Et la Miss Byzance de 788 est…

800px-Haghia_Sophia_virgin_irene_john2Il y a quelques jours a eu lieu l’élection de la Miss France de l’année. Réduite à une simple émission de divertissement célébrant une beauté complètement dans les normes, ce principe a pu, jadis, avoir une forte valeur politique.

Un concours de beauté à Constantinople

Pendant un peu plus d’un siècle, en gros entre 788 et 882, le fils de l’empereur de Byzance choisit son épouse d’une façon particulière. Lorsqu’il « s’éveille à l’amour » (comme c’est bien dit…), vers seize ans, les eunuques du Palais se livrent à une grande enquête dans tout l’empire. Passant de ville en ville, ils sélectionnent une centaine de jeunes filles pour leur beauté. Évidemment, les critères ne sont pas ceux d’aujourd’hui : on veut des petits seins, des petits pieds, un nez pointu. Aucune obsession autour du poids, puisque cela ne fait pas encore partie des critères de beauté.

Elles sont envoyées à Constantinople et à nouveau sélectionnées, sur d’autres critères : la prestance, le fait de « bien parler » – très important dans la culture byzantine qui reprend le legs de la rhétorique antique – et enfin la virginité. De ces trois vertus, il est permis de penser que les Miss France d’aujourd’hui ne sont tenues de ne posséder que la première… (oui, je sais, c’est méchant).

Après ce second tri, il en reste une douzaine. Elles vivent pendant quelques semaines avec l’impératrice en titre qui peut ainsi évaluer leur moralité. C’est surtout une façon pour la mère du futur empereur de contrôler de près l’union de son fils, donc de s’assurer d’une future position de pouvoir.

Enfin, le futur empereur les voit et fait son choix. On annonce sa décision en public, et la foule crie le nom de la future impératrice. Les « dauphines » sont mariées à des princes étrangers ou à des grands nobles, qui profitent du coup d’une partie du prestige impérial.

La belle et la princesse

Ca ressemble à un conte de fées ? C’est normal, et de nombreux historiens se sont demandé si ces récits n’étaient pas influencés par la tradition orale. On a parfois de beaux échos : Théophanô séduit l’empereur en étant la plus rapide à enfiler une petite pantoufle, preuve qu’elle a de petits pieds.

Mais ces concours viennent probablement moins de contes de fées que de souvenirs littéraires : le jugement de Pâris à l’origine de la guerre de Troie ou encore la Bible hébraïque, qui décrit un concours semblable dans le Livre d’Esther.

En réalité, les eunuques n’inspectent que quelques grandes villes, proches de Constantinople. Et l’épousée vient toujours, sans exception, d’une famille noble influente. Quitte à penser à un conte de fées, il s’agirait plutôt de Peau d’Âne : l’épousée est toujours une princesse.

On peut prendre l’exemple de Marie d’Amnia, choisie en 788 pour épouser Constantin. Le concours de beauté est soigneusement mis en scène par l’impératrice Irène, mère de Constantin, qui gouverne l’empire – d’ailleurs, Constantin n’a pas son mot à dire dans le choix de son épouse. Après la « victoire » de Marie, sa beauté est proclamée partout dans l’empire : « et l’empereur épousa la plus belle fille du monde » lit-on dans une chronique. Mais en fait, Marie n’est pas que belle. Son père est l’un des hommes les plus riches de la région d’Amnia, au nord de la Turquie actuelle. Il a de puissantes connexions avec les fonctionnaires impériaux locaux, notamment avec ceux du fisc, mais il a surtout la réputation d’être très pieux : après sa mort, il sera adoré comme un saint. Marie a deux sœurs, sélectionnées avec elle, mais c’est elle qui est choisie car elle est l’aînée… Bref, Marie est probablement très belle (ça ne gâche rien) mais c’est pour sa famille et sa richesse qu’elle est choisie.

Ca ne finit pas non plus comme dans un conte de fées : au bout de quelques semaines, Constantin prend une maîtresse et finit par répudier Marie, exilée et enfermée dans un monastère. Pas de « ils vécurent heureux pour toujours »…

Accéder au pouvoir

À quoi sert cette histoire alors ? Pourquoi introduire ce long processus de sélection alors qu’on peut penser que la future impératrice est connue à l’avance, en fonction des intérêts politiques de la famille impériale du moment ? Il y a plusieurs objectifs. On comprend bien que l’empereur profite de pouvoir dire que sa femme est la plus belle du monde. Le concours de beauté, même s’il n’est qu’une apparence, participe donc du prestige impérial.

On peut également penser que ces concours de beauté permettent de faire rêver un peu les petits aristocrates locaux. Marie d’Amnia vient d’une famille noble, mais pas de l’une des plus importantes du moment. On pourrait appeler ça le fantasme de Cendrillon : même si on sait que c’est joué d’avance, on espère quand même que sa fille sera sélectionnée. Car, qui sait, elle pourrait bien devenir impératrice – et évidemment, quand vous êtes le père de l’impératrice, c’est plutôt bon pour vous. Après avoir choisi Marie, Constantin donne à sa famille « des richesses, des vêtements d’or et d’argent, des œuvres d’art, des pierres précieuses, des maisons partout dans l’empire », et plusieurs reçoivent des titres importants.

