La toge et les codes vestimentaires à Rome

Pendant une semaine, Actuel Moyen Âge voyage dans le temps et vous offre une… Actuelle Antiquité ! Aujourd’hui, la question du port de la toge à Rome…

Le vêtement est lié au statut social à Rome. Dans la mémoire collective, la toge est effectivement le vêtement par excellence du citoyen, voire un symbole de la romanité. L’habit semble alors exclure d’emblée une partie de la population et traduire visuellement dans l’espace public un signe ostentatoire d’appartenance à un groupe. D’ailleurs, dans le livre inaugural de l’Enéide de Virgile, Jupiter prédit la grandeur de Rome, en désignant ainsi les Romains : « Maître du monde, peuple de citoyens en toge (gens togata) » (Virgile, Enéide,1, 282). Pourtant l’histoire de ce vêtement est bien plus complexe…

Un vêtement masculin ?

Les toges ne furent pas toujours un symbole civique. En effet, à l’origine, la toge était d’abord un vêtement unisexe, portée indifféremment par les femmes et par les hommes ; elle prenait alors la forme d’une pièce de tissu rectangulaire retenue par une fibule.

Puis le port de la toge s’est progressivement restreint aux seuls citoyens, jusqu’à en faire l’emblème de l’appartenance à un groupe social défini : celui de la civitas romana, la communauté des citoyens romains. Pour Valérie Huet, c’est un « habit ethnique » au même titre que les braies des Gaulois. Catherine Baroin parle également de « normes culturelles », puisque le peuple romain se définit comme une gens togata pour reprendre l’expression de Virgile. La toge constitue un marqueur identitaire.

Ironie du sort, seules les femmes se prostituant continuèrent de la porter. En dehors de ce cas, c’est donc la tenue civile de l’homme libre, s’opposant à la tenue militaire, comme le rappelle Cicéron dans sa fameuse expression : « Les armes cèdent le pas à la toge » (Cicéron, De officiis, 1, 77 : Cedant arma togae). Les esclaves et les étrangers ne peuvent pas la revêtir. C’est aussi le cas pour les citoyens exilés.

Un dress code très précis

La toge changea également d’aspect pour être constituée d’une seule pièce d’épaisseur différente selon les saisons, avec un côté droit et un autre arrondi. Quintilien nous livre les secrets d’une toge parfaite : « La toge doit être arrondie et bien taillée : autrement, elle grimacera de tous côtés. Elle doit par devant se terminer à mi-jambe, et par-derrière s’arrêter un peu moins bas, dans la proportion de la ceinture » (Quintilien, Institution oratoire, 11, 3, 138). Toutefois l’épaisseur ne suffisait pas à en faire un habit suffisamment protecteur du froid. Auguste portait ainsi sous sa toge pas moins de quatre tuniques en hiver (Suétone, Vie d’Auguste, 82, 1).

Les modes vestimentaires contribuèrent à complexifier l’agencement, à tel point qu’il existait pratiquement un « art du drapé de la toge », tant la codification était grande. La toge était également devenue un marqueur de richesse, car il fallait parfois être aidé d’un esclave pour l’agencer et pour s’en revêtir, comme les nœuds de cravate aujourd’hui. Elle pouvait être au cœur d’effets et de jeux de la part des hommes politiques et des orateurs. A contrario mal porter la toge pouvait être très mal perçu. Quintilien rappelle que « Relever et rejeter le pan du bas [sous-entendu de la toge] sur l’épaule droite a quelque chose de relâché et d’efféminé » (Quintilien, Institution oratoire, 11, 3, 146). Transgresser les codes vestimentaires remettait ainsi en cause la virilité du citoyen toujours soumis au regard et au jugement de ses pairs.

Choisissez votre toge !

Bien sûr il n’existe pas qu’une seule version de la toge, mais bien une multitude de toges, en fonction des couleurs et des étoffes utilisées. Par exemple, la toga pulla, faite à partir de la laine de mouton noir, était portée en signe de deuil durant les rituels funéraires ; tandis que la toga candida, blanchie à la craie, était revêtue par les candidats aux élections, d’où leur nom.

