Tour de France et rythmes du passé

Alors que le Tour de France poursuit sa grande boucle à des cadences folles, on peut, nous, prendre le temps de  lire un ouvrage récent de l’historien Jean-Claude Schmitt, qui se penche justement sur cette notion de rythme. Car dans une société où tout va souvent trop vite ou trop lentement, à l’heure du slow movement et des échanges mondialisés, comment trouver son rythme ? Dans Les rythmes au Moyen Âge, Jean-Claude Schmitt présente plusieurs rythmes médiévaux, et nous rappelle de manière presque évidente que, dans toute société humaine, plusieurs rythmes se côtoient : des rythmes d’espace, des rythmes de temps, des rythmes narratifs, des rythmes collectifs et bien sur des rythmes individuels.

Ralentir la cadence : un nouvel impératif ?

Le slow movement  qui se développe depuis les années 1980 évoque l’attrait vers d’autres rythmes plus humains. Il s’agit d’une forme de contre-culture qui invite à se réapproprier le temps, et plus précisément son propre emploi du temps : adopter d’autres rythmes, d’autres itinéraires de vie sans pour autant se couper des autres et du monde. Dans le côtoiement des rythmes collectifs, ce que l’on cherche à trouver souvent, par dessus tout, c’est son propre rythme. Pour le Moyen Âge, Jean-Claude Schmitt évoque l’apparition d’un rythme individuel bien particulier. En effet, il démontre que le rythme individuel, qui s’impose à la fin du Moyen Âge, est avant tout celui de la prière : « Les mouvements des lèvres, les mots murmurés de la prière, le glissement des doigts l’un sur l’autre pour faire glisser les perles, les génuflexions alternant avec le redressement du corps, tous ces gestes contribuent au rythme caractéristique de la prière du chapelet. » De nos jours, sollicités de toute part par des rythmes lointains et divers, les individus semblent être à la recherche de ce rythme individuel, teinté ou non de religion.

Le Tour de France : un rythme d’espace particulier ?

Au Moyen Âge, plusieurs activités mettaient les hommes en branle (pèlerinages, procession…) et imposaient aux espaces un rythme particulier. Depuis 1903, un événement impose à « l’espace France », tous les mois de juillet, un rythme unique : c’est le Tour de France.  Si l’arrivée à Paris, sur les Champs-Élysées, ne passionne pas toujours les foules, le Tour de France n’en demeure pas moins, pour les villages qu’il traverse, une véritable occasion de festivités. Dans ces espaces, le temps s’arrête en quelque sorte ou ralentit pour quelques heures : la « route nationale » est coupée, les habitants s’organisent et se retrouvent au bord de la route se réappropriant pour quelques heures ce « bord de route », rapidement traversé et jamais investi le reste du temps. Car si le passage des coureurs, du « peloton » n’est que de quelques minutes, le passage de la « caravane » commerciale, lui, dure bien plus longtemps. Mais « Le Tour » peut aussi être suivi depuis son poste de télévision ou son ordinateur. Son visionnage rappelle alors qu’il n’a pas toujours fallu cinq heures pour aller de Paris à Perpignan, que la France est composée de monts et de vaux, de fleuves et de monuments, de villages colorés ou désertés, de croisements, de gendarmes, de camping cars, de chaises pliables, et de bobs Cochonou.

Le Tour de France donne le ton, le temps d’un passage, et impose aux espaces qu’il traverse un rythme particulier : un rythme lent, un rythme à taille humaine. Quand on regarde une étape complète, on ressent la distance et même « la rumeur des distances traversées » comme dirait Proust, prenant conscience que la vitesse actuelle abolit bien souvent l’espace.  On peut dénoncer les multiples affaires de dopages mais on ne peut retirer au Tour de France sa dimension mythique et culturelle (politique aussi comme le démontre l’ouvrage de Fabien Conord). Et les mots de Barthes sonnent juste pour évoquer cette géographie particulière : « Par sa géographie, le Tour est donc recensement encyclopédique des espaces humains. »

Ainsi, comme les photos de Raymond Depardon, le rythme estival qu’impose le Tour de France peut nous rappeler que d’autres rythmes existent et sont possibles, et que c’est dans ce sempiternel côtoiement de cadences, entre ralentissements et accélérations, que l’homme a toujours (sans doute) recherché sa propre mesure. Aux réseaux sociaux, aux médias qui imposent un rythme effréné, on peut opposer un certain éloge de la lenteur ou préférer, le temps d’un été, le visionnage d’une étape du Tour ; ou la lecture d’un livre. Puisque ralentir le temps est toujours possible et que c’est bien dans le calme et la réflexion que réside le véritable exercice de la liberté.

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Pour aller plus loin : 

•  Jean-Claude Schmitt, Les Rythmes au Moyen Âge, Paris, Gallimard,  2016.
•  Roland Barthes, Mythologies, Paris, Seuil, 2002.
•  Mona Chollet, Chez soi : une odyssée de l’espace domestique, Paris, Zones, 2015.
•  Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Paris, Gallimard, 1988.
•  Christopher S. Thompson, The Tour de France: A Cultural History, Berkeley, University of California Press, 2006.

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