Les Vikings étaient-ils racistes ?

Nos représentations de l’univers médiéval sont souvent, consciemment ou non, empreintes d’un imaginaire de pureté ethnique et raciale, comme un contrepoint des sociétés d’aujourd’hui. On pense aux hordes de « Haradrims » orientalisants qui déferlent sur Minas Tirith dans le dernier volet du Seigneur des Anneaux ; ou plus récemment aux controverses suscitées par les jeux vidéos Kingdom Come Deliverance et Mordau. Ces fantasmes touchent tout particulièrement les Vikings, référence constante dans les milieux d’extrême-droite, de l’alt-right aux néo-nazis. Mais les anciens Scandinaves se posaient-ils les questions en ces termes ?

Des « hommes bleus » ?

Les anciens Scandinaves ont sans aucun doute eu l’occasion de rencontrer des hommes à la peau sombre – voire très sombre. Des annales irlandaises du IXe siècle racontent ainsi que les fils d’un certain Ragnall, installé dans les Orcades, auraient conduit une expédition viking en Espagne, puis jusqu’en Afrique, où ils auraient combattu des « Mauritaniens » (Mauriotánuibh en vieil irlandais) et pillé leur pays. Sur le chemin du retour, ils se seraient arrêtés en Irlande avec de nombreux captifs : des « hommes noirs », s’empresse de préciser l’auteur. Certains de ces Africains auraient passé plusieurs années sur l’île.

L’expédition des fils de Ragnall est assez exceptionnelle ; mais il y a d’autres régions où les Scandinaves ont pu entrer en contact avec des populations à la peau plus sombre que la leur. En effet, alors que les Danois et les Norvégiens organisent des raids dans toute l’Europe Occidentale, d’autres groupes se dirigent vers l’est et, remontant les fleuves russes, atteignent Constantinople, la mer Caspienne et le califat Abbasside, que les sources scandinaves appellent Serkland. Ils y rencontrent des « hommes bleus » : blámenn, au singulier blámaðr.

Presque… mais en plus grand !

Rassurez-vous, on n’est pas en train de vous dire que les populations orientales étaient bleues au Moyen Âge ! Le plus probable est que la perception des couleurs et de leurs différentes nuances ait évolué avec les siècles. Le blá des anciens Scandinaves ne correspond pas parfaitement à notre bleu, mais semble désigner plus généralement une couleur sombre aux teintes bleues, vertes ou éventuellement brunes. Un blámaðr est donc un homme dont la peau était perçue comme particulièrement sombre. L’Afrique, que les sources scandinaves appellent Bláland, est leur pays par excellence, mais on en trouve aussi dans tout l’Orient.

Couleur et valeur

La couleur des blámenn leur donne aux yeux des Scandinaves quelque chose d’étrange et de vaguement inquiétant. Évoquant les vastes et froides terres au nord de la mer Noire, l’écrivain islandais Snorri Sturluson (1179–1241) raconte qu’« il s’y trouve des peuples de nombreuses sortes et de nombreuses langues : il s’y trouve des géants et des nains, des blámenn et de nombreuses sortes de peuples bizarres » – soit autant de créatures légendaires qui ont en commun de ne pas être vraiment humaines.

BL: Royal MS 10 E IV, f. 30v.

Cette altérité est généralement associée à des valeurs négatives. La Bartholomeus saga postola, une vie de saint Barthélemy composée en vieux norrois au XIIIe siècle, décrit l’apparition, après que l’apôtre a détruit une idole païenne, d’ « un terrible blámaðr, plus noir que le goudron, fier, avec son nez pointu, sa longue moustache et sa barbe noire, laid, avec ses cheveux noirs lui tombant jusqu’aux orteils… Feu et soufre lui sortaient de la bouche et du nez ». Le bleu (blá) et le noir (svart) se mêlent ici dans une figure terrifiante et démoniaque. Dans les textes chrétiens, le blámaðr est en effet très clairement associé à l’altérité religieuse et plus particulièrement à l’islam. Les croyances antérieures à la christianisation sont bien plus difficiles à saisir, mais la mythologie norroise rappelle que le Ragnarök – ou « Crépuscule des dieux » – viendrait du sud, sous la conduite du démon Surtr (« Noir »), qui habite des terres dévastées par le soleil.

Les « hommes bleus » sont-ils une race ?

Au Moyen Âge, l’altérité religieuse est rarement conçue comme innée et définitive : les frontières religieuses n’empêchent pas les échanges économiques et les contacts culturels ; surtout, on garde toujours espoir de voir l’autre se convertir tôt ou tard. Au contraire, certains textes norrois semblent avoir poussé très loin la réflexion sur l’altérité des blámenn, qu’ils présentent comme indépassable et quasi-génétique.

Écrite dans la première moitié du XIVe siècle, la Mágus saga jarls décrit l’arrivée à la cour du roi des Saxons d’un « Homme aux deux teintes » (Hálfliti-maðr) d’apparence assez étrange : l’un de ses yeux est noir, l’autre est d’un brun jaunâtre comme celui d’un chat ; l’une de ses joues est « blanche comme la neige », l’autre est d’un brun jaunâtre, de sorte qu’une de ses faces est « laide et répugnante », l’autre « claire et belle ». Méfiant, le roi lui demande d’où il vient ; l’étranger répond : « Je suis né dans le Bláland [en Afrique]. Mon père était un blámaðr, mais ma mère descendait du nord, de l’autre côté de la mer, de sorte que je suis noir d’un côté, ce que je tiens de mon père, et vous en verriez beaucoup dans le Bláland qui me ressemblent – en bien plus hideux cependant – ainsi que dans la Grande Scythie ».

