J’ai deux patries… mon pays et Rome !

Pendant une semaine, Actuel Moyen Âge voyage dans le temps et vous offre une… Actuelle Antiquité ! Aujourd’hui, on s’intéresse à la question de la nation sous Rome.

Les manifestations indépendantistes catalanes nous le rappellent : les états-Nations modernes n’ont pas (ou pas totalement) effacé les identités régionales. Elles leur ont surimposé une identité nationale qui se voudrait première mais qui est parfois mise à mal. Même en France, pays de la centralisation par excellence, les cultures régionales connaissent un renouveau marqué notamment par le retour en force des langues régionales

Dans ce contexte, les mots d’un des plus grands hommes politiques de la République romaine, Marcus Cicéron, ont des résonances étonnamment contemporaines :

« Comme tous les gens des municipes, Caton avait deux patries : une patrie de nature et une patrie de citoyenneté. Ainsi, comme Caton qui, bien que né à Tusculum, a été admis dans la cité du peuple romain et qui, tusculan par son origine, romain par sa citoyenneté, possédait une patrie géographique et une patrie de droit ; (…) de même, nous considérons comme patrie celle où nous sommes nés et celle qui nous a accueillis. » (Cicéron, Traité des Lois, ii, 5-6)

La solution municipale

Le mot-clé de ce passage de Cicéron est sûrement celui de « municipe », une solution mixte, étonnante pour nos esprits centralistes, mise en place d’abord en Italie puis dans tout l’empire lorsque s’est posée la question de l’intégration des populations non romaines vivant dans les territoires sous domination romaine. Le statut municipal, sous la République, est un des statuts que peut acquérir une cité pérégrine (étrangère) après son annexion par Rome et il a ceci de particulier qu’il permet à la cité de conserver ses institutions tout en devenant romaine. Bref, ses habitants sont à la fois citoyens romains et citoyens de leur cité, à l’image de Caton l’Ancien (234-149 av. J.-C), tusculan et romain, ou de Cicéron (106-43 av. J.-C.), arpinate et romain.

Arpinum (aujourd’hui Arpino), cité d’origine de Cicéron (photo wikipedia)

D’abord réservé aux alliés les plus fidèles de Rome, comme Capoue avant sa terrible trahison, le statut est étendu à toute l’Italie péninsulaire au ier s. av. J.-C. à la suite d’un conflit assez paradoxal. En 90 av. J.-C., les peuples italiens se révoltent contre Rome avec comme revendication principale l’accès à la citoyenneté pour tous. Cette rébellion, que l’on appelle Guerre sociale (de socii, les alliés) ou Guerre marsique (du nom des Marses, premier peuple à se rebeller contre Rome), est un échec militaire mais une victoire politique : dans la foulée du conflit, une série de lois octroie finalement la citoyenneté à l’ensemble des Italiens, élargissant le modèle municipal à toute l’Italie péninsulaire. D’après l’historien romain Tite-Live, le nombre de citoyens passe ainsi de 400 000 en 114 av. J.-C. à 910 000 en 70 av. J.-C. Quand on pense aux réticences actuelles à accorder le droit de vote aux étrangers aux élections locales françaises, on mesure ce que cette transformation du corps civique romain pouvait avoir d’inquiétant pour les citoyens de longue date.

La menace d’un grand remplacement ?

Comment ne pas se laisser submerger par la masse de ces citoyens romains de fraîche date ? Les solutions ont varié selon les époques, mais la question s’est clairement posée. Avant la Guerre sociale, une solution est la distinction entre les municipes de plein droit (optimo iure), qui bénéficient d’une citoyenneté complète, et les municipes sine suffragio, qui ont une citoyenneté restreinte sans droit de vote. Après la Guerre sociale, lors de la municipalisation de l’Italie, c’est une autre solution qui est choisie : les nouveaux citoyens sont inscrits dans les différentes unités de vote (les tribus) où, d’une manière ou d’une autre, ils se trouvent dissouts dans le corps civique existant. Le détail de cette solution nous échappe, mais la conséquence est un maintien relatif de l’équilibre préexistant. Enfin, après la chute de la République, lorsque le droit de vote n’est plus la question centrale pour les citoyens romains, une troisième solution est envisagée : dans les municipes créés aux ier et iie siècles ap. J.-C., la citoyenneté n’est souvent accordée qu’aux élites et aux magistrats locaux, le reste de la population restant donc pérégrine.

La lex Irnitana ou « loi du municipe flavien d’Irni », table de bronze contenant le règlement de la cité d’Irni, en Andalousie, à la fin du ier s. ap. J.-C. (Musée archéologique de Séville).

Une autre limite a permis que l’intégration de populations de plus en plus nombreuses dans le corps civique romain ne remette pas en cause les fragiles équilibres politiques. Le « métier de citoyen », pour reprendre la célèbre expression de Claude Nicolet, demande, du moins pendant la période républicaine (509-27 av. J.-C.), une participation active et directe aux institutions politiques et religieuses de Rome. Bref, pour exercer pleinement sa citoyenneté, il faut vivre à Rome, ou pouvoir s’y rendre facilement. Les citoyens vivant éloignés de la capitale ont donc théoriquement le droit de participer à la vie politique mais ils n’en usent que peu dans la pratique. C’est un des éléments qui expliquent l’acceptation globale de la population romaine au changement de régime sous Auguste : pourquoi se battre pour des droits que l’on n’exerce pas ? De fait, aujourd’hui, si nos concitoyens ultra-marins devaient se rendre à Paris pour participer aux élections nationales, peut-être ne seraient-ils pas prêts à défendre le maintien de l’élection du Président de la République au suffrage direct.

