Le vieux rêve de la jeunesse éternelle

C’est l’un des plus vieux mythes de l’humanité : l’immortalité. De Gilgamesh à Dorian Gray, d’Hercule à Voldemort, en passant par Peter Pan ou Jack Sparrow, nous ne cessons de mettre en scène des personnages cherchant à obtenir ce trésor convoité entre tous. Mais on peut être immortels de plusieurs façons : faut-il ne jamais vieillir ? Ne jamais mourir ? Rajeunir de temps en temps ? Au Moyen Âge, on pense ce rêve à travers plusieurs modèles.

Une exposition « Fontaine(s) de Jouvence » organisée par les étudiants du cours « Texte et Image au Moyen Âge » de l’Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3 aura lieu du 21 au 25 novembre 2018. Elle s’interroge sur les différentes Jouvences à travers les siècles : des mythes grecs, japonais et indiens, de Faust et de Dorian Gray aux Jouvences contemporaines que sont les crèmes anti-rides et les anti-oxydants, en passant par la  littérature  médiévale, véritable catalyseur des croyances modernes. Pour apporter au public une actualité scientifique sur les sujets contemporains, Maud Pérez-Simon, Maître de conférences en littérature médiévale qui coordonne l’exposition, a invité les étudiants du Master Matières Premières Cosmétiques Naturelles de l’ISIPCA et de l’Université Versailles- Saint-Quentin, Karl Lintner, chimiste, spécialiste de cosmétique, ancien directeur général de Sederma, enseignant à l’ISIPCA, Michèle Penka, spécialiste en Micronutrition et Médecine Fonctionnelle.

De cette alchimie d’étudiants et de chercheurs, de littérature et de science, du passé et du présent naît une information pertinente, à la pointe de la recherche, et une exposition ludique, interactive, qui a aussi pensé aux familles : livret jeu, puzzles, jeu de l’oie géant…

Retrouvez l’exposition « Fontaine(s) de Jouvence » du 21 au 25 novembre.

Rendez-vous à Mains d’Oeuvres, lieu pour l’imagination artistique et citoyenne, 1 rue Charles Garnier, Saint-Ouen. Métro : Garibaldi (ligne 13) ou Porte de Clignancourt (ligne 14)

Mercredi-jeudi : 14h-19h

Vendredi : 14h-22h

Samedi-dimanche : 12h-19h

 

30 ans, l’âge parfait

On trouve au fil des textes médiévaux de nombreuses autres façons de rajeunir. Ainsi Ogier, héros d’une chanson de geste qui porte son nom, a reçu de la Fée Morgane une bague qui lui permet de redevenir jeune dès qu’il passe la barre fatidique des cent ans.

Le Moyen Âge connaît également la très vieille légende la Fontaine de Jouvence, dont il suffirait de boire quelques gorgées pour rajeunir aussitôt. L’âge idéal est toujours le même : 30 ans, 32 ans à la limite – l’âge du Christ au moment de sa mort, donc, forcément, l’âge parfait…

Mais où est cette fort pratique fontaine ? Voilà qui divise davantage les auteurs : selon certains, elle est dans le légendaire royaume du Prêtre Jean, en Orient – à moins qu’il ne faille le situer plutôt en Éthiopie… D’autres la placent dans le fabuleux « Pays de Cocagne », une terre quasi paradisiaque inventée par des poètes au XIIe siècle et dont le nom voudrait dire « le pays des gâteaux de miel ». Au début du XVIe siècle, les conquistadors la chercheront dans les jungles et les marais de Floride… !

Potion magique

Si vous ne vous sentez pas l’âme d’un explorateur (et que vous n’avez aucune fée parmi vos amies), vous pouvez toujours vous tourner vers la science : l’alchimie se donne en effet comme objectif de découvrir un élixir de longue vie, voire d’immortalité. Roger Bacon écrit ainsi que l’homme est « naturellement immortel » : le vieillissement, a fortiori la mort, ne sont que des accidents qu’il s’agit de trouver comment annuler. Aux XVIIe-XVIIIe siècle, on attribuera un tel prodige à Nicolas Flamel, bourgeois parisien du XIVe siècle…

Et si vous n’avez pas confiance dans ces remèdes (soit dit en passant, vous devriez, car ils incluent souvent la consommation d’or ou de mercure…), pas de panique ! Pendant toute la période médiévale, les médecins prescrivent des régimes qui visent notamment à prolonger votre espérance de vie.

Je suis un aigle !

Immortalité convoitée, recherchée, rêvée : mais certains l’ont déjà ! Dans son célèbre Bestiaire, rédigé au début du XIIIe siècle, Pierre de Beauvais évoque deux oiseaux immortels. Le premier est, bien sûr, le très connu phénix : il peut s’embraser lui-même pour renaître de ses cendres. Mais l’aigle est lui aussi doté d’un pouvoir admirable : quand il se sent vieux, il vole vers le soleil avant de se plonger dans une fontaine. Il recommence trois fois, et hop, il redevient jeune. Les deux oiseaux vivent ainsi éternellement, selon un cycle vieillissement-rajeunissement sans cesse recommencé : ils deviennent alors des symboles du Christ ressuscité.

