La damnatio memoriae à l’heure de Kevin Spacey

Le dernier film de Ridley Scott, Tout l’argent du monde, a défrayé la chronique quand son réalisateur a décidé d’en effacer Kevin Spacey quelques semaines avant la sortie, à cause des accusations sexuelles portées contre lui. Des pratiques qui en rappellent d’autres au Moyen Âge…

Durant cette fin d’année 2017 et au début d’année 2018, les médias, les personnalités publiques et le public lui-même ont été amenés à réfléchir et à agir sur la visibilité de personnes accusées de crime. Certains responsables médiatiques ont pris la décision d’effacer purement et simplement l’image des personnes inculpées, à l’image de ces chaînes de télévision ont déprogrammé des émissions à la suite de différents scandales touchant leurs invités. À l’inverse, on a reproché aux Inrockuptibles d’avoir donné une publicité trop visible à Betrand Cantat, condamné pour le meurtre de sa compagne Marie Trintignant. Enfin, très récemment, le dernier Ridley Scott a vu Kevin Spacey, et accusé d’agressions sexuelles, remplacé à la dernière minute par Christopher Plummer. Cet exemple est particulièrement frappant et radical de la part du réalisateur. Il s’agit ni plus ni moins que d’effacer un nom d’un affiche, un visage de la pellicule, et de lui dénier le droit d’apparaître dans l’espace public en lui substituant un autre acteur.

On aurait tort de croire que ces pratiques datent de la société de consommation et du star-system. Au contraire, tout là-dedans rappelle des pratiques tout à fait médiévales !

La damnatio memoriae, des Romains à Kevin Spacey en passant par le doge de Venise

Cachez ce criminel que je ne saurais voir… La pratique a été institutionnalisée par les Romains. C’est la damnatio memoriae qui consiste non seulement à retirer les honneurs publics à un personnage convaincu de trahison, mais également à effacer son nom des monuments, à détruire les statues le représentant… bref à annuler tout ce qui pourrait le rappeler dans l’espace public. La pratique perd de sa force en l’absence d’institution aussi hégémonique et stable que l’Empire romain, mais elle se perpétue néanmoins en Europe pendant tout le Moyen Âge.

C’est notamment le cas avec un doge vénitien du XIVe siècle : Marino Faliero, élu doge en 1354, et qui chercha à monter une conspiration pour se proclamer « seigneur de Venise », moyennant l’assassinat d’un bon paquet de patriciens. Cela revenait, de fait, à abolir la République pour établir un régime seigneurial à la tête duquel ne se trouvait qu’une seule personne gouvernant théoriquement au nom du peuple, mais ayant en réalité toute autorité. Le complot est découvert et la répulsion des aristocrates vénitiens pour la seigneurie se traduisit par le châtiment exemplaire du doge. Il est jugé et exécuté, son corps exposé pour rappeler à tous le crime et sa punition. Surtout, dix ans après sa décapitation, son portrait est retiré de la série des portraits de doges de la salle du Grand conseil, remplacé par un voile funèbre et une inscription rappelant le sort du traitre.

Enlever une image, ça n’est pas chercher à oublier que la personne a existé. C’est affirmer que cette personne n’a pas l’honneur nécessaire pour être affichée dans l’espace public. Et finalement, c’est un peu ce qui est en train de se produire avec Kevin Spacey, effacé des bobines de Ridley Scott…

Supprimer… ou se moquer ?

D’autres solutions existent, bien sûr. Dans les cités italiennes médiévales, la seule possibilité pour que l’image d’un criminel continue  à exister dans la ville est de le représenter en tant que condamné : pendu, caricaturé, affublé d’attributs honteux… Ce sont les peintures infamantes dont on a peu de traces concrètes aujourd’hui, mais qui devaient fleurir sur les murs des palais publics.

Une peinture du XIIIe siècle dans le palais de Mantoue représente ainsi des citoyens qui avaient trahi la Commune en livrant le château de Marcaria en 1251. Ces traîtres sont représentés avec une bourse autour du cou, symbole d’avarice et d’usure et qui peut aussi renvoyer à la trahison ou plus généralement à l’avidité. En 1300, un peintre est rétribué par la commune de Bologne pour avoir représenté des faussaires sur leur bûcher, des assassins sur des ânes. À Florence enfin, c’était le podestat, c’est-à-dire le véritable dirigeant de la Commune, qui était chargé de faire réaliser les caricatures et les inscriptions concernant certains condamnés.

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Mantoue, Palazzo della Ragione, contre-façade, détail : la bourse autour du cou de Moçolinus de Campedillo (photographie Matteo Ferrari), reproduction dans Giuliano Milani, « Avidité et trahison du bien commun. Une peinture infamante du XIIIe siècle », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2011, vol. 66, n° 3, p. 705-743..
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Dessin préparatoire d’Andrea del Sarto pour une peinture infamante. Source : Wikimedia.

Représenter les condamnés est peut-être encore plus efficace : non seulement ces images constituent un rappel constant du crime, du châtiment et donc de la puissance de l’autorité qui les a condamnés, mais en les caricaturant et en les montrant dans des positions infamantes.  C’est finalement une autre manière de nier l’honneur d’un individu : plutôt que de l’effacer, on le représente sans sa dignité. De nombreux caricaturistes ne font finalement pas autre chose, avec une violence qui n’a parfois rien à envier avec les représentations médiévales..

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Caricature de Plantu dans Le Monde

À Florence, Mantoue ou Bologne, ce sont là encore les pouvoirs publics qui se chargent de représenter les criminels, tout comme c’étaient les dirigeants vénitiens qui avaient retiré le portrait du doge conspirateur. Les peintures infamantes comme la damnatio memoriae étaient le résultat d’un jugement, et étaient appliquées sur des condamnés, le plus souvent des ennemis de l’État.

Aujourd’hui, ce ne sont plus seulement des ennemis de l’État qui sont caricaturés ou effacés, mais toute une palette diverse de personnes publiques. Mais dans un cas comme dans l’autre, cela témoigne d’une profonde conscience de la puissance évocatrice des images. Est-il plus efficace d’effacer Kevin Spacey que de le représenter pour ce qu’il est accusé d’être, c’est-à-dire un agresseur ? La question est ouverte et on peut largement discuter de la pertinence de la décision de Ridley Scott. Mais il est significatif que ces moyens, utilisés auparavant pour dénoncer des crimes essentiellement politiques, soient aujourd’hui utilisés contre des personnes accusées de comportements sexistes et de prédation sexuelle, des comportements que la société met du temps à condamner mais supporte de moins en moins docilement. La balle change de camp…

Pour aller plus loin :

  • Giuliano Milani, « Avidité et trahison du bien commun. Une peinture infamante du XIIIe siècle », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2011, vol. 66, n° 3, p. 705-743.
  • Gherardo Ortalli, La peinture infamante du XIIIe au XVIe siècle, Paris, Gérard Monfort, 1994.
  • Samuel Y Edgerton, Icons of Justice : Past and Present, vol. 89, 1980, chap. 1, p. 23-38.
  • Samuel Y Edgerton, Pictures and Punishment : Art and Criminal Prosecution during the Florentine Renaissance, Ithaca (New York), Cornell University Press, 1985.
  • Élisabeth Crouzet-Pavan, Renaissances italiennes, Paris, Albin Michel, 2013.
  • Patrick Boucheron, Conjurer la peur, Paris, Seuil, 2013.
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