Dis-moi ce que tu manges, je te dirais qui tu es

Parmi l’avalanche d’articles durant la campagne présidentielle, vous avez peut-être vu passer cette très drôle série de sondages décalés sur Slate : on nous montrait par exemple que les végétariens soutenaient massivement Jean-Luc Mélenchon. Au contraire, ceux qui préfèrent la « vraie recette » des pâtes à la carbonara soutenaient plutôt Emmanuel Macron.

Dis-moi ce que tu manges, je te dirais pour qui tu votes : notre alimentation dit-elle vraiment qui nous sommes ?

Ce que les moines avaient dans le ventre

Les médiévaux, en tout cas, en sont persuadés. Au XIIIe siècle, Etienne de Bourbon, un grand prédicateur, rédige ainsi une collection d’exempla, des petites histoires à raconter pendant le sermon pour capter l’attention des spectateurs des fidèles. L’une est particulièrement instructive. Attention, story time.

Il était une fois un moine qui un jour devint évêque. Il devient riche et orgueilleux, abandonnant la robe de bure pour de beaux vêtements de laine. Surtout, il renonce au régime alimentaire des moines, marqué par l’ascétisme, et commence à manger de la viande. Sur ce, il meurt. Il monte au ciel, arrive devant saint Pierre et lui demande de le laisser entrer au paradis, puisqu’il est moine (oui, c’est comme ça : être moine, au Moyen Âge, c’est comme être une star dans la file d’attente d’une boîte de nuit : vous connaissez le videur, donc vous entrez direct).

Mais saint Pierre, voyant ses beaux habits, a du mal à croire qu’il est moine. Il appelle saint Benoît, le patron de tous les moines, pour lui demander son avis. Benoît a une très bonne idée : il suffit d’éventrer le moine pour voir ce qu’il a mangé. Aussitôt dit, aussitôt fait. Et évidemment, les deux saints voient alors qu’il n’y a « pas de fèves ni de légumes, mais seulement viandes grasses et riches » dans l’estomac de l’homme. Pas de doute, ce n’est donc pas un moine ! Pour le punir d’avoir menti, ils l’envoient aussitôt en enfer (Exemplum d’Etienne de Bourbon (cité dans Le rire du prédicateur, n° 11, p. 25).

L’alimentation dit le niveau social…

Il s’agit évidemment d’une histoire drôle, outrancière, destinée à faire rire les moines qui l’entendront. Mais le message reste le même : au Moyen Âge, ce que vous mangez dit très directement qui vous êtes – exactement comme les vêtements que vous portez.

Les archéologues le voient en fouillant des dépôts alimentaires : quand on est dans des sites castraux, on trouve des vestiges évoquant une plus grande variété alimentaire que dans des sites ruraux. Pour le dire très simplement (et même si les choses varient beaucoup en fonction du temps et des lieux), les paysans mangent peu de chapon, les nobles peu d’abats. Les nobles privilégient le pain blanc, fait de blé, tandis que les paysans consomment surtout du pain noir, faite de diverses céréales moines fines. Les épices, venues de loin, coûtent très cher et sont donc un signe de richesse et de prestige social. Dans les territoires les plus éloignés des côtés, par exemple à la frontière du Sahara, le sel coûte également très cher et son utilisation va être largement réservée aux élites sociales.

…et c’est toujours vrai aujourd’hui !

Vous allez me dire que ce n’est plus vrai aujourd’hui, où presque tous les produits sont accessibles au supermarché du coin ? Mais, au contraire, derrière nos alimentations se dissimulent presque toujours des déterminismes géographiques, culturels, économiques et sociaux. Certaines évolutions sont collectives : en Europe, depuis vingt ans, on consomme de moins en moins de lapin, puisque celui-ci est devenu, à travers les peluches et les dessins animés, un animal « mignon » que l’on n’aime plus manger.

Titien, La Vierge à l’Enfant avec Sainte Catherine, 71x87cm, 1530, Musée du Louvre

Au contraire, au Moyen Âge, le lapin est peu à peu introduit en Europe, à partir de la péninsule Ibérique, notamment par des seigneurs qui créent des garennes pour les élever.

Mais la plupart de ces choix sont individuels : ce que vous mangez, ou que vous ne mangez pas, en dit long sur vous. Les aliments dits de luxe sont massivement consommés par les élites sociales et économiques. Au contraire, la « malbouffe » touche avant tout les classes sociales moyennes ou défavorisées. Les hommes mangent plus de viande et moins de légumes que les femmes. Les végétariens votent surtout à gauche, alors que les amateurs de gibier votent surtout à droite. Les enfants de cadres consomment trente fois moins de Coca que les enfants d’employés. Et ce ne sont pas que les aliments, car l’endroit où vous déjeunez, le temps que vous prenez pour manger, ce que vous faites en même temps (télé ou pas télé ?), le temps que vous passez à cuisiner, la fréquence à laquelle vous mangez au restaurant : tout est en partie déterminé par votre identité sociale.

