Les premiers alpinistes

On a un peu entendu parler il y a quelques temps de l’exploit de Killian Jornet, qui a réalisé une double ascension de l’Everest, sans oxygène, en une semaine. Ou, plus sinistre, des morts de l’Ultra-Trail du Mont Blanc. L’alpinisme est un sport à la mode, qui a le vent en poupe depuis quelques années. Or il s’agit d’une invention médiévale.

Le mont invaincu

Ah, 1492… C’est sûrement l’une des dates les mieux ancrées dans l’imaginaire collectif. Pendant que les rois espagnols expulsent les Juifs et que Colomb ne découvre pas les Indes, il se passe aussi des choses importantes ailleurs dans le monde. En juin, Charles VIII, roi de France, effectue un grand voyage dans une région que l’on nomme depuis peu le Dauphiné, afin de se rendre en pèlerinage à Embrun. Il entend alors parler du Mont Aiguille, une dent rocheuse isolée qui appartient au massif du Vercors.

Ce mont, qui culmine a plus de 2 000 mètres, a une forme tellement particulière qu’il est bien connu au Moyen Âge. De nombreuses sources le baptisent « le mont inaccessible ». Dès 1211, un auteur anglais le décrit comme « une montagne où l’on ne peut pas monter… ». Mais ça titille visiblement sa curiosité : il monte sur le Grand Veymont, tout proche, et de là scrute le sommet du Mont Aiguille. C’est bien la preuve d’une volonté de découvrir, d’explorer par le regard à défaut de pouvoir grimper physiquement.

Prendre possession de l’espace inconnu           

En 1492, le roi n’entend pas se contenter d’une vue de loin. Il demande, mieux, il exige que l’on y monte. L’un de ses capitaines, Antoine de Ville, seigneur de Domjulien, accepte la mission… et réussit l’ascension. Il parvient au sommet le 26 juin. Il y reste plusieurs jours, le temps qu’un notaire, convoqué depuis Grenoble, vienne pour confirmer sa présence. Il s’est fait accompagner de plusieurs hommes, mais également d’un prêtre : en haut du mont, les hommes disent une messe, plantent deux croix, baptisent la montagne et une fois redescendu, le notaire – qui avait eu trop peur pour tenter la grimpette – rédige un acte de propriété. La montagne change de nom : le Mont Inaccessible devient le Fort Aiguille.

Ça vous rappelle quelque chose… ? Normal, c’est exactement ce que fera Colomb, quelques semaines plus tard et quelques milliers de kilomètres plus loin. Découverte d’un territoire inconnu, prière, croix, acte de propriété, changement de nom. La différence, évidemment, c’est qu’Antoine et ses hommes ne trouvent, en haut du mont, qu’un bouquetin, tandis que le voyage de Colomb est la première étape d’une gigantesque dépossession des Amérindiens.

Un nouveau sport

Comment Antoine a-t-il réussi à vaincre ce mont ? Il s’agit vraiment d’un exploit, car il faut ensuite attendre 1834 pour voir la deuxième ascension. Mais Antoine n’est pas parti bille en tête. Il a d’abord choisi soigneusement son équipe. Lui-même est un spécialiste en poliorcétique, c’est-à-dire en sièges de places-fortes : on peut donc penser qu’il maîtrise assez bien les cordes, les contrepoids, et qu’il a de bonnes notions de physique et de mathématiques. Il se fait accompagner par un « échelleur du roi », un spécialiste des échelles, là aussi utilisées en contexte de siège ; par un tailleur de pierres, probablement expert dans les cordes, les poids, mais aussi habitué aux hauteurs ; par un charpentier, qui pourra fabriquer des outils durant l’ascension ; et par un habitant local qui connaît bien la montagne. On a l’impression d’un début de film, du genre des Sept Mercenaires, quand le héros réunit son équipe : clairement, Antoine sait quelles compétences sont nécessaires pour vaincre la montagne. Cela témoigne d’une évaluation très fine de la dangerosité du milieu naturel, mais aussi des techniques à déployer pour le battre.

En effet, Antoine réussit en utilisant de « subtils engins » : on peut penser en particulier qu’il a utilisé des pitons, des cordes, des grappins, des échelles, peut-être même des chaussures crantées qui sont attestées à l’époque. La volonté d’attendre le notaire témoigne également d’un désir d’enregistrement de l’exploit. Ce n’est donc pas une simple ascension mais bien la naissance d’une nouvelle discipline à la fois sportive et technique, l’alpinisme.

