Spectres antiques : où les trouver et comment s’en débarrasser

Pendant une semaine, Actuel Moyen Âge voyage dans le temps et vous offre une… Actuelle Antiquité ! Aujourd’hui, les spectres dans l’Antiquité…

L’arrivée des feuilles mortes et du froid est souvent l’occasion de ressortir les histoires pour faire peur. Nous ne reviendrons pas ici sur les racines anciennes de la fête des morts ou d’Halloween, mais nous allons nous intéresser aux spectres qui reviennent hanter les vivants. Les Grecs et les Romains les imaginaient-ils comme nous ? Les fantômes antiques sont-ils compatibles avec nos peurs ?

Sixième sens

« Les ancêtres de Rome, sortant de leur tombeau, se répandirent en plaintes dans la nuit silencieuse ; et à travers les rues de la Ville et l’étendue de la campagne on entendit des hurlements d’âmes sans visage » (Ovide, Fastes, II, 553-554, trad. éd. R. Schilling, 1993, CUF)

En Grèce et à Rome, comme dans les films d’horreurs, la bande-son est capitale dans la mise en scène des spectres… Ceux-ci peuvent se manifester assez discrètement, par des sifflements ou des gémissements… comme ceux poussés depuis son tombeau par Agrippine, la mère assassinée de Néron. Mais le spectre classique sait aussi se faire plus sonore et hurler, pour tourmenter un assassin par exemple, et le rendre fou à lier. Et imaginez le bruit des chevaux morts dans la plaine de Marathon pendant la nuit… une ambiance que Beetlejuice apprécierait certainement.

En outre, les fantômes antiques sont aussi parfois bavards – il faut bien occuper l’éternité et on peut se lasser d’effrayer le passant par un cri. Mais parler n’est pas toujours possible pour ces revenants : il faut vérifier l’intégrité physique d’un corps avant de le réveiller, car comme aujourd’hui, certains ont une approche assez pragmatique de la question : sans langue, sans palais et sans poumons, comment un fantôme pourrait-il produire un son ? s’offusque par exemple Cicéron. Il peut donc être intéressant de recourir à un oracle ou à un intermédiaire. Justin nous raconte ainsi comment un magicien a utilisé un enfant pour qu’un mort s’exprime par sa bouche… Mais pourquoi faire revenir l’esprit d’un défunt ? Tout simplement pour poser des questions sur la mort, sur l’avenir, sur l’endroit où est caché un trésor… L’Odyssée nous rapporte notamment un épisode au cours duquel Ulysse invoque les morts suite à un rituel sacrificiel, la Nekuia, que l’on retrouve dans la pièce Les Perses d’Eschyle lorsque le fantôme de Darius vient commenter la défaite de son fils Xerxès. La solution consistant à se rendre aux Enfers pour discuter directement est possible, il s’agit d’une catabase, mais légèrement plus dangereuse, et éventuellement fatale.

Paranormal activity

Rarement animés de bonnes intentions, les spectres hantent jusqu’à obséder ou tuer leurs victimes. Dans une maison athénienne, Pline le Jeune, qui remet par ailleurs en question l’existence des fantômes, rapporte qu’un vieillard spectral faisait passer à ses colocataires « des nuits sinistres et affreuses, privés de sommeil par l’effroi ; cette absence de sommeil amenait une maladie, puis, la frayeur allant croissant, la mort. » La possession et les maléfices pouvaient également être une option intéressante et plus rapide pour rendre malade et fou. Parfois leurs intentions peuvent tout de même être bonnes : c’est le cas du fantôme de Thésée venu se battre aux côtés des Athéniens à Marathon, ou d’ancêtres venant porter conseil ou consoler un parent. Et ne pensez pas que les siècles passés soient un problème pour les spectres antiques : à la fin du XIXème siècle en Inde, le soldat MacDonagh se trouva entouré de l’armée fantôme d’Alexandre le Grand, en Angleterre, ce sont des légionnaires romains qui se promènent dans les années 1950 sur le site de leurs anciennes batailles.

