Entretien – Dictionnaire de la fantasy

Cette automne est sorti aux éditions Vendémiaires le Dictionnaire de la fantasy, un guide fourni sur un genre qui fait la part belle au Moyen Âge. Anne Besson (Université d’Artois) et Justine Breton (Université de Picardie) reviennent sur ce projet entre merveilleux sacré et actualité.

  • Anne Besson, vous êtes spécialiste de littérature comparée contemporaine et vous avez en particulier beaucoup étudié la réception du Moyen Âge dans la science-fiction et la fantasy. Vous avez dirigé le Dictionnaire de la fantasy, qui vient de paraître aux éditions Vendémiaire, auxquels ont participé des universitaires, des fans et des auteurs. Pouvez-vous nous expliquer comment cette collaboration s’est déroulée ?

Anne Besson : Faire un Dictionnaire de la fantasy est une idée qui s’imposait – il était dommage, et surprenant, qu’un tel ouvrage n’existe pas alors que ce genre du merveilleux contemporain connait un tel succès public depuis la fin des année 1990, cette vogue des vingt dernières années ayant permis de redécouvrir l’histoire plus longue du genre. William Blanc, historien, en a alors conçu le projet avec les éditions Vendémiaire. Il m’a contactée très rapidement en tant que spécialiste identifiée du sujet, et j’ai fini par en prendre la direction.

C’est ensemble que nous avons souhaité que le Dictionnaire fasse entendre différentes voix de la fantasy – associer des auteurs français, qui ont beaucoup à dire sur leur conception du genre et leurs pratiques, a été une idée prise dès le départ et je n’ai jamais eu à la regretter tant les textes rendus (par Charlotte Bousquet, Estelle Faye, Mélanie Fazi, Lionel Davoust qui a beaucoup contribué, Jean-Philippe Jaworski, John Lang) ont été de qualité et la collaboration simple et agréable. Les « points de vue », car c’est ainsi qu’on les présente dans le Dictionnaire, apportent vraiment des perspectives différentes et passionnantes qui aèrent la lecture.

Quant aux « autres » spécialistes, du côté de l’érudition, le travail s’est réparti entre universitaires (surtout littéraires et historiens), mais nous ne sommes pas si nombreux à travailler sur les œuvres de fantasy, et les membres de l’association Elbakin.net, connus pour leur site de référence sur la fantasy – des fans engagés dans un travail d’écriture et de diffusion au service d’une meilleure connaissance de leur genre de prédilection. J’avais la chance de connaitre déjà les auteurs et les fans en raison de mes participations régulières à des événements publics, et notamment mon engagement auprès du festival des Imaginales d’Epinal. Les membres d’Elbakin ont été, m’a-t-on dit, parfois soucieux d’être « à la hauteur » des attentes d’un tel ouvrage, mais pour ma part je n’ai jamais douté qu’ils le soient ! Leurs connaissances sont irremplaçables, et le Dictionnaire n’aurait pas existé sans eux.

  • Justine Breton, vous avez de votre côté mené une thèse de littérature médiévale sur les représentations de la puissance dans la légende arthurienne, de l’écrit à l’écran. Pouvez-vous nous expliquer en quoi il est pertinent d’étudier d’un seul tenant les récits anglais médiévaux de Monmouth ou de Wace au XIIe siècle, le Merlin l’Enchanteur de Disney et Kaamelott ?

Justine Breton : Les productions contemporaines, en particulier les œuvres « grand public » qui font partie de la culture populaire, portent à la fois un regard sur le Moyen Âge et sur nos sociétés actuelles. Mettre en regard des œuvres médiévales et leurs héritières contemporaines permet de nous interroger sur ce que nous avons conservé du Moyen Âge, ainsi que sur les motifs et les enjeux de cette transmission. Nous restons très attachés à ces textes du XIIe siècle et à leur esthétique, mais de façon parcellaire : certains éléments de la légende arthurienne ont eu tendance à sombrer dans l’oubli, comme la prédominance de l’Église sur la vie des chevaliers par exemple, tandis que d’autres ont été revalorisés, voire réinventés pour mieux correspondre à nos attentes actuelles. Étudier Le Roi Arthur : la Légende d’Excalibur (2017) de Guy Ritchie ou The Boy Who Would Be King (2019), pour ne mentionner que les plus récentes productions arthuriennes, nous offre la possibilité de mieux comprendre notre époque en analysant la vision du Moyen Âge qui y est proposée.

  • On est frappé à la lecture des entrées de ce dictionnaire de l’importance des références littéraires médiévales : légende arthurienne, légendes celtiques ou scandinaves… On peut lire dans une des entrées que « la légende arthurienne offre d’emblée tous les ingrédients qui composent une bonne fantasy ». Peut-on dire alors que les cycles médiévaux sont les premiers romans de fantasy ?