Grimper pour construire le royaume

Reste une question : pourquoi Charles VIII a-t-il soudainement voulu que l’on monte sur ce sommet ? Attention, réponse de médiévistes : on n’en sait rien… Mais on peut proposer des hypothèses. On a envie, évidemment, de le rapprocher des Grandes Découvertes, qui ne débutent pas avec Christophe Colomb. Le XVe siècle est marqué par une ouverture au monde, la multiplication des voyages, un nouveau désir d’explorer, de découvrir, de comprendre. En passant devant ce mont, on peut aisément imaginer Charles VIII être séduit par les légendes locales et demander que l’on aille y voir de plus près. Les deux évènements se ressemblent de près : au sommet, Antoine de Ville écrit qu’il a découvert de nombreuses espèces d’oiseaux inconnus, ce que dit également Colomb pour les îles des Caraïbes.

Mais Charles VIII a probablement des motivations très politiques. Le XVe siècle est également le siècle de l’aboutissement d’une construction politique qui fait peu à peu du royaume de France une réalité. Au fil des déboires de la guerre de Cent Ans apparaît une identité française qui permet au roi de réaffirmer son autorité sur tout le territoire. Et, tout comme il a fallu chasser – bouter… – les Anglais hors de France, de même on peut penser que Charles cherche à conquérir le sommet du mont pour y affirmer l’autorité royale. En plantant un drapeau, Antoine de Ville montre que le roi règne sur l’ensemble du pays, de Calais à Marseille, des Pyrénées aux Vosges, de la mer aux montagnes. Significativement, alors que les oiseaux de la montagne sont inconnus, Antoine note qu’il a trouvé partout des fleurs de lys… symbole de la monarchie française. Le message ne saurait être plus clair : même avant son ascension, la montagne était royale. Comme si Armstrong avait trouvé, en débarquant sur la lune, plein de canettes de Coca-Cola…

L’ascension est tellement politique qu’elle devient un enjeu de mémoire à part entière : au XVIIIe siècle, l’article consacré à cet évènement dans l’Encyclopédie, d’inspiration nettement républicaine on le sait, affirme qu’il y avait un chemin bien connu et facile et que cette escalade n’est pas un exploit. Une façon d’arracher un peu de prestige à la monarchie française…

Grimper au sommet, pour construire le royaume, pour affirmer la gloire de la royauté, pour dominer les territoires inconnus. Pour le roi, on comprend la tentation. Et pour Antoine de Ville ? Il a probablement cherché à accomplir un exploit afin de s’attirer les faveurs de son seigneur. Mais, lorsqu’on entend les interviews de Killian Jornet, on ne peut que se demander si Antoine de Ville ne l’a pas également fait pour le plaisir, le plaisir de se dépasser, de prendre des risques, de lutter contre la montagne – pour mieux découvrir, en dépassant une crête, un tout nouveau monde, au milieu des neiges éternelles.

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Pour en savoir plus :

2 réflexions sur “Les premiers alpinistes

  1. Très intéressant. C’est le genre de sujet original, ou tout au moins peu courant, qui permet de recadrer notre vision du moyen-âge: il n’y avait pas que les guerres, la religion et des chevaliers qui font Ni… 🙂

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  2. En effet, sujet original, même si j’ai encore en mémoire l’Euro de foot 1372 (qui hélas n’a pas eu lieu). La manière de le traiter aussi par endroit me surprend agréablement lorsque vous n’hésitez pas à émettre des hypothèses sur ce qu’ont pu être les intentions intimes d’Antoine de Ville.
    J’ai découvert chez Pierre Hadot une mise en garde contre certains historiens, selon lui trop prompt à faire de la « psychologie historique » en partant d’un ou deux traits culturels marquant d’une époque et qui en concluent facilement « pour les gens de cette époque il était impossible de penser ceci ou d’agir comme cela » (et de citer comme exemple les… ascensions dans la Grèce antique, dont il estime certaines avérées sur le Vésuve, alors que certains auteurs avant lui les considéraient comme absolument inconcevables pour un grec d’alors, en raison des représentations du Haut et du Bas très éloignées des nôtres).
    Et bien je constate qu’en employant des expressions comme « se dépasser » , « pour le plaisir », « prendre des risques », ayant trait à de la psychologie individuelle, vous n’hésitez pas à braver ceux dont le premier réflexe serait de vous répondre que ce sont choses inconcevables avant l’avènement de l’individu moderne, le culte de l’exploit sportif, l’esprit de compétition exacerbé de nos Stés contemporaines etc.

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