Des voiles et des poils

Voile, bikini ou burkini, vous pensez que le débat est récent ? Détrompez-vous. En 1453, Gomes Eanes Zurara décrit la tenue de femmes rencontrées par des marins portugais sur les côtes de l’Afrique occidentale. Et elles font plus fort que tous les fantasmes de TF1 : elles sont voilées ET nues.

Je n’ai pas de gravure d’époque, celle à la une de cet article est une métaphore de l’Amérique. Mais la description vaut le détour : « Les femmes portent des haïks, qui sont des espèces de mantes dont elles se couvrent seulement le visage, et elles croient avoir ainsi couvert tout ce qu’elles doivent cacher, car leur corps est entièrement nu. » Pour les Portugais, ç’en est trop : il est temps de proclamer bien haut ce qu’ils pensent de ces corps trop dénudés.

Des Portugais en Afrique

Est-ce que Zurara a raison ? Est-ce que des femmes se promènent bien nues et voilées quelque part au sud du Sahara au XVe siècle ? Comme il existe très peu de sources, alors je vous laisse apprécier la fiabilité de l’auteur pour vous faire votre avis.

Gomes Eanes Zurara n’a pas vu lui-même les demi-nudistes qu’il décrit. Il a puisé ses informations auprès des marins qui circulent dans ces régions. Le Portugal est alors un petit pays, coincé à l’extrême ouest de l’Europe. Mais les techniques de navigation évoluent : depuis la fin du XIVe siècle des caravelles portugaises circulent dans l’Atlantique, explorant les Canaries, bientôt les Açores, et descendant ensuite le long des côtes de l’Afrique.

carte

En 1444 une étape importante est franchie : pour la première fois des Portugais ont contourné le Cap Vert. Ils arrivent donc au sud du Sahara, et vont pouvoir tenter de court-circuiter les caravanes pour avoir un accès direct à l’or. À cette époque les expéditions ont un mécène, le prince Henri, dit le Navigateur. Et même s’il n’a sûrement pas navigué tant que ça en personne, c’est pour lui que Zurara écrit sa chronique.

Le corps des autres

Évidemment, les rapports ne sont pas très bons entre marins portugais, lancés par groupes de quelques navires venus pour le profit, et habitants locaux, avec qui ils communiquent parfois par l’intermédiaire d’interprètes. En fait la chronique relate toutes les trois pages des épisodes de kidnappings : par la force ou par la ruse, les Portugais enlèvent des Africain-e-s pour les ramener à Lisbonne, quand il.elle.s survivent. À Lisbonne ils pourront les donner ou les vendre : l’esclavage est alors légal, et comme les Portugais s’approvisionnent peu du côté des routes slaves, d’où venaient massivement les esclaves au Moyen Âge, les noirs asservis ou affranchis sont nombreux dans les rues de la capitale.

Donc, la mode n’est pas à l’ethnographie paisible. Près de quarante ans avant l’arrivée de Christophe Colomb en Amérique, la connaissance de l’autre passe déjà par un désir de domination. D’ailleurs cette petite diatribe sur la nudité des femmes est un des seuls passages de la chronique où les habitants locaux sont décrits de manière un peu détaillée. Et ça ne rate pas : en les décrivant, on les juge immédiatement par rapport à des critères de normalité. La normalité du XVe siècle au Portugal, bien sûr.

Les poils, c’est normal

Si Zurara revient ainsi sur le corps des femmes, ce n’est sans doute pas par intérêt pour les habitudes vestimentaires de l’Afrique de l’Ouest. Non, ce dont il veut vraiment parler, c’est de poils. Voilà ce qu’il en dit :

« s’il y avait chez eux tant soit peu de raison, ils se conformeraient à la nature, en couvrant seulement ces parties dont elle a montré qu’elles devaient être couvertes, car nous voyons qu’elle a entouré de poil chacun des endroits honteux, montrant ainsi qu’elle voulait les cacher. »

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CQFD : s’il y a des poils, c’est qu’il faut cacher ce qu’il y a en dessous, et si on ne le fait pas, c’est qu’on n’est pas civilisé. Comme il écrit pour un prince, il élève le débat avec des arguments scientifiques :

« Et même certains auteurs versés dans la philosophie naturelle pensent que, si on laissait ainsi ces poils, ils finiraient par pousser au point de cacher tous les endroits de nos parties honteuses ». Comprenez : les poils poussent, c’est bien la preuve qu’il faut s’habiller. Finalement, le costume des femmes n’est pas si important : ce qui importe pour Zurara, c’est de montrer qu’il est contre-nature. Les Portugais n’ont pas seulement les habits les plus pudiques, ils ont aussi les habits les plus « normaux », les plus dans la norme.

Du XVe siècle à aujourd’hui, les arguments ont changé, les costumes de plage aussi. Ce qui reste, c’est sans doute la manie du « normal », de vouloir définir ce qui est naturel et ce qui ne l’est pas.

Alors je ne peux pas vous garantir qu’au XVe siècle, des Africaines voilées et nues se promenaient sur les côtes de l’Atlantique. Mais ce que je remarque, c’est que Zurara s’intéresse plus aux poils qu’au voile. Les premiers ne sauraient se voir, le second, lui, ne dérange pas les marins portugais du Moyen Âge.

Pour aller plus loin :

  • Gomes Eanes de Zurara, Chroniques de Guinée, éd. Léon Bourdon, Paris, Chandeigne, 2011.
  • Annemarie Jordan Gschwend, Kate J. P. Law (éds), The global city : on the streets of Renaissance Lisbon, Londres, Paul Holberton, 2015.
  • Questes, Le bathyscaphe d’Alexandre. L’homme et la mer au Moyen Âge, Paris, Vendémiaire, 2018.
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2 réflexions sur “Des voiles et des poils

  1. En Inde, les femmes sont très pudiques. Et au Rajasthan, de nos jours, elles sont voilées. Et ne manquent pas de rabattre leur voile sur leur visage quand on les fixe. Il est tout à fait indécent de montrer ses épaules. Mais on peut laisser voir son nombril et son ventre sans problème.

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  2. Peut-on penser qu’en fait s’il parle moins du voile, c’est parce que celui-ci correspond bien à la norme qu’il évoque : s’il y a du poil (et à plus forte raison du cheveu), c’est qu’il faut cacher. Le voile cache, donc tout va bien.

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