Reims. Enluminure des Grandes Chroniques de France, vers 1375-1380. Paris, Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, Français 2813, folio 12 verso.

Évidemment, tout n’est certainement pas faux dans les images pieuses du baptême de Clovis : l’ambiance générale est bien respectée, puisque la liturgie du haut Moyen Âge insiste sur l’opposition du jour et de la nuit, de la propreté et de la souillure, du parfum et du remugle. Il n’est reste pas moins que le monde de Clovis n’est pas fait d’oppositions binaires : une ville comme Reims n’est plus la métropole bien entretenue du Haut Empire, mais ce n’est pas non plus l’univers sordide que nous associons à l’idée de barbarie. Plutôt que de casser les images, il faut leur redonner des nuances.

Tout au long du livre, vous insistez sur le rapport aux sources, qui s’avèrent en l’occurrence très partielles, très peu claires, très ambiguës. Par exemple, le seul témoignage contemporain sur le baptême de Clovis est une lettre d’Avit de Vienne, recopiée quatre fois en six siècles par des copistes qui comprenaient moins en moins bien mal la langue et le style de l’auteur… Au point qu’on peut même se demander, comme vous le faites à moitié par plaisanterie, si c’est bien Clovis qui est mentionné dans cette lettre ! Comment fait-on l’histoire d’une période dont les sources sont à ce point fragmentaires et éparpillées ?

Les sources du VIe siècle sont pointillistes. Il faut les prendre comme elles viennent. À sa façon, ce pointillisme est précieux. Il nous renseigne sur les intérêts des contemporains de Clovis, ou du moins ceux de l’élite qui, seule, a pu nous transmettre des documents écrits. L’évêque Avit de Vienne consacre de longues pages à la façon de bien scander la langue latine ; la question lui semble essentielle. Mais le baptême d’un obscur roi des Francs, voilà qui ne va pas épuiser sa plume ! Dans les années 570, un auteur prolifique comme Venance Fortunat accorde un seul paragraphe à Clovis, alors qu’il célèbre longuement des rois aujourd’hui bien oubliés comme Childebert Ier, Théodoebert Ier ou Sigebert Ier. A-t-il tort ? Pour lui, il s’agit des grands personnages de la dynastie mérovingienne, alors que Clovis n’est qu’un nom perdu dans une liste. Ajoutons que certains documents nous sont parvenus dans un état catastrophique, tout simplement parce que les copistes de l’époque carolingienne ne comprenaient déjà plus les manuscrits mérovingiens. D’autres copistes raccourcissent les œuvres anciennes pour ne garder que des épisodes qui leur semblent pertinents. Tout cela permet de déduire quels sont les grands intérêts du moment : au Moyen Âge, le passé n’est conservé que s’il est utile. L’oubli est le destin normal, la mémoire l’exception. Il n’est donc pas inintéressant de souligner l’obscurité qui entoure dans un premier temps le baptême de Clovis.

Au lieu de proposer une nouvelle lecture catégorique du baptême de Clovis, vous multipliez les explications « vraisemblables », les « peut-être », et vous écrivez plus souvent au conditionnel qu’au présent. C’est rare dans un livre d’histoire : pourquoi ce choix ?

D’abord, il faut avouer que depuis un siècle et demi, les spécialistes ont travaillé avec sérieux et acharnement sur la « question Clovis », sans parvenir à résoudre tous les problèmes de contexte. Par exemple, si la date du baptême pouvait être déduite de la documentation disponible, il est probable qu’elle aurait été trouvée depuis longtemps. Doit-on en conclure que s’il n’y a pas de solution, il n’y a pas de problème ? Poser une question est parfois aussi stimulant que de la résoudre : le baptême de Clovis permet d’explorer le champ des possibles. Car il suffirait de peu de chose pour que l’histoire déraille. Et si le roi des Francs s’était déclaré en communion avec l’empereur de Constantinople vers 500 ? Le voilà hérétique aux yeux de la chrétienté occidentale. Et si Clovis avait choisi le mauvais pape ? Il y en a deux à Rome entre 498 et les années 500, mais l’un finira balayé par le vent de l’Histoire. Et si les fils de Clovis avaient essayé d’effacer de mauvais souvenirs attachés à leur père ? Le principal récit du baptême est fourni par Grégoire de Tours, dans les années 590. Ce chroniqueur donne aux Mérovingiens une vision normalisée de leur fondateur : la totale orthodoxie de l’ancêtre aurait été la clé du succès de sa dynastie. La réalité a été peut-être différente. Ce « peut-être » change bien des choses et il est important de rappeler que certaines de nos certitudes ne tiennent qu’à nos interprétations de quelques lignes subsistant sur un lambeau de papyrus.