Les enfants et le port de la toge

Statue de Néron enfant portant une toge vers 50 ap. J.-C. (conservée au Musée du Louvre, Wikimedia Commons par Scailyna — travail personnel, CC BY-SA 4.0)

Même si la toge dite « prétexte » est parfois portée par des adultes, notamment par certains magistrats élus, elle est surtout l’apanage des enfants. La toge prétexte est reconnaissable à une bande de laine rouge tissée sur la bordure. Bien connue pour les fils de citoyens romains, cette toge aurait aussi pu être portée par les jeunes filles de naissance libre. Le vêtement pourrait alors être un marqueur social, sans forcément être un marqueur de genre pour les enfants. Le plus important est d’être perçu aux yeux de tous comme fils de citoyen.

Une fête romaine symbolise l’abandon de la toge enfantine pour celle du citoyen romain : c’est la cérémonie de la prise de la toge virile, vers l’âge de 16 ans, lors des Liberalia. Il s’agit d’un rite de passage vers l’âge adulte qui accompagne l’acquisition des droits civiques. Le jeune citoyen devient un togatus. La femme mariée porte quant à elle une stola. Les vêtements différents rappellent des places très différentes dans la société.

Le débat sur la toge dans l’espace public

A l’époque augustéenne (27 av. – 14 ap. J.-C.), la toge devient un des enjeux de la restauration des valeurs romaines voulue par Auguste. Jugée encombrante et peu pratique, la toge avait été progressivement rejetée par certains citoyens. En effet, outre les plis savamment placés, elle coûtait cher et compliquait considérablement les gestes de la vie quotidienne. L’effet était en fait recherché, car il était conforme aux valeurs prônées par les Romains, comme la gravitas, puisqu’elle évitait les mouvements brusques et désordonnés.

Statue d’Auguste en grand pontife (conservée au Palazzo Massimo alle terme, Wikimedia commons)

Le projet augustéen incluait une restauration des traditions et des anciennes mœurs, voire une crispation identitaire autour de quelques symboles. Le prince incita donc les citoyens à porter la toge. Selon Suétone, il n’hésita pas à les invectiver publiquement sur le Forum, dans le cœur de la vie civique romaine :

« Il [Auguste] s’efforça même de faire reprendre la tenue et le costume d’autrefois, et, voyant un jour dans l’assemblée du peuple une foule de gens vêtus de sombre, il s’écria tout indigné : “Voici les Romains, maîtres de l’univers, le peuple vêtu de la toge !” et il chargea les édiles de ne laisser désormais les gens stationner sur le Forum ou dans ses alentours qu’après avoir quitté le manteau couvrant leur toge » (Suétone, Vie d’Auguste, 40, 8).

Le « projet vestimentaire » augustéen va bien plus loin qu’une question d’habillement ou de mode, car il s’agit de rétablir l’ordre social, en luttant contre les choix vestimentaires individuels. L’enjeu est de réglementer la société, de la contrôler et de faire respecter les traditions romaines. Pour Auguste la toge devait rester le seul vêtement digne de l’espace public, celui qu’il fallait porter lors d’activités civiques comme les élections, les assemblées populaires ou les procès.

Au fil des siècles les Romains ont donc réussi à imposer une véritable mode vestimentaire : la toge comme signe de romanité et de citoyenneté. Cette mode perdure à l’époque impériale. Pour les sénateurs, cette toge est ornée du laticlave, une large bande de pourpre au bas de leur tunique qui reflète leur appartenance aux hautes sphères de la société et du monde politique. Toges dans l’Antiquité, ‘costards’ aujourd’hui, on voit bien que le vêtement contribue à hiérarchiser implicitement la société et à exclure une partie de la population.

Cyrielle Landrea

Cyrielle Landrea est maître de conférences en histoire romaine à l’université Bretagne Sud. Ses recherches portent principalement sur la culture politique, la mémoire et la noblesse romaine à la fin de la République et à l’époque julio-claudienne.

Bibliographie :

  • C. Baroin, « Genre et codes vestimentaires à Rome », Clio. Femmes, Genre, Histoire,36, 2012, p. 43-66.
  • M. Dondin-Payre, « Toge », dans J. Leclant (dir.), Dictionnaire de l’Antiquité, Paris, 2005, p. 2203.
  • V. Huet, « Jeux de vêtements chez Suétone dans les Vies des Julio-Claudiens », dans F. Gherchanoc et V. Huet (éd.), S’habiller, se déshabiller dans les mondes anciensMètis N.S. 6, 2008, p. 127-158.
  • V. Huet, « Toge », dans L. Bodiou et V. Mehl (dir.), Dictionnaire du corps dans l’Antiquité, Rennes, 2019, p. 616-618.

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