Entretien – Imaginer une autre histoire des « Grandes Découvertes »

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Dans son dernier roman, Civilizations, Laurent Binet raconte une uchronie : une histoire qui n’a jamais eu lieu mais qui aurait pu exister. L’uchronie repose sur ce qu’on appelle un turning point, un basculement. Ici, c’est l’idée que les voyages des Scandinaves, aux IXe-XIe siècles, qui atteignent le Groenland et le nord de l’Amérique (ce qui s’est vraiment passé), auraient pu suffire à diffuser en Amérique les anticorps, les chevaux et la maîtrise du métal (ce qui n’a pas eu lieu). Dès lors, six siècles plus tard, les grandes civilisations dites « précolombiennes », en particulier les Incas et les Aztèques, savent non seulement résister à l’arrivée des Européens, mais parviennent même à inverser la tendance.

Le roman se déroule en 1531. Il y a quarante ans, un navigateur génois ambitieux, Christophe Colomb, a disparu sur l’Atlantique et n’est jamais revenu. C’est alors que l’empereur inca Atahualpa débarque à Lisbonne et, face à une Europe divisée par les guerres de religion et ruinée, décide d’en entreprendre la conquête…

  • Pourquoi avoir choisi cette période-là ? Est-ce que vous avez été influencé par d’autres uchronies ayant choisi elles aussi de réécrire les Grandes Découvertes ? (je pense en particulier à La rédemption de Christophe Colomb de Scott Card ou à La porte des mondes de Silverberg)

La plupart des uchronies concernent la Seconde guerre mondiale, et certaines sont très réussies, comme Fatherland ou Le Maître du haut château. J’avais déjà écrit sur la Seconde guerre, mais suite à une invitation au Salon du livre de Lima, je me suis intéressé à la conquête de l’empire inca par Pizarro, dont la geste m’a immédiatement fasciné.

  • Toute la troisième partie du roman, la plus longue, celle qui suit Atahualpa, imite la forme d’une chronique historique. Le chroniqueur anonyme s’attache à donner un récit vrai des événements. Est-ce que vous avez lu des chroniques pour vous inspirer dans cette partie ?

Oui, j’ai lu les chroniques de la conquête, en premier lieu celle de Bernal Diaz del Castillo, celle de Pedro Pizarro, le neveu de Francisco, les lettres de Cortés à Charles Quint, les Commentaires royaux sur le Pérou des Incas d’Inca Garcilaso de la Vega, mais cette partie s’inspire aussi des écrits de Machiavel, de l’Heptameron de Marguerite de Navarre, des lettres des ambassadeurs de l’époque, et, au delà, de Michelet, de Lorenzaccio et de Salaâmbo, qui a toujours été ma référence ultime en matière de littérature épique.

  • A la différence d’un grand nombre de romans uchroniques, vous avez à cœur d’inventer des sources alternatives, des sources qui auraient pu être : les lettres que s’échangent les humanistes Thomas More et Erasme, un poème épique intitulé Les Incades (au lieu des Lusiades), etc. Comment s’y prend-on quand on veut inventer une source plausible ?

Eh bien c’est très simple : on s’écarte le moins possible de la source originale. Pour les Incades, calquées sur les Lusiades de Camoes, par exemple, j’ai soigneusement sélectionné des strophes qui pouvaient coller à mon histoire, et me suis contenté d’en changer quelques mots : remplacer Orient par Occident par exemple, à charge pour moi de rectifier les éventuels petits écarts métriques induits par ces changements.

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Hans Holbein, Erasmus, vers 1525. Source : Wikicommons

Pour la correspondance fictive entre Erasme et Thomas More, j’ai emprunté à leurs correspondances réelles des formules, des phrases, des anecdotes qui pouvaient coller avec mon intrigue et j’ai essayé autant que faire se peut de m’imprégner de leurs préoccupations respectives et de leurs propres référents, littéraires, historiques, théologiques, etc.

Le plus facile a été la seconde partie, qui était une réécriture du journal de Christophe Colomb : toutes les premières pages sont un montage de citations à partir de son vrai journal (même si la seule trace que nous avons du journal est la version retranscrite à la troisième personne par Las Casas qui, heureusement, recopiait souvent intégralement des passages à la première personne entre guillemets). Puis, progressivement, j’ai introduit quelques changements dans le déroulé du texte, par petites touches, tout d’abord, puis dans des proportions de plus en plus massives par la suite. C’était d’autant plus simple que Colomb n’avait que deux préoccupations : Dieu, et l’or. Si on ajoute à cela ses émerveillements devant les beautés de la faune et de la flore, recourant toujours peu ou prou aux mêmes formules superlatives, il devient assez facile de l’imiter. A la fin, j’avais l’impression de pouvoir écrire comme lui au kilomètre. Je me suis d’ailleurs amusé, vers la fin de cette partie, à réinjecter ses propres écrits, par endroit, au milieu des miens, et je mets au défi quiconque de les distinguer.