Or ce pouvoir n’est pas réservé aux oiseaux : le folklore médiéval mentionne ainsi la figure du « Juif errant », un marchand de Jérusalem qui se serait moqué du Christ durant sa Passion. En punition, le Christ le condamne à l’immortalité : il devra errer sur la terre jusqu’à la Parousie, le retour final du Christ marquant l’Apocalypse. Ce personnage reçoit ainsi les mêmes pouvoirs que l’aigle : selon le chroniqueur Matthieu Paris, il vieillit jusqu’à 100 ans, tombe alors malade, et quand il guérit il a à nouveau trente ans…

Vivre, encore et toujours

Ce mythe est très populaire au Moyen Âge. En 1415, un marchand florentin raconte ainsi la visite à Florence d’un homme nommé Giovanni Votaddio, doté d’étranges pouvoirs. À Florence, le chancelier de la commune, Léonardo Bruni, grand intellectuel du temps, discute pendant trois heures avec lui et finit par conclure que « soit c’est un ange, soit c’est le diable, car il connaît toutes les langues du monde ». Le personnage semble immortel : les cordes cassent quand on veut le pendre, il s’évade de toutes les prisons, etc. Pour notre marchand, aucun doute : c’est ce cordonnier juif puni par le Christ de l’immortalité. D’ailleurs, il passe en Italie tous les 100 ans, comme l’auteur l’apprend en interrogeant les vieux du quartier. On voit que le motif du rajeunissement cyclique est ici adapté sur un mode géographique : tous les siècles, ce personnage revient sur ses traces, dans une errance sans fin.

Le mythe du Juif errant est intéressant, car il montre bien que l’immortalité peut aussi être pensée comme une malédiction. Questionné par notre marchand florentin, Giovanni se met en effet à pleurer et se plaint de son sort avant de disparaître. Des siècles plus tard, Borges met de même en scène un Romain immortel cherchant partout l’eau capable d’annuler l’effet de la Fontaine de Jouvence ; tandis que Barjavel imagine un monde menacé par une soudaine épidémie d’immortalité…

L’extrême longévité est plus que jamais un motif littéraire et artistique, notamment dans la science-fiction. Mais elle recoupe aussi des enjeux économiques majeurs car de nombreuses firmes biomédicales cherchent très sérieusement des façons de ne plus vieillir, ou de ralentir le vieillissement. Si ces remèdes existent un jour, que feront-ils de nous ? Des habitants du pays de Cocagne, heureux d’ignorer la mort ? Ou des Giovanni Votaddio, désespéré de vivre toujours ?

Pour en savoir plus :

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2 réflexions sur “Le vieux rêve de la jeunesse éternelle

  1. Bonjour et encore merci pour ce dépoussiérage. J’avoue que paresseusement je n’imaginais pas d’autres raisons à ce mythe ancien, que notre commune et universelle peur de la mort. Du coup j’apprends avec surprise qu’elle a pu produire des figures d’immortalité peintes comme une malédiction. Entre le rêve de fontaine de Jouvence et les délires de Raël en matière de création biologique et d’immortalité, je n’imaginais pas ce chaînon pessimiste.
    Par ailleurs, je me demande s’il y a des liens à établir entre cette permanence de la quête de jouvence, et le « jeunisme » bien actuel : corps parfait et enviable dans la publicité, image de dynamisme dans le monde de l’entreprise, et plus récemment, renouvellement au sommet de la classe politique ?
    Ou bien est-ce encore paresse & stéréotype de ma part de me représenter la disgrâce des aînés comme monopole de notre seule époque (et de notre seul occident), car je me souviens par ailleurs d’un article où il était déjà question de moquerie du grand âge et de la décrépitude du corps ?

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  2. Merci pour cette réponse !
    Derrière la promotion des corps « jeunes » par la pub notamment il y a probablement en effet, sous une forme plus ou moins consciente, des échos de cette fascination pour l’immortalité.
    Mais ca n’a rien de spécifiquement moderne :
    On avait en effet parlé du « jeunisme » dans cet article là : https://actuelmoyenage.wordpress.com/2018/02/01/le-crocus-contre-les-ehpad-ou-comment-etre-vieux-au-moyen-age/
    Auquel faisait écho celui là, plus axé sur le pouvoir : https://actuelmoyenage.wordpress.com/2017/06/22/place-aux-jeunes/

    Mais malgré ca les sociétés médiévales sont largement des gérontocraties, comme on aura l’occasion d’en reparler dans un futur article… !

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