Tous romains, tous citoyens

Ce n’est que sous l’empereur Caracalla (211-217 ap. J.-C.) que ce processus d’intégration aboutit à son point final. En 212, l’édit de Caracalla, également appelé la Constitution antonine (du nom complet de l’empereur, Marcus Aurelius Severus Antoninus Augustus), accorde la citoyenneté romaine à l’ensemble des hommes libres de l’empire.

Les raisons exactes et immédiates de cette décision ne sont pas claires. Mais il faut dire que, à cette période, être citoyen ne confère plus les mêmes avantages. La participation à la vie politique, sous le régime impérial, est très limitée : le Prince propose ses propres candidats aux élections qui, ô miracle !, sont systématiquement élus. De même pour les avantages financiers : longtemps exemptés d’impôts, notamment du tribut payé par les provinces, les citoyens participent désormais au financement de l’empire. D’après l’historien grec Dion Cassius – qui ne porte par Caracalla dans son cœur – l’édit de 212 s’accompagne d’ailleurs d’une augmentation des contributions demandées aux Romains.

Il n’en reste pas moins que l’année 212 marque le dernier pas d’une longue évolution permettant l’intégration de toutes les populations de l’empire, femmes et esclaves exclus, à la citoyenneté. Paradoxalement, la masse des citoyens romains est alors ultra-marine et, pour une large majorité, n’est jamais allée à Rome.

Une des principales réussites du pouvoir romain a justement été ce double mouvement d’intégration des populations de l’empire – chose inédite dans l’histoire des grands empires qui se contentent généralement d’intégrer les élites – et le maintien, si ce n’est toujours le respect, des identités locales dans un contexte largement multiethnique. Les adeptes des débats sur les signes identitaires et le communautarisme en France auraient sûrement beaucoup à apprendre de ce modèle original.

Pour revenir à l’Espagne contemporaine, Cicéron, qui affirme fièrement ses origines municipales, aurait-il pour autant approuvé les revendications catalanes ? On peut en douter, car s’il se reconnaît deux patries, il ne les met pas sur le même plan :

« il est nécessaire que l’emporte dans notre affection celle par laquelle le nom de République est le bien commun de toute la cité. C’est pour elle que nous devons mourir ; c’est à elle qu’il faut nous donner tout entiers, en elle qu’il faut déposer et pour ainsi dire consacrer tout ce qui nous appartient. »

Les Catalans n’ont qu’à bien se tenir : ils n’auront pas son soutien !

Pauline Ducret

Pour aller plus loin :

  • Adrian Nicolas Sherwin-White, The Roman Citizenship, Clarendon Press, Oxford, 1973 (2e édition)
  • Claude Nicolet, Le métier de citoyen dans la Rome républicaine, Gallimard, Paris, 1976
  • Jean-Michel David, « Rome et l’Italie de la guerre sociale à la mort de César : une nouvelle citoyenneté. État de la recherche. », Pallas,96, 2014, p. 35-52
  • Catherine Virlouvet (dir.), Rome, cité universelle : de César à Caracalla (70 av. J.-C. – 212 ap. J.-C.), Belin, Paris, 2018

4 réflexions sur “J’ai deux patries… mon pays et Rome !

  1. Bonjour,
    Merci pour cet article intéressant qui remet en perspective des thèmes clivants.
    Mais si je peux me permettre, je pense que l’accession à la citoyenneté de la péninsule Italienne est difficilement transposable de nos jours, eu égard à la diversité extraordinaire des individus émigrants en Europe et pour certains d’entre eux en France. La péninsule Italienne avait une certaine unité de civilisation et de moeurs, a contrario des migrations d’aujourd’hui, majoritairement composées d’individus d’Afrique et du Moyen Orient, aux moeurs largement différentes, sans parler de l’influence de la religion dans les comportements sociaux.
    Bien à vous
    Alexandre

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  2. Cher Alexandre,

    Merci pour votre commentaire. Il est vrai que l’Italie du Ier s. av. J.-C. avait une certaine unité, et encore… les Samnites par exemple, peuple d’Italie centrale, vivaient dans des villages et non des cités, ce qui a été un peu compliqué pour les intégrer à la citoyenneté romaine.
    Surtout, la diversité que vous remarquez dans les migrations actuelles rappelle beaucoup celle des habitants de l’ensemble des territoires romains,
    de l’Espagne à la Judée, et lorsque l’empereur Caracalla donne le droit de cité à tous les hommes libres de l’empire en 212 ap. J.-C. il rend « romains » des gens qui n’avaient rien à voir entre eux, ne parlaient pas la même langue, ne pratiquaient pas les mêmes religions, etc… Or le même modèle s’applique alors : les nouveaux citoyens deviennent romains mais gardent aussi leur citoyenneté d’origine.
    Bref, on s’est concentré dans cet article à la fin de la République et donc à la citoyenneté italienne, mais si on va plus loin dans l’histoire romaine on voit bien que l’empire romain est multi-ethnique (et même multi-religieux) sans que cela empêche que tous les hommes libres acquièrent finalement la citoyenneté romaine.

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