  • Derrière la réécriture, on devine un très gros travail de documentation historique. Qu’est-ce que vous avez lu pour vous documenter sur la période ? Est-ce qu’on doit connaître l’histoire pour la réécrire ?

Bien sûr, c’est tout à fait nécessaire. Tout le principe de l’histoire contrefactuelle repose sur l’écart avec l’histoire avérée.

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Le massacre de Cholula dans le Lienzo de Tlaxcala (1584). Source : Wikicommons

Naturellement, tout le monde sait que les Incas n’ont pas envahi l’Europe. Mais j’avais envie de construire une histoire en miroir : ce que les Incas feraient en Europe serait parallèle à ce qu’avaient fait Cortés et Pizarro. Ainsi, dans mon histoire alternative, les Incas, prévenus que les autorités espagnoles sont déterminées à les arrêter à l’aube, se livrent à un spectaculaire massacre dans la ville de Tolède. Ce massacre, que j’ai voulu calqué dans la forme sur la Saint Barthélemy, est en réalité inspiré de celui de Cholula, commis par les hommes de Cortés.

Par ailleurs, comme l’a dit Karine Papillaud dans une critique de mon livre, je tenais absolument à « tenir les rênes de (m)a fiction en ne modifiant l’histoire qu’à partir des données de mon hypothèse ». Cela impliquait une connaissance très fine des institutions, des mœurs, de la situation politique, économique et sociale du XVIe siècle. Par exemple, si Atahualpa voulait prendre la place de Charles Quint, il ne lui suffisait pas de le capturer comme Pizarro avait capturé Atahualpa dans la réalité. Il devait aussi se faire adouber par les Cortés, les parlements de Castille et d’Aragon. Or, comme l’intronisation de Charles Quint, vingt ans plus tôt, par ces mêmes Cortés, avait été hautement problématique, j’ai puisé dans ces épisodes historiques pour les transposer dans mon intrigue contrefactuelle. Mon travail était donc beaucoup de transposition, mais une bonne transposition nécessite une grande familiarité avec le modèle original.

  • On voit aussi combien vous aimez jouer avec l’histoire, la vraie. Par exemple, les « 95 thèses du Soleil », qui imposent les principes religieux des Incas, mêlent des éléments tirés des vraies 95 thèses de Luther (critique du pape et des indulgences) avec des choses totalement uchroniques. Jusqu’où peut-on aller dans ce jeu avec l’histoire ? Peut-on tout réécrire ?

On peut faire ce qu’on veut, et le lecteur a le droit d’adhérer ou pas. On est toujours sur une ligne de crête. Trop calqué sur la réalité historique, le roman n’a aucun intérêt par rapport à un bon livre d’histoire. Trop éloigné, il perd l’adhésion du lecteur.

  • Est-ce que vous vous attendiez à recevoir des critiques d’historien.ne.s ? L’uchronie, après tout, peut s’apparenter à un travail de falsification…

Non, l’uchronie ne fonctionne que dans la mesure où elle se réfère sans cesse à l’histoire véritable. L’essentiel du plaisir qu’elle procure vient de là. Il ne peut donc pas y avoir de falsification parce que, par définition, l’uchronie est une fiction qui s’exhibe comme telle.

Je dois dire que je n’ai d’ailleurs à ce jour jamais eu aucune critique négative émanant d’historiens. Loin de s’offusquer, ils se piquent au jeu des hypothèses et du « what if » en général. Jusqu’à maintenant, ils ont trouvé mon travail très solide.

Les gens qui critiquent la vraisemblance de mon récit sont en général peu familiers de l’histoire du XVIe siècle. Par exemple, on m’a reproché de faire adopter par mes Incas le drapeau arc-en-ciel comme bannière. Or, ce drapeau arc-en-ciel était l’emblème des paysans allemands révoltés lors de la guerre des paysans, et c’est aussi encore aujourd’hui, le drapeau d’indiens aymaras en Bolivie.

