Chirac à Saint-Denis

Jacques Chirac est mort jeudi dernier et a été enterré en grande pompe lundi : exposition du cercueil, discours du président actuel devant une foule composée de hauts dignitaires français ou étrangers, minute de silence dans les écoles, etc. Au Moyen Âge, la mort des puissants, en particulier du roi, est également un moment politique crucial, marqué par une cérémonie soigneusement préparée.

Le roi est mort !

Précisons d’abord que le rituel des funérailles royales a beaucoup évolué au fil du temps. Entre le VIIe siècle et le XVIe siècle, on n’enterre plus les rois de la même façon : ni au même endroit, ni avec les mêmes gens, ni avec les mêmes objets, etc. En outre ces rituels changent également beaucoup entre les différents pays : impossible donc de généraliser sur « la mort du roi au Moyen Âge ».

On retrouve néanmoins certains points communs avec aujourd’hui. D’abord parce que la nouvelle de la mort du roi est annoncée dans tout le royaume : il s’agit d’un événement politique et médiatique majeur. En Catalogne, les officiers municipaux de toutes les villes du royaume font sonner le tocsin et crient en ville « le seigneur roi est mort » pendant plusieurs heures (ce qui ne devait pas du tout être lassant). On décrète plusieurs jours de deuil national, qui sont chômés, et toutes les villes doivent organiser des processions, auxquelles la population locale est forcée d’assister. Flambeaux, faux cercueil, prières publiques, rues décorées des insignes de la royauté, repas offerts aux pauvres, etc. : on met les petits plats dans les grands.

Enterrer le roi

Autre point commun : autour du corps royal se déploie une grande cérémonie visant à glorifier le roi défunt. Tout est fait pour mettre en scène son autorité. En 1189, on enterre ainsi Henri II Plantagenêt, roi d’Angleterre : selon un chroniqueur, on le porte à sa tombe « vêtu comme un roi, portant la couronne sur la tête, ayant aux mains des gants et l’anneau d’or, tenant le sceptre dans sa main, portant des chaussures tissées d’or, des éperons, un baudrier et une épée ». Entouré des symboles de sa fonction, le roi est toujours enterré en grande pompe. En Catalogne, des nobles, triés sur le volet, tournent autour du cercueil royal à cheval, dans la grande salle du palais royal, puis brisent leurs boucliers.

Funérailles royales, wikipedia

Les rois eux-mêmes se soucient de leur futur enterrement : le testament du roi de Catalogne Pierre le Cérémonieux précise qu’il faudra l’enterrer avec tous les « signes de la royauté », notamment une superbe couronne d’argent, d’or et de cristal, dont on exhibera également une copie sur le tombeau, le tout « en mémoire de nous ». Nos cérémonies contemporaines sont beaucoup plus sobres : seul le drapeau français, drapé sur son cercueil, rappelle la dignité de l’ancien président. Cependant, certains rois préfèrent des funérailles plus humbles, dans une perspective chrétienne : plusieurs demandent qu’on ne leur construise pas de tombeau, ou qu’on les enterre vêtus d’une simple tunique franciscaine ou cistercienne.

Quand la mort rassemble

Lors de la cérémonie, on prononce l’oraison funèbre du roi défunt, rappelant ses exploits, sa grandeur d’âme, sa justice – et, comme pour Chirac, passant sous silence les défauts, les petites trahisons, les échecs… Le but est bien d’héroïser le roi défunt, pour construire sa mémoire : à cet égard, le traitement médiatique assez délirant consacré au décès de Chirac (et bien analysé dans cet article d’Acrimed) répond à un but finalement assez proche.

Mort de Henri roi des Romains (Paris, BnF, Français 230 f.259v)

La cérémonie attire les élites politiques du temps, et notamment, bien sûr, les élites ecclésiastiques. En juillet 1223, les archevêques de Reims et de Sens, vingt évêques et le légat du pape assistent aux funérailles de Philippe Auguste. On y trouve aussi des souverains étrangers : Bill Clinton et Vladimir Poutine pour Chirac, Jean de Brienne, roi de Jérusalem, en 1223. On sait parfois que « le peuple » participe à la cérémonie : après la mort de Baudouin Ier, roi de Jérusalem, un chroniqueur nous décrit la foule de la Ville sainte pleurant et se lamentant lors du passage du cortège funèbre.

Le chroniqueur précise d’ailleurs que tous pleurent le roi : chrétiens, juifs et sarrasins. Dans cette société métissée qu’est l’Orient latin, la mort du souverain est un moment fédérateur. Les larmes de la foule disent l’unité (fantasmée) du royaume, uni dans le deuil d’un ancien dirigeant.

Le choix du lieu

Et puis, évidemment, se pose la question du lieu de l’enterrement. Aujourd’hui, le choix est largement individuel et familial : Chirac sera enterré au cimetière du Montparnasse, près de sa fille. Au Moyen Âge, le tombeau du roi devient quant à lui un important lieu de mémoire, à la fois pour la dynastie et pour le royaume. Attirant visiteurs et pèlerins, il peut s’agir d’un enjeu économique que les grandes églises ou monastères du royaume se disputent âprement… !