Vous vous attachez à montrer comment Clovis, et son baptême, ont été très progressivement construits au fil des siècles. On croise un Clovis oublié, un « saint Clovis », un Clovis premier roi absolu, un Clovis vu comme un méchant allemand ou au contraire comme un héros national… C’est fascinant, un peu inquiétant aussi. L’histoire est-elle ainsi si facilement manipulable ? Jusqu’où peut-on aller dans la réinvention d’une figure historique ?

« Clovis Ier roy crestien », tirée du Recueil des rois de France de Jean du Tillet, vers 1550. Miniature réalisée d’après le gisant de l’église Sainte-Geneviève.

Toutes les figures historiques ne sont pas aussi facilement manipulables. Un tel degré de plasticité ne se rencontre que pour les figures de fondateurs. Cela peut amener à méditer sur le choix qui a été fait pour déterminer qui sont les héros des origines : Arminius pour l’Allemagne, Boudicca pour l’Angleterre, Vercingétorix pour la France… Il s’agit à chaque fois de figures fuyantes, pas d’individus dont l’existence intime peut être reconstituée. Leur histoire se résume généralement à un événement jugé significatif. On le comprend bien : il est plus facile de fonder une identité nationale autour d’un personnage obscur mais marquant, que l’on peut modeler au fil de temps, au gré des besoins. Le Clovis que j’ai essayé de suivre entre le IXe et le XXIe siècle ressemble un peu à Marianne : pas vraiment de biographie, mais quelques attributs bien identifiables qui en font, selon le cas, un modèle ou un repoussoir. Le vase de Soissons, le baptême, la victoire contre les Wisigoths, voilà à peu près à quoi se résume son histoire. Le reste a été livré à l’imagination des commentateurs. Chateaubriand préférait d’ailleurs Pharamond à Clovis ; un roi qui n’a même pas existé est encore plus facile à réinventer.

Alors que le « roman national » continue à bien se porter, ce livre est-il une façon de résister en historien ? De déconstruire des mythes pour éviter qu’on ne puisse les utiliser politiquement ?

Je serais fort mal placé pour appeler à une oblitération du « roman national ». Écrire un livre sur Clovis, c’est reconnaître la place que ce nom occupe dans certaines quêtes de l’identité française…. même si ce livre vise à rappeler que Clovis n’a que peu de lien avec la France actuelle. C’est un peu paradoxal, je l’avoue. Mais l’histoire et la mémoire nouent d’étranges relations. Le baptême du roi des Francs est aujourd’hui étudié, non parce qu’il a été une scène majeure du VIe siècle, mais parce que depuis trois siècles, les polémistes, les historiens, les peintres et les romanciers ont voulu croire que cela en avait été une.

Ce Clovis-là est à la fois médiéval et contemporain

Ce Clovis-là est à la fois médiéval et contemporain ; parce qu’il a été un objet de communion ou de division, il appartient à une certaine histoire partagée par les Français. Songeons à son contemporain, le roi Arthur. Il n’est pas du tout certain que ce personnage ait vécu ailleurs que sur le papier ; et pourtant, il est difficile de comprendre la culture anglaise des XIXe et XXe siècle sans prendre en compte le constant réinvestissement de la légende arthurienne. Doit-on totalement opposer les comédies musicales qui recréent la cour de Camelot en carton-pâte et les archéologues qui fouillent Tintagel avec les méthodes scientifiques les plus pointues ? Ce sont deux façons de traiter un même objet. Ajoutons que si les mythes anciens ne sont pas forcément véridiques, leur existence continue est la marque d’une forme de culture.  Ne pas croire aux héros du passé ne doit pas nous amener à mépriser leur existence. Ils vivent et évoluent dans la tête de hommes ; ils accompagnent l’évolution des sociétés. Le baptême de Clovis nous échappe en tant que réalité historique ; est-ce pour cela qu’il faut l’oublier ?

3 réflexions sur “Entretien avec Bruno Dumézil : le probable baptême de (peut-être) Clovis

  1. J’aime beaucoup la réponse à la dernière question, celle sur le roman national où je perçois peut-être à tord un forme de mépris, mais peut-être M. Dumézil le perçoit aussi puisque il dit bien : « Ne pas croire aux héros du passé ne doit pas nous amener à mépriser leur existence ». Il dit plus loin « ils accompagnent l’évolution des sociétés », effectivement on le voit bien par exemple avec le héro Soundiata Keïta.
    Voyez vous Actuel Moyen Âge un problème avec « le roman national » ?

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    1. Un problème ? Tout dépend du sens de ce terme. On n’a évidemment rien contre le « roman national », tant qu’on peut en faire un objet d’histoire, c’est à dire l’étudier, le critiquer, le déconstruire (sans mépris aucun). Le problème surgit quand ce roman national est présenté comme une vérité, qui est ensuite utilisée à des fins politiques diverses (cf par exemple Charles Martel et la bataille de Poitiers instrumentalisés par l’extrême-droite).

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  2. Merci de votre réponse et pour votre blog que je suis avec intérêt.
    Une petite remarque, vous n’avez pas parlé beaucoup d’agriculture dans le blog.

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