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Atahualpa, portrait datant du XVIe siècle. Source : Wikicommons

Certains ont trouvé trop politiquement correct le fait qu’Atahualpa vienne en aide aux juifs et aux morisques d’Espagne. Mais Cortés n’a pas fait autre chose au Mexique : il s’est allié avec les populations opprimées par l’Empire aztèque. La vraisemblance a toujours gouverné mes choix narratifs, en fonction de ce que je savais de l’histoire réelle.

  • En vous lisant, on ne cesse de se dire que c’est absurde, impensable, impossible : que jamais deux cents Incas n’auraient pu ainsi s’emparer de Charles Quint puis de l’Espagne, en quelques mois. Et puis on se rappelle que Pizarro et Cortés ont fait exactement ça, aussi impossible que ça paraisse. Le roman, et a fortiori l’uchronie, doivent-ils selon vous aider à rappeler combien l’histoire avérée est improbable, et donc fragile ?

Oui, exactement ! C’était ça, la réaction que je voulais susciter chez le lecteur, qu’il se dise « N’importe quoi ! C’est trop gros, c’est exagéré, c’est invraisemblable, impossible. » Peut-être, mais c’est pourtant ce qui s’est passé.

Je fais d’ailleurs dire à mon personnage Atahualpa : « on ne prend pas possession d’un pays avec moins de deux cents hommes. Seul un fou pouvait l’imaginer. » Or, ces fous, dans la réalité, ont non seulement caressé cette ambition démente, mais ils ont réussi. Cortés et Pizarro ont effectivement vaincu des empires de plusieurs millions de personnes. Comment ont-ils fait et comment adapter leur stratégie à l’Europe ? De quels atouts, de quels alliés, de quelles circonstance favorables ont-ils bénéficié ? Est-ce transposable pour les Incas dans l’Europe du XVIe, avec ses guerres de religion, ses querelles dynastiques, ses bouleversements épistémologiques ? C’était ce jeu de stratégie qui m’intéressait (d’où le clin d’œil au jeu vidéo dans mon titre : l’uchronie est cela avant tout, un jeu, et je pense que tout roman devrait l’être aussi, au fond).

Cortés avait profité des croyances des Aztèques qui l’ont pris pour leur dieu Quetzalcoaltl de retour de l’océan Atlantique ? Atahualpa bénéficierait de la révolution copernicienne pour imposer sa religion du Soleil. Etc.

  • L’histoire que vous racontez donne la part belle aux femmes. Dans toute la première partie du roman, c’est la fille d’Eirik le Rouge, Freydis, qui mène les Groenlandais dans leur incroyable périple. Ensuite, la princesse cubaine Higuénamota joue un rôle crucial, à la fois conseillère et diplomate d’Atahualpa, comme un double inversé de la Malinche qui aida tant Cortés à conquérir le Mexique… Est-ce que réécrire l’histoire d’hier aujourd’hui, inventer une histoire qui aurait pu être, passe forcément par donner ce rôle et cette visibilité-là aux femmes ?

Je n’ai pas inventé la fille d’Erik le Rouge, Freydis, qui est présentée dans les Sagas du Vinland comme une femme extrêmement dure, courageuse et cruelle. Il semble bien que les femmes n’étaient pas des second rôles chez les Vikings.

Par ailleurs, Cortés n’aurait jamais pu réussir sans l’aide de la Malinche, une esclave indienne qui est devenue sa traductrice, sa maîtresse, la mère de son fils et sa conseillère. C’est elle, notamment, qui lui évite de se faire arrêter et probablement tuer à Cholula. Son personnage est absolument fascinant et a inspiré celui d’Higuénamota mais aussi celui d’Eléonore d’Autriche, la femme de François Ier ou celui de Quispe Sisa, la soeur d’Atahualpa qui épouse Lorenzino de Médicis, alias Lorenzaccio.

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Cortès et la Malinche (dessin Jujomx, source Wikicommons)

En Europe également, les femmes jouent un rôle de premier plan : Marie de Hongrie, Marguerite de Navarre, Catherine de Médicis…

A Cuba, la mère d’Higuénamota, Anacaona, était une reine poétesse dont Las Casas lui-même louait les vertus.

Je n’ai donc pas eu besoin de forcer l’Histoire pour mettre les femmes au premier plan. Les femmes en ont toujours fait partie, chez les Vikings, en Europe ou en Amérique. L’un des événements diplomatiques les plus importants du XVIe siècle s’appelle « la Paix des Dames » en 1529. Elles ne sont pas invisibles, elles sont là, sous nos yeux. Il suffit de les voir.

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