Les spectres se manifestent surtout dans les rêves, mais ils aiment également se montrer, de préférence de nuit pour un meilleur effet. L’un d’entre eux se manifeste ainsi selon Plutarque chez un certain Dion, afin de lui annoncer sa mort prochaine, un grand classique du spectre antique. Les récits évoquent généralement la visite des victimes chez leurs bourreaux, afin de les tourmenter, mais le meilleur endroit pour une rencontre de ce type reste le lieu de la mort ou la tombe. Une nécropole antique à la sortie de la cité, cadre parfait pour un récit horrifique. Plus effrayants, certains fantômes reviennent sous une apparence altérée, le visage brûlé par leur propre bûcher funéraire par exemple, ou, comme dans Ghostbuster, plus grands que des humains. Des bruits et des apparitions… Cela manque d’action ! Les fantômes antiques peuvent s’en prendre directement à leurs victimes, les griffer ou les faire tomber. Pline le jeune raconte même que selon un affranchi un spectre lui coupait les cheveux dans son sommeil !

L’exorciste

Comment éviter d’être hanté par un spectre indésirable ? Comme pour échapper aux griffes de Freddy Krueger, il suffit parfois aussi de ne pas dormir pour éviter certains spectres. Mais la solution présente l’inconvénient de ne pouvoir être permanente. Il existe donc d’autres solutions, plus ou moins simples, liées au statut du défunt : s’il a été invoqué, il ne devrait pas être difficile de le révoquer, s’il cherche vengeance, dans le cas d’un meurtre par exemple, il faut faire justice, dans certains cas il suffit aussi de procéder aux rites funéraires s’ils n’ont pas été menés à bien ou si les morts ont été délaissés (ce qui explique l’importance des fêtes funéraires régulières : comme les parentalia à Rome).

Mosaïque romaine, source wikipedia

Se débarrasser d’un spectre n’est malgré tout pas toujours aussi facile ! Dans le cas de suicides et de morts prématurées ou violentes, certains fantômes sont condamnés à errer le temps qu’ils auraient dû vivre. Parfois, les sorciers les recherchaient pour s’en faire des subordonnés… allant jusqu’à éventrer des femmes enceintes, comme le racontent Pline l’Ancien ou Cicéron. Dans d’autres cas, la justice ne pouvant être rendue, les spectres errent sans fin et s’en prennent à ceux qui croisent leur chemin. Enfin, certains condamnés n’ont pas le droit à l’honneur d’une sépulture… leur esprit erre donc auprès de leurs os laissés à l’abandon, sans jamais pouvoir traverser le Styx et ainsi se rendre aux Enfers…

Nombreux donc sont les liens entre les fantômes qui hantent l’imaginaire contemporain et les spectres antiques. Leurs pourfendeurs en revanche ont beaucoup changé, pas de ghostbusters professionnels ou de chasseurs de phénomènes paranormaux dans l’Antiquité. Seuls face aux conséquences d’un dysfonctionnement et d’une rupture de la frontière entre les deux mondes, les humains n’ont d’autre choix que de rétablir l’ordre social pour maintenir la paix des vivants et des morts.

Fabien Bp

Pour aller plus loin :

  • L’article « Histoires de fantômes dans l’Antiquité » de Thomas Marlier (Bulletin de l’Association Guillaume Budé, n° 1, 2006. p. 204-224) a servi de base à l’écriture de cet article. Pour en savoir plus et trouver la liste des références, rendez-vous sur Persée.
  • Voir aussi le livre Paranormale Antiquité. La mort et ses démons en Grèce et à Rome de Catherine Schneider aux Belles Lettres (2011).
  • Patricia Vasseur-Legangneux, « Des fantômes épiques aux fantômes tragiques : héritage, transformations, inventions dans l’antiquité grecque », dans F. Lecerce & F. Lavocat (éd.), Dramaturgies de l’ombre, Presses universitaires de Rennes, 2005, p. 15-29.

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