Il y a tellement à gagner que certaines familles tentent des stratégies : vers 854, lors du concours destiné à choisir l’épouse de Michel III, une famille de Cappadoce fait fabriquer à grand prix des vêtements magnifiques pour les deux filles qui ont été sélectionnées. Ca paye : si aucune ne gagne le gros lot, l’une épouse l’oncle de l’empereur. On pense à ces familles qui inscrivent leurs enfants dans des concours de beauté, très jeunes, pour les préparer au titre de Miss France.

Bref, les concours de beauté mettent en scène un rêve d’ascension sociale. Exactement comme Miss France aujourd’hui, qui, comme toutes les émissions de télé-réalité, sert surtout à faire rêver à peu de frais : on se dit qu’après tout, cela pourrait aussi nous arriver à nous, et que ça a l’air facile. On y croit.

Faire croire : c’est probablement le but premier des concours de beauté médiévaux. Ceux-ci sont en effet surtout une façon de contrebalancer l’hérédité. En effet, la monarchie byzantine est censée être élective, dans l’héritage de l’empire romain. Les Grecs n’ont jamais tout à fait renoncé au vocabulaire du vote, sinon vraiment à sa mise en pratique. Dès lors, la transmission héréditaire du pouvoir gêne. Comme le note Gilbert Dagron, choisir l’impératrice par un concours, c’est donc une façon de conjuguer légitimité élective et légitimité héréditaire. Le concours de beauté réintroduit une certaine circulation du pouvoir : certes, l’empereur est un « fils de », mais l’impératrice est choisie par la vertu la plus égalitairement distribuée qui soit, la beauté.

Les concours de beauté à Byzance touchent donc au cœur de la légitimité impériale. Pas mal, non ?

Pour en savoir plus

  • Gilbert Dagron, Empereur et prêtre. Étude sur le césaropapisme byzantin, Paris, Gallimard, 1995, p. 67.
  • Irène Sorlin, « La plus belle ou la meilleure ? Note sur les concours de beauté à Byzance et dans la Russie moscovite des XVI-XVIIe siècles », in Michel Balard, Joëlle Beaucamp, Jean-Claude Cheynet, Catherine Jolivet-Lévy, Michel Kaplan, Bernadette Martin-Hisard, Jean-Pierre Sodini (éd.), Eupsychia. Mélanges offerts à Hélène Ahrweiler, Paris, Publications de la Sorbonne, 1998, p. 635-650.
  • Georges Vigarello, Histoire de la beauté. Le corps et l’art de l’embellir de la Renaissance à nos jours, Paris, Seuil, 2004.

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4 réflexions sur “Et la Miss Byzance de 788 est…

  1. Quels travailleurs infatigables vous faites ! Même les députés et les footballeurs prennent un peu de repos…
    (moi qui vous imaginais la bouche pâteuse et le regard hébété, mal remis des saturnales et déjà prêt à replonger dans l’orgie suivante…)

    Sans blague, avec ce conte de Miss faussement féerique, je me dis soudain que vous apportez peut-être une petite pierre de plus à ma compréhension de ce phénomène de la désaffection des populations pour la politique, sujet d’alarme tant commenté par les médias et leurs invités spécialistes en sciences sociales. Car si à l’époque Byzantine, ce rêve de promotion auquel chacun pouvait au moins croire, était l’affaire de l’empereur, aujourd’hui c’est tout le contraire, et il ne reste que la télé réalité et le loto pour rêver. Lorsqu’un président contemporain choisit pour épouse une ancienne top-modèle issue d’une famille à l’abri du besoin, il a beau mettre en scène leur rencontre coup de foudre dans une usine à contes de fées très fréquentée, on est bien dans le spectacle d’une jet-set qui reste dans l’entre-soi, sans avoir laissé croire à aucun moment du processus que le place était potentiellement ouverte aux princesses de toutes conditions !

    Peut-être notre Jupiter actuel provoquera-t-il un réenchantement du politique, avec cette déclaration de patrimoine personnel touchante d’humilité, qui semble faire de lui l’égal de n’importe lequel de nos concitoyens possédant un bout de terrain bien placé et une jolie maison dessus ?

    Je reviens à l’orgie à venir… avant de vous la souhaiter joyeuse et pleine de promesses pour l’année future, une dernière question : que sait-on de la fin d’année civile au M.A. ? Est-elle marquée, voire célébrée, ou bien hors champs des préoccupations de cette société avant tout rythmée par le religieux (et l’agriculture ?) ?

    Prenez soin de votre foie et RDV en 2018 !

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    1. Bonjour à vous !
      Et oui, pas de repos pour les braves 😉 plus sérieusement, la fin de l’année donne lieu à beaucoup d’articles qui nous semblaient intéressants, ça aurait été dommage de s’en priver !
      En ce qui concerne la fin de l’année civile, elle est différente selon les régions : le plu souvent, soit l’année commence le 1er janvier, soit à Pâques. Il y a donc a priori peu de célébrations, en tout cas pas dans la mesure d’aujourd’hui ! Mais cela ne veut pas dire que toutes les célébrations ne sont que religieuses : l’article de la semaine prochaine vous en dira un peu plus…. 🙂
      Bon réveillon à vous aussi !

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  2. Hello !

    Au-delà de vous remercier pour ce billet à la fois intéressant et amusant (comme tous les autres), j’émets une légère réserve sur l’expression « adoré comme un saint », attendu que l’adoration est réservée à Dieu (et, si je ne m’abuse, les Byzantins ont pu être plus aux faits de ces questions, en témoigne la crise iconoclaste)…
    Ce n’est qu’un détail, mais je demandais, justement, s’il avait son importance.

    Merci encore, et bon courage pour la suite 🙂 !

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