Il y a même une branche de la sociologie qui étudie cela : c’est ce qu’on appelle les food studies. A nos collègues sociologues et anthropologues engagés dans cette branche, je conseillerai donc d’adopter saint Pierre et saint Benoît comme saints patrons.

Par contre, merci de ne pas adopter leur méthode d’enquête…

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Pour en savoir plus

  • Albert Lecoy de la Marche et Jacques Berlioz, Le rire du prédicateur. Récits facétieux du moyen âge, Turnhout, Brepols Publishers, 1999, n° 11, p. 25.
  • Sur l’alimentation médiévale, voir Alban Gautier, Alimentations médiévales Ve-XVIe siècle
  • Sur les lapins, voir la thèse de Cécile Callou, La diffusion du lapin (Oryctolagus cuniculus) en Europe occidentale : aspects historiques, biogéographiques, évolutifs et anthropologiques, soutenue en 2000.

NB : merci à C.V. pour son commentaire qui me permet de corriger plusieurs aspects de cet article.

2 réflexions sur “Dis-moi ce que tu manges, je te dirais qui tu es

  1. Merci pour votre travail sur ce blog. Toutefois je n’ai pas pu m’empêcher de tiquer à la lecture de votre billet, en raison de plusieurs erreurs et approximations :

    -Il n’y a pas systématiquement « beaucoup plus de viande », comme vous l’écrivez, sur les sites castraux que sur les sites ruraux (d’ailleurs on n’y trouve pas de « viande », mais des os animaux composant des assemblages qui sont ensuite déterminés, et tous ne correspondent pas à des vestiges de consommation). Il y a du vrai dans cette affirmation pour la période XIe-XIIIe siècle en Europe Occidentale, mais au Haut Moyen Âge, ainsi qu’au XIVe-XVIe siècle et dans le nord de l’Europe pendant toute la période médiévale, la viande est très largement consommée, en quantité, tant en milieu urbain et rural qu’en contexte élitaire. La nature de la viande consommée (espèce, âge et taille de l’animal) est en revanche beaucoup plus variable et signifiante en termes sociaux.

    -Contrairement à ce que vous écrivez, il y a bel et bien des lapins en France au XIe-XIIe siècle, voire avant, présents à l’état semi-sauvage. Voyez par exemple la thèse d’archéozoologie de Cécile Callou, ou bien un simple cartulaire d’abbaye… En cherchant un peu vous trouverez des mentions de ces animaux. Je vous donne un exemple, voyez en bas de la page, un document du XIe siècle (j’ai eu l’original en main et l’analyse paléographique et diplomatique confirme bien cette datation) : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6155933v/f185.item

    -Enfin, il est quelque peu absurde d’affirmer comme vous le faites que le sel coûte cher et qu’il s’agit d’un signe de prestige social. C’est en fait un produit de première nécessité, recherché et consommé par l’ensemble de la société médiévale. Ce n’est absolument pas un signe de distinction, à l’image des menues épices. Au contraire, le goût salé est caractéristique de la consommation carnée des milieux paysans, dans lesquels les salaisons sont plutôt consommées que les viandes fraîches.

    J’ai bien conscience que ce billet a pour but la valorisation de notre période de prédilection auprès d’un public élargi. J’ai très régulièrement l’occasion de faire de même auprès du public dans ma pratique professionnelle de l’archéologie. Toutefois, cela ne dispense en rien de vérifier les informations diffusées, d’autant plus si le billet s’adresse à un public de non-spécialistes !

    Un grand merci encore une fois pour tout votre travail, j’espère que ces quelques remarques vous seront utiles !

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    1. Bonjour !

      Merci beaucoup pour ces précisions. Je corrige de suite l’article sur les différents éléments que vous indiquez.

      Pour la viande, en effet, c’est ce que je voulais dire (plus de variété d’espèces consommées en milieu castral), mais c’était maladroitement formulé.
      Le sel, quand même, ça dépend où : à Jérusalem à la fin du XIIe siècle le roi demande à un marchand de le fournir en sel « qu’on ne peut trouver nulle part sauf à prix d’or ». Mais c’est peut-être quelque chose de conjoncturel plus que de structurel. J’avais également en tête les pages de Fauvelle-Aymar sur le commerce du sel en Afrique subsaharienne : mais là encore, c’était très clairement mal formulé et j’aurais dû préciser !
      Pour les lapins, enfin, je m’étais basé sur des articles un peu trop datés je pense (notamment https://www.persee.fr/doc/htn_0018-439x_1986_num_2_1_2054). Je ne connaissais pas du tout la thèse de C. Callou et vous remercie vivement de me l’avoir indiqué !

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