Punir l’adultère ?

Une couverture d’un magazine féminin dont je tairais le nom m’a interpellé il y a peu : « comment se venger d’un homme adultère ? ». J’ai trouvé curieux que la vengeance soit ainsi mentionnée comme une évidence : l’article ne se demande pas « faut-il se venger ? », mais « comment le faire ». Et je suis sûr que tout un tas d’auteurs médiévaux auraient approuvé.

La peur de l’adultère

 Vers 1260, Jean d’Ibelin, un seigneur d’Orient latin, rédige un immense livre de lois, une sorte de compilation des lois du royaume de Jérusalem, intitulé les Assises de Jérusalem. On y trouve énormément de choses, et notamment un chapitre sur l’adultère (chap. 248). C’est l’une des grandes angoisses de la société féodale, qui est obsédée par le lignage, c’est-à-dire la continuité de la famille. Et, évidemment, si vous voulez être sûr d’avoir un héritier de votre sang, mieux vaut que votre femme n’aille pas trop folâtrer ailleurs, sinon vous allez avoir un doute… La femme devient alors la seule garante de la pureté de la famille : tout passe par elle, tout dépend de sa fidélité. L’Église ne cesse de marteler le message, cristallisé bien sûr par la figure de la Vierge Marie.

Lancelot embrassant Guenièvre (Paris, Arsenal, 3479 f.484)

Cette angoisse est revivifiée par l’amour courtois : un peu partout, les chevaliers jouent à être amoureux de la dame de leur seigneur et parfois, comme Lancelot face à Guenièvre ils font un peu plus que jouer…

« Si un mari surprend sa femme au lit avec un autre… »

Jean détaille la situation dans ce chapitre : un homme rentre chez lui, trouve sa femme au lit avec un autre. Ciel, mon mari ! s’exclame probablement l’épouse, mais comme on est au Moyen Âge et pas chez Feydeau, le mari prend une épée et tue la femme infidèle et l’amant. La loi est claire, selon l’auteur : si le mari a tué les deux, il n’est pas coupable, il a agi selon son droit. Par contre, s’il n’a tué que sa femme ou que l’amant, il doit être pendu.

À ce stade, vous êtes probablement en train d’hausser les sourcils en vous demandant si vous avez bien lu, mais c’est bien ça : s’il tue les deux, aucun problème, s’il n’en tue qu’un, hop, pendu. Ça paraît complètement absurde, et de fait c’est assez dur à expliquer. Peut-être qu’il s’agit d’empêcher un homme de tuer sa femme en prétextant qu’il l’a trouvée au lit avec un autre : il faut qu’il ait également tué l’amant, dont le corps servira de preuve à l’infidélité de l’épouse. Le fait qu’il tue les deux d’un coup montre également qu’il est furieux, alors que s’il retient ses coups pour épargner l’un des coupables il n’a plus l’excuse de la colère, qui est une circonstance atténuante.

 Bon, vous faites ce que vous voulez, mais si vous tuez votre épouse et son amant, à mon avis ce n’est pas la peine de dire aux juges que vous ne faites que suivre l’Assise d’Amaury. Cela dit, si ça fonctionne, ça m’intéresse… !

La culpabilisation de la sexualité féminine

Il y a une autre différence majeure entre cette loi médiévale et notre article contemporain : l’attention se déplace de la femme sur l’homme. En effet, les textes médiévaux insistent essentiellement, voire exclusivement, sur la fidélité féminine. Le Livre au Roi, une autre compilation de lois du royaume de Jérusalem, explique ainsi qu’une jeune fille noble qui a « fait puterie et perdu sa virginité » doit être déshéritée car elle a déshonoré sa famille et son roi ; mais rien n’est dit des frasques d’un jeune homme. De même, selon Jean d’Ibelin, le mari trompé a le droit de se venger : mais on n’a pas de chapitre équivalent pour une femme qui rentrerait et trouverait son mari couché avec une autre. La femme ne se venge pas : elle ne peut être qu’une coupable.

Exécution de la femme adultère (Paris, BnF, Français 97 f.20)

On a ainsi deux poids, deux mesures, en fonction du genre : il est admis qu’un jeune homme ait, avant le mariage, une vie sexuelle active, alors qu’une jeune fille doit se préserver du sexe. L’infidélité féminine est très fortement condamnée, à la fois moralement et juridiquement, alors que l’adultère masculin est banalisé, voire discrètement approuvé.

Cette construction conduit à une culpabilisation de la sexualité féminine qui existe encore très fortement aujourd’hui : un homme avec beaucoup d’amantes est un séducteur, un Don Juan, une femme avec beaucoup d’amants est plus souvent qualifiée de salope. C’est l’une des manifestations de ce qu’on appelle le slut shaming.

Du coup, lorsque notre magasine explique qu’il faut se venger d’un homme adultère, il tente en fait, à son échelle, de renverser cette image en rappelant que la sexualité masculine n’a pas à être intouchable. On pourrait aller plus loin, et abolir carrément l’idée même de vengeance, autrement dit sortir le sexe des rapports de pouvoir : chacun son corps, chacun sa sexualité, sans punition ni condamnation.

Je suis sûr que Jean d’Ibelin se retourne dans sa tombe – mais tant pis pour lui, c’est à nous de décider de la sexualité de demain, non ?

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6 réflexions sur “Punir l’adultère ?

  1. Bonjour, article très intéressant. C’est vrai que de manière générale la question de l’adultère montre à quel point la justice sociale s’introduit jusque dans nos corps et notre sexualité. Dans le droit romain elle était déjà condamnée, c’est comme si l’adultère (féminin !) instaurait une dissymétrie insupportable à l’ordre social. C’est peut-être pour ça que jusqu’à aujourd’hui on a encore ces notions de revanche, équité, réparation d’un tort, même si, effectivement, elles se sont élargies à l’adultère masculin. En tout cas ça donne envie de creuser la question, merci !

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  2. On peut aussi utiliser l’adultère comme acte d’accusation pour se débarrasser d’une femme et l’entraîner au bûcher. La bonne idée signée Foulques Nerra, comte d’Anjou 🙂

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  3. Bonjour,

    Est-ce que cette loi (avoir le droit de tuer femme et amant en même temps) était en vigueur pendant tout le moyen âge ?

    Merci pour vos articles super intéressants !

    Tom

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    1. Bonjour ! Merci à vous !
      Non, il s’agit d’une spécificité du royaume de Jérusalem. Et en fait on ne sait même pas si elle était vraiment « en vigueur » ou s’il s’agit juste d’une loi étrange que le juriste rapporte. C’est souvent difficile, face à ce genre de lois, de savoir si elles étaient appliquées ou pas… !

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