Pythagore et les végétariens gréco-romains

Pendant une semaine, Actuel Moyen Âge voyage dans le temps et vous offre une… Actuelle Antiquité ! Aujourd’hui, la question du végétarianisme dans l’Antiquité…

En janvier 2019, 500 personnalités signent un manifeste à l’origine du « lundi vert » qui appelle à s’abstenir de viande et de poisson au moins une fois par semaine. La consommation de viande n’a jamais autant suscité de polémiques : qu’il s’agisse des opérations de médiatisation des conditions d’élevage et d’abattage des animaux menées par l’association L214, de la prise de conscience des conséquences environnementales de la production et de la consommation de viande, ou encore du développement du véganisme et de l’anti-spécisme. De telles réflexions sur les régimes végétariens ne sont pas inconnues du monde gréco-romain.

Refuser la viande

Scène de suovétaurile, sacrifice au dieu Mars d’un porc, d’un mouton et d’un taureau. Relief de l’autel de Domitius Ahenobarbus, IIe siècle av. J.-C., Rome, Musée du Louvre.
Source

Pour les Anciens, la viande est avant tout la nourriture du sacrifice et du banquet. Selon Athénée de Naucratis, l’instauration de sacrifices sanglants et le partage des chairs animales furent un moyen de détourner les hommes du cannibalisme, donc un marqueur de la civilisation. Pourtant, certains groupes philosophiques ou religieux font le choix de s’abstenir de la consommation de viande, au risque de s’inscrire en marge de la société gréco-romaine et de ses normes.

Au VIe siècle av. J.-C., Pythagore et ses disciples énoncent une philosophie où la croyance en la réincarnation interdit de goûter aux chairs animales, pouvant être celle d’hommes qui ont mué vers d’autres formes de vie. La consommation de fèves, liées aux mondes des morts, est également un tabou pour les Pythagoriciens. Il ne s’agit pas d’un cas isolé, puisque d’autres penseurs grecs, tel Empédocle, se tenaient éloignés de la viande ou de certains aliments. Il en est de même pour l’orphisme, une doctrine religieuse liée au mythe d’Orphée, qui interdit la consommation de viande pour les mêmes raisons que les Pythagoriciens.

À l’époque romaine, la pensée de Pythagore demeure vive. Plusieurs auteurs d’époque impériale font référence à ses préceptes, parmi lesquels on peut citer Jamblique, Diogène Laërce, Plutarque ou Porphyre. Toutefois, cette tradition n’est pas homogène, certains textes laissent entendre que Pythagore consommait de la viande. Le moraliste Plutarque, né vers 45 et mort en 125, est l’auteur d’un traité consacré uniquement à la question de la consommation de viande dans lequel il expose les arguments de Pythagore pour défendre le végétarisme :

« Vous me demandez pour quelle raison Pythagore s’abstenait de manger de la chair de bête ; mais moi, je vous demande avec étonnement quel motif ou plutôt quel courage eut celui qui le premier approcha de sa bouche une chair meurtrie, qui toucha de ses lèvres les membres sanglants d’une bête expirante, qui fit servir sur sa table des corps morts et des cadavres, et dévora des membres qui, le moment d’auparavant, bêlaient, mugissaient, marchaient et voyaient ? Comment ses yeux purent-ils soutenir l’aspect d’un meurtre ? » (Plutarque, Sur l’usage des viandes)

Fresque représentant une tête de cochon et des morceaux de viande (Maison de Sulpicius Rufus (appelée aussi Casa del Porcellino), Pompéi)
(Source)

Bien qu’il se réfère explicitement à Pythagore, Plutarque n’est pas un fidèle adepte de sa pensée, ni un farouche défenseur du végétarisme. Il s’interroge en revanche par le prisme de la morale sur la nécessité de consommer de la viande, mais reconnaît qu’il est difficile de s’en abstenir totalement.

La souffrance animale

Plutarque laisse entrevoir aussi une forme de sensibilité à la condition animale. L’image du meurtre et du sang versé est clairement suggérée. Cette évocation sordide de l’abattage de l’animal est supposée susciter le dégoût :

« C’est un spectacle dégoûtant que de devoir servir sur les tables des riches ces corps morts que l’art des cuisiniers déguise sous tant de formes différentes. » (Plutarque, Sur l’usage des viandes)

Moulage effectué à partir des restes d’un porc à Boscoreale, Ier siècle, Antiquarium de Boscoreale.
Source.

De la même manière, les associations militantes diffusent aujourd’hui de telles images filmées dans les abattoirs afin de sensibiliser le public. Il présente la viande comme l’apanage de l’élite, mais les pauvres pouvaient tout de même y avoir accès, ne serait-ce que sous forme de charcuteries ou de saucisses. Au-delà du souci pour le sort de l’animal, dans ce même traité on peut lire des arguments qui relèveraient aujourd’hui d’une conscience écologique, puisque Plutarque affirme que l’envie de manger de l’animal conduit à oublier la beauté de ces créatures : 

Relief représentant une scène de découpe, Ostie, IIe siècle, Musée de la Civilisation romaine (Rome). Source.