Anne Besson : Je préfère éviter ! La littérature médiévale et la fantasy sont deux expressions culturelles bien différentes qu’il faut donc soigneusement distinguer pour éviter tout effet d’analogie rétroactive du type « les cycles médiévaux sont les premiers romans de fantasy » – car c’est une tentation récurrente, et beaucoup d’histoires des genres de l’imaginaire par leurs fans les font remonter, non pas au Moyen Âge, mais à Gilgamesh tant qu’à faire. Ce sont tous les « premiers récits de l’humanité » qui peuvent correspondre à une définition de la fantasy comme aventures surnaturelles.

Mais le contexte d’apparition d’histoires apparemment proches fait toute la différence en déterminant l’horizon mental/cognitif/culturel de leurs productions et de leurs perceptions : la fantasy nait dans la dernière moitié du XIXe siècle, sur fond d’industrialisation rapide, de transformations qui affectent aussi bien les paysages que les habitudes et les mentalités ; elle se développe entre les deux guerres mondiales et renaît à la fin du XXe siècle avec la révolution numérique. D’emblée, avec William Morris par exemple, la fantasy a repris le Moyen Âge de loin, et c’est cette distance qui la sépare de ce qu’elle célèbre qui en fait la spécificité.

  • Le Moyen Âge sert aussi bien souvent de « réservoir de codes » communément partagés : châteaux forts, chevaliers et princesses, manants… Un monde « cohérent et ouvert » facilement utilisable pour recréer un univers de fantasy. Pourquoi le Moyen Âge, plus que d’autres périodes, donne-t-il cette impression de plasticité créatrice pour les auteurs de fantasy ?

Justine Breton : Le Moyen Âge est, je pense, suffisamment éloigné de nous pour nous offrir une grande latitude narrative ; et l’on pense suffisamment le connaître, notamment grâce à ces « codes » aisément identifiables, pour avoir une impression de familiarité rassurante pour le public. C’est un éloignement suffisamment distant pour ne pas s’avérer trop « dérangeant », mais juste ce qu’il faut de surprenant : le cadre médiéval se prête facilement à l’intégration de la magie ou de créatures surnaturelles, et devient donc un monde de tous les possibles. De plus, peu d’éléments sont nécessaires pour donner une impression médiévale. Des créneaux ? Un étendard ? Un bruit de chevaux ? C’est sûr, nous sommes au Moyen Âge, attendons de voir arriver les serfs pleins de boue, les chevaliers en armure rutilante, et peut-être un ou deux dragons.

Anne Besson : Je rejoins Justine : le Moyen Âge est à la fois fascinant et pratique.  Fascinant en raison de son image d’ « enfance du monde », qui rejoint la nostalgie « pré-moderne » du genre, qui rêve de grandes forêts, d’héroïsme possible et de rapport immanent à la nature et au sacré. Le « double visage » du Moyen Âge le rend idéalement « plastique » : les réceptions stratifiées au fil de l’histoire culturelle nous ont légués une face « sombre » (guerres, pestes, inquisition, boues nauséabondes et dents gâtées) et une face « claire » (enchantement du personnel merveilleux, beauté des cours et des manuscrits, communion sublime des cathédrales). Les auteurs pourront donc mêler ces aspects opposés, ou bien (c’est beaucoup le cas), osciller selon les périodes de l’une à l’autre pour donner toujours l’impression d’un renouveau – de Tolkien à George R. R. Martin, c’est ce type de « retour de balancier » vers la noirceur qui s’est produit. Cela rend donc le Moyen âge « pratique » ; autre aspect de ce point de vue, qui ressort bien des jeux, jeux de rôle, jeux de plateau, jeu vidéo, GN…, qui sont extrêmement importants dans le paysage de la fantasy, c’est l’impression d’une hiérarchie lisible, d’une répartition des « rôles » (ou des ordres, ou des fonctions à la Dumézil) qui vont pouvoir être déclinés par les concepteurs.

  • Dans une notice que vous avez coécrit, Justine Breton, vous rappelez l’importance de l’épée dans la fantasy, avec des réminiscences médiévales très fortes. Qu’est-ce que cet objet cristallise pour avoir une telle place dans la fantasy contemporaine ?

Justine Breton : L’épée est une arme qui a l’avantage d’être aisément identifiable, malgré ses nombreuses variations, et qui demeure dans l’imaginaire collectif l’arme de prédilection des chevaliers – tandis que la lance et le bouclier, éléments pourtant essentiels de l’équipement du chevalier médiéval, sont aujourd’hui en retrait. Désormais, ce sont principalement aux épées que l’on associe des noms propres, comme Durandal et Andúril, ce qui insiste sur une forme de personnification de l’arme : l’on attribue à chaque épée des caractéristiques particulières, parfois surnaturelles, qui viennent renforcer le pouvoir de son porteur. C’est ainsi que dans Game of Thrones tous trouvent cohérent d’attribuer à Jon Snow l’épée bâtarde Grand-Griffe (Longclaw) au pommeau représentant une tête de loup, car l’arme renvoie à l’ancrage familial du héros, par le direwolf symbole de la maison Stark, mais aussi parce que la nature de l’épée fait écho au statut de bâtard du personnage. Le plus intéressant est sûrement qu’en plus d’être le symbole d’un pouvoir guerrier, l’épée cristallise par sa forme même une multitude de significations, qui peuvent se cumuler et se superposer – Croix, richesse, prolongement naturel du bras, etc. Comme le dit le personnage de Perceval de Kaamelott lorsqu’on lui reproche de ne pas être adoubé et donc de n’être pas chevalier, « sans l’armure ou l’épée, encore, j’veux bien admettre » : l’épée devient le signe extérieur de la chevalerie, plus encore que le cheval – il n’y a qu’à voir les chevaliers de Sacré Graal !, remplaçant les chevaux par des noix de coco, mais conservant tout de même leurs épées !