Certains souverains choisissent une église particulière, en fonction de leur spiritualité ou de leurs liens avec le lieu. Parfois, le corps royal est dispersé entre plusieurs lieux : ainsi de Frédéric Barberousse, mort en croisade, dont la chair est enterrée à Antioche, les os à Tyr (ou à Jérusalem) et les entrailles à Tarse… (et la tête, alouette ?).

D’autres rois privilégient la mémoire familiale. Les rois de France se font ainsi enterrer à Saint-Denis, préparant avec soin leurs tombeaux, remaniant régulièrement la disposition des tombes pour construire un discours architectural mettant en scène la continuité de la lignée royale. Chaque roi bénéficie dès lors du capital de prestige de tous ses ancêtres accumulés.

Gisants de Charles V et Jeanne de Bourbon, basilique Saint-Denis, source : wikipédia

Chirac est mort, vive Chirac !

Il y a tout de même une différence essentielle entre le Moyen Âge et notre époque contemporaine. Lundi dernier, on a enterré un ex-président. Or, au Moyen Âge, le roi meurt en étant encore roi, puisque c’est une fonction que l’on occupe à vie. Dès lors sa mort rime toujours avec une succession politique. Vu qu’il s’agit d’un moment délicat, son successeur – généralement son fils – assiste évidemment aux funérailles, revêtu des attributs de la royauté.

Peu à peu, à mesure que la transmission héréditaire de la couronne se stabilise, notamment en France, une nouvelle formule se développe : « le roi est mort, vive le roi ! », attestée en 1498 sous cette forme. La phrase, très célèbre, vise à affirmer la continuité automatique de la lignée royale : à l’instant même où le vieux roi décède, un nouveau roi apparaît. Cette phrase participe du développement du principe dit des « deux corps du roi » : le roi a un corps mortel, qui meurt, et un corps immortel, qui se transmet à son successeur.

Le corps du roi est placé au cœur de la cérémonie. Il est notamment exposé à visage découvert. Ce qui pose parfois des soucis logistiques… Philippe III meurt ainsi le 5 octobre 1285, à Perpignan. Son corps n’arrive à Saint-Denis que le 3 décembre : partout, villes, seigneurs et abbayes ont tenu à rendre hommage au roi décédé, ce qui a retardé le cortège royal. Heureusement, on avait pris la précaution d’enterrer d’abord ses chairs, détachées du corps, et de ne ramener « que » ses os. Pour retarder la décomposition, on fait parfois des choix radicaux : quand Baudouin Ier de Jérusalem meurt, en 1118, en Egypte, on décide de l’éviscérer et de le remplir de sel et d’herbes aromatiques, pour qu’il soit un minimum présentable au moment de l’enterrer à Jérusalem…

Petit à petit, on prend l’habitude de faire réaliser une effigie du roi défunt, en bois et en cire, un véritable corps virtuel qu’on traite comme s’il était vivant et qui symboliquement ne « meurt » qu’au moment où on ferme sa tombe. Du coup, à partir de ce moment, le nouveau roi ne peut plus assister aux funérailles de l’ancien : il ne saurait y avoir deux rois de France présents au même moment ! En 1547, Henri II vient par exemple asperger la dépouille de son père, exposée au château de Saint-Cloud : il peut faire face au corps mort de son père, mais auparavant on déplace l’effigie du roi défunt, car les deux rois – l’un de chair, l’autre de cire – ne peuvent pas se croiser…

Autour du corps du roi défunt se nouent ainsi des enjeux économiques, religieux, politiques, symboliques, etc. La cérémonie funéraire met autant en scène la grandeur du souverain – et de son lignage – que l’unité du royaume, attachée à son prince décédé. Aujourd’hui, le pouvoir ne se transmet plus héréditairement et n’appartient plus à une seule famille (enfin, en théorie) : les enjeux des funérailles royales/présidentielles ne sont donc plus du tout les mêmes. Reste qu’une forme de sacralité politique est toujours présente. Et reste, surtout, que ces grandes cérémonies publiques autour d’un dirigeant défunt remplissent un même but : réenchanter le pouvoir en place et, par-là même, contribuer à ce qu’il dure. Quand on pleure le roi défunt, on accepte en même temps son successeur. Dès lors, qu’accepte-t-on, quand on pleure Jacques Chirac ?

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Pour en savoir plus

  • M. Gaude-Ferragu, D’or et de cendre. La mort et les funérailles, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2005
  • Ernst Kantorowicz, Les deux corps du roi, Paris, Gallimard, 1989
  • F. Leferme-Falguières, « Cérémonial d’État et rituel monarchique : les funérailles royales et le sacre. », dans : F. Leferme-Falguières, Les courtisans: Une société de spectacle sous l’Ancien Régime, 2007, pp. 19-79

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