« Nous égorgeons des bêtes douces et innocentes, qui n’ont ni aiguillons ni dents meurtrières, et que la nature semble avoir produites pour nous faire jouir de leur grâce et de leur beauté. […] Nous ne sommes sensibles ni aux belles couleurs qui parent quelques-uns de ces animaux, ni à l’harmonie de leurs chants, ni à la simplicité et à la frugalité de leur vie, ni à leur adresse et à leur intelligence ; et, par une sensualité cruelle, nous égorgeons ces bêtes malheureuses. » (Plutarque, Sur l’usage des viandes)

Plutarque rappelle que la nature offre suffisamment de ressources alimentaires par les végétaux qui permettent de se nourrir sans se souiller. Manger de la viande se justifiait quand les hommes ne maîtrisaient pas les techniques agricoles, mais à son époque, cela relève de la barbarie. Selon lui, tous les raffinements culinaires déployés par les cuisiniers – notamment par l’ajout d’assaisonnements savoureux – ne sauraient en rien enlever à la cruauté de l’acte. Aussi, Plutarque n’hésite-t-il pas à comparer l’association de tous les aromates à ceux utilisés pour nettoyer et embaumer les cadavres lors des rites funéraires.

Pour les antiques partisans du végétarisme, l’abattage d’un animal est comparable au meurtre, renvoyant à la notion de souillure, laquelle relève de la sphère religieuse pour les Anciens. Elle signifie que l’individu est en état d’impureté et ne peut pratiquer sacrifices et offrandes aux dieux. Certains cultes et groupes sacerdotaux nécessitent en effet que leurs participants soient dans un état de pureté absolue, tels les flamines de Jupiter, soumis à des règles extrêmement strictes. Parmi celles-ci, figure l’abstention de viande. En effet, tout contact avec un cadavre est source de souillure et nécessite une purification. D’autres cultes posent l’interdit de la viande, comme chez les dévots d’Isis par exemple.

A-t-on besoin de manger de la viande ?

Dans son traité De l’abstinence, le philosophe néoplatonicien du IIIe siècle Porphyre, probablement influencé par Plutarque, passe en revue les arguments des grandes écoles philosophiques de son temps au sujet de la viande. Selon lui, « le régime non carné contribue à la santé et à une résistance appropriée aux efforts qu’exige la philosophie ». Son attachement à la pensée de Pythagore le mène à un véritable végétalisme.

Comme aujourd’hui, la médecine antique disserte pour distinguer les aliments sains et utiles au corps de ceux qui lui sont nuisibles. Plutarque explique que le corps de l’homme n’est en rien similaire à celui des animaux carnivores, donc que rien ne le destine à suivre un régime carnivore. Il ajoute que les viandes cuisinées de façon sophistiquée et avec des sauces complexes ne peuvent qu’être source d’indigestion. Mieux vaut donc habituer le corps à être privé de viande.

Cette position n’est pas nécessairement celles des médecins antiques, ce qui peut faire écho aux dissensions actuelles sur les bienfaits ou non de la consommation de viande. Pour Oribase, médecin du IVe siècle qui s’inspire largement du célèbre médecin Galien, la viande contient par nature des humeurs mauvaises pour le corps et doit être consommée avec prudence. Cependant, tout dépend de la viande. Pour Galien, le bœuf doit être évité car il génère un sang trop épais, tandis que le porc apparaît comme la meilleure des viandes. Les pieds de cet animal peuvent effectivement être conseillés aux patients. Pour les médecins, tout est affaire de mesure. Cette règle explique la désapprobation de Galien pour le régime des athlètes qui consomment de larges quantités de viande. Pour cette même raison, le philosophe stoïcien Sénèque n’hésite pas à comparer ces sportifs à des bœufs et admet lui-même s’être soumis au régime végétarien et en avoir tiré bénéfice :

Mosaïque représentant un porc et des champignons, Rome, IVe siècle. Musées du Vatican. Source.

« Je m’abstins de nourriture animale. Un an de ce régime me le rendit facile, agréable même. Je m’en trouvais l’âme plus agile et je n’oserais juger aujourd’hui que c’était une illusion. » (Sénèque, Lettres à Lucilius, 108, 22).

Sénèque renonce au végétarisme par crainte de paraître superstitieux. Les stoïciens apparaissent parfois même comme des ennemis du végétarisme. En outre, le végétarisme ne concerne qu’une faible minorité de la population, essentiellement des cercles de lettrés sensibles aux idées philosophiques, ce qu’admet Porphyre lui-même. Néanmoins, le Romain n’est pas un grand amateur de viande, son régime est avant tout centré sur une nourriture végétale, tandis que poissons et volailles sont préférés au bétail. Pour les Romains, se goinfrer de viande est en effet un manque de distinction et rapproche du barbare, à l’image de l’empereur du IIIe siècle Maximin le Thrace qui ne mange quasiment que le produit de la chasse, notamment des sangliers.

L’ancienneté du débat autour de la consommation de viande rappelle combien les choix alimentaires reflètent les valeurs et les préoccupations d’une société. Du sanglier d’Astérix au steak-frites de nos brasseries, le dilemme entre dégustation ou rejet de la viande rapproche donc notre assiette de celle des Anciens.

Dimitri Tilloi-d’Ambrosi

Dimitri Tilloi-d’Ambrosi est agrégé et docteur en histoire. Sa thèse soutenue en 2019 à l’Université Jean Moulin Lyon III porte sur les relations entre la cuisine et la médecine dans le monde romain. Il est également l’auteur d’un ouvrage sur l’alimentation à Rome : L’Empire romain par le menu, paru aux éditions Arkhê (Prix Anthony Rowley 2018).

Pour aller plus loin :

  • Michael Beer, Taste or Taboo : Dietary choices in Antiquity, Totnes, Prospect Books, 2010.
  • Renan Larue, Le végétarisme et ses ennemis : vingt-cinq siècles de débats, Paris, PUF, 2015.
  • Marie-Pierre Horard-Herbin ; Bruno Laurioux (dir.), Pour une histoire de la viande, collection Table des hommes, Presses Universitaires de Rennes, 2017.
  • Dimitri Tilloi-d’Ambrosi, L’Empire romain par le menu, Paris, Arkhê, 2017.

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