Les deux couleurs se juxtaposent mais ne se fondent pas : s’interrogeant sur l’aspect que pourrait avoir la progéniture d’un père africain et d’une mère scandinave, l’auteur semble exclure la possibilité de tout métissage. Et pourtant la réflexion ne s’arrête pas là, car l’ « Homme aux deux teintes » s’indigne contre les jugements que le roi porte sur lui sur la base de ses couleurs de peau : « Nul ne se crée lui-même. Mon apparence n’a pas été décidée par moi, et on ne peut la qualifier de genre, car il n’existe presque personne qui me ressemble, alors vous pourriez éprouver ma conduite avant de me considérer comme un type bizarre ». Une réflexion que connaissent bien, sans doute, tous ceux qui ont à subir la discrimination à l’embauche. En l’occurrence, la victime n’est pas un personnage à part entière, mais un des nombreux avatars de Mágus, le héros éponyme de la saga, et donc une figure plutôt positive.

Alors, les anciens Scandinaves étaient-ils racistes ? Certes, ils s’étonnent de la couleur de peau des populations méridionales et orientales, qu’ils associent à des valeurs négatives. Au réflexe de rejet pour l’altérité physique, considérée comme de la laideur, s’ajoutent des oppositions assez manichéennes du blanc et du noir. Comme les jugements de valeur qui en découlent sont souvent d’inspiration chrétienne, il n’est pas toujours facile de savoir ce qu’en pensaient les Scandinaves de l’Âge viking. Ce qui est sûr, c’est que le texte qui pousse le plus loin le questionnement proprement « racial » est aussi le premier à remettre en cause les préjugés qu’il implique. Une prise de recul dont tout le monde n’est pas capable aujourd’hui…

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 Pour aller plus loin

  • « Magus saga jarls », éd. Cederschiold, Gustaf, in Fornsögur Suðrlanda, Lund, 1884, p. 1-42.
  • The Viking World, dir. Stefan Brink et Neil Price, London, Routledge, 2008.
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8 réflexions sur “Les Vikings étaient-ils racistes ?

  1. Problématique d’article super intéressante, mais très complexe de répondre, car les sources pouvant permettre de répondre seront forcément indirectes (archéologie notamment) . Et c’est là que je vois une petite faiblesse dans l’article, la majorité de l’argumentaire est issu de textes, qui plus est écrit par des chrétiens en pays chrétiens. Et donc on ne peut pas dire si les scandinaves pré-chrétiens étaient racistes ou pas car ce n’est pas d’eux que parle ces texte, mais la visions que les chrétiens de cette époque avaient d’eux. Si l’Edda en prose de Snorri Sturluson nous permet d’avoir une idée de la mythologie et spiritualité des scandinaves pré-chrétiens, il ne faut pas me semble-t-il, pour autant oublier que sa vision son interprétation et sa restitution, est forcément influencé par sa propre mythologie et spiritualité qui est chrétienne. Cet article mériterait d’être plus poussé, car en l’état il peut juste nous renseigner sur la vision de « l’autre » par les scandinaves chrétiens et donc post viking, et non celle des scandinaves pré-chrétiens durant le phénomène viking me semble-t-il.

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    1. C’est très juste. On pose la question en début d’article, mais pour les raisons que vous donnez, il est très difficile de saisir les croyances et mentalités à l’âge viking. Tout ce qu’on peut dire, c’est que des contacts entre Scandinaves et « Blamenn » ont effectivement existé dès cette époque. Pour le reste, on en est réduit aux hypothèses et aux textes chrétiens. Ce n’est évidemment pas suffisant pour tirer des conclusions certaines, juste assez pour se rendre compte que la vision de l’autre au haut Moyen Âge est sans doute déjà une question complexe.

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  2. Bonjour,

    J’ai beaucoup aimé votre article aussi.
    Étant en train de me faire un avis sur le jeu Kingdome Come Delivrance (rasciste, pas rasciste?) et des propos assez douteux tenus par son directeur de création (Daniel Vavra), j’aurais aimé connaître le votre, si toutefois vous en avez un… 🙂

    Tom

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    1. Merci pour votre intérêt !
      Malheureusement, je n’ai pas d’avis vraiment personnel sur la question. J’ai suivi la polémique de loin et suis resté sceptique (pour le moins) devant le discours de Vavra. En revanche, je n’ai pas eu l’occasion d’essayer le jeu par moi-même.
      Tobias

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      1. Ok, moi non plus je n’y ai pas jouer, de ce que j’en ai entendu c’est vrai qu’il a l’air plutôt rigoureux sur le plan historique…

        Mais il est vrai que tant les tweet que les propos que l’on peut lire dans les articles de Numerama que vous avez mis, m’ont laissé aussi trèès sceptiques…
        Encore merci pour les questions soulevées par votre articles, on en a discuté avec des amis, on trouve ça super intéressant.

        Tom

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