  • Les éléments médiévaux souvent repris sont ceux issus d’un Moyen Âge païen d’avant la christianisation. Le clergé, pourtant central, est peu présent, mais les elfes et les fées peuplent les mondes créés. Comment expliquer cette réticence de la fantasy face au Moyen Âge religieux, et au contraire la réutilisation d’éléments merveilleux, souvent avec une dimension spirituelle et mystique, mais non chrétienne ?

Anne Besson : La fantasy est un genre très sensible et perméable au sentiment du sacré – nombre de ses premiers auteurs l’ont notamment investie pour cela, pour donner une idée de la « joie qui est au-delà des portes du monde », pour citer Tolkien, écrivain catholique, de George MacDonald, théologien loin de toute orthodoxie, à C.S Lewis bien entendu, converti à l’anglicanisme qui pour le coup est proche de l’illustration religieuse – autant d’auteurs qui figurent dans les notices de notre Dictionnaire. Il faut cependant distinguer sacré et religion, cette dernière ayant plutôt mauvaise presse en fantasy quand elle y est représentée (dans Les Dames du lac de Marion Zimmer Bradley ou dans Le Trône de fer).

Justine Breton : L’effacement progressif du religieux n’est pas uniquement lié au genre de la fantasy, mais fait écho à la sécularisation de nos sociétés occidentales au cours du XXe siècle. Aujourd’hui, représenter – dans un roman, une BD, un film ou autre – un contexte trop ouvertement chrétien est pour beaucoup de financeurs (éditeurs, producteurs, etc.) synonyme de risque, car l’on estime que le grand public est réticent vis-à-vis des questions de religion. Si l’œuvre n’a pas pour objectif principal de transmettre une histoire chrétienne, alors l’on considère qu’il vaut mieux effacer toute trace de religieux, afin de ne pas aliéner le public actuel.

Par ailleurs, le merveilleux des fées et des elfes, qui s’appuie sur un ancrage mythologique, folklorique, et là encore médiéval fort, offre de plus grandes possibilités narratives et esthétiques. Représenter de telles créatures permet d’émerveiller et de dépayser le public.

  • On termine généralement ces entretiens par une question sur l’engagement du chercheur dans la vie publique et l’actualité. J’aborderais la question de façon un peu détournée. Le passage par le Moyen Âge est employé dans des œuvres éminemment contemporaines et le dictionnaire souligne leur résonnance avec les questions qui traversent nos sociétés. En quoi est-ce que la réutilisation de ce passé permet selon vous de répondre à nos interrogations présentes ?

Justine Breton : La fantasy permet d’appliquer nos problématiques contemporaines à un monde merveilleux, et ainsi de détourner des enjeux bien trop réels pour nous permettre une réflexion plus posée. C’est ainsi que certaines grandes œuvres de fantasy posent la question de notre relation à la nature, que ce soit par l’intermédiaire des Ents de J.R.R. Tolkien ou des Marcheurs blancs de George R.R. Martin. Des univers transmédiatiques comme World of Warcraft interrogent des sujets très actuels comme les mouvements de population et leur intégration dans d’autres sociétés. De nouveau, l’étrangeté des Orcs permet de détourner les problématiques, tout en soulignant la dimension universelle des questions d’immigration. La fantasy s’appuie en partie ici sur l’un des rôles majeurs de l’Histoire, à savoir de nous éclairer pour l’avenir : mieux connaître notre passé permet d’éviter de répéter les mêmes erreurs, et peut-être d’anticiper sur des progrès à faire, que ce soit d’un point de vue social, écologique, idéologique, etc. Si le but premier de la fantasy n’est bien sûr pas de donner des leçons, ce genre permet toutefois de mettre l’accent sur des difficultés actuelles, pour mieux nous inviter à trouver des solutions.

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Une réflexion sur “Entretien – Dictionnaire de la fantasy

  1. Bon jour,
    « mieux connaître notre passé permet d’éviter de répéter les mêmes erreurs », hélas, il n’y a que dans le monde des sciences que l’on apprend des erreurs, dans le monde de la société humaine il n’en est rien …
    Max-Louis

    J'aime

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