Voir, de l’autre côté du détroit, les gens qui marchent


Malgré la frénésie de l’actualité, prenons un peu de recul pour regarder les gens qui marchent… de l’autre côté du détroit de Gibraltar.

Je sais que l’actualité a été chargée ces derniers temps, entre les incendies, les attentats, la canicule, les élections et autres catastrophes. Difficile, dans ce contexte, de s’intéresser à certaines affaires « de fond », dont le rythme se compte en mois et pas en jours. Avez-vous entendu parler de Cédric Herrou ? Cet agriculteur du sud de la France a été jugé en juin dernier pour avoir aidé des migrants venus d’Italie à entrer en France, et condamné lundi à quatre mois de prison avec sursis. Pendant que l’on criminalise la solidarité, les migrants continuent de payer le prix fort : depuis janvier, près de 1500 migrants ont trouvé la mort en tentant de franchir la Méditerranée. Dix par jour. Je ne veux pas casser vos vacances, mais on ne peut pas s’empêcher d’y penser entre deux baignades.

Vers 970, Ibn Hawqal, géographe arabe, rédige un gros ouvrage intitulé La Configuration de la terre (allez, en bonus, la V.O. : ضالار صورة). Il a passé vingt-cinq ans à voyager dans tout le monde musulman, de l’Espagne à l’Inde, de l’Afrique au Caucase. En Espagne, dans ce vaste territoire que l’on nomme encore al-Andalus et dans lequel la Reconquista n’en est qu’à ses balbutiements, Ibn Hawqal décrit bien sûr le détroit de Gibraltar – d’autant plus important pour les auteurs musulmans que son nom dérive du chef berbère qui a conquis l’Espagne : jebel al-Tarik, la montagne de Tarik.

Voilà ce que dit Ibn Hawqal du détroit : « il est tellement étroit qu’on voit les gens qui marchent de l’autre côté ». Bon, Ibn Hawqal a visiblement une vue excellente, puisque le détroit, certes très étroit, fait tout de même quatorze kilomètres. À l’œil nu, bon courage pour voir de l’autre côté…

Mais peu importe qu’Ibn Hawqal exagère. Ce qu’il veut dire par là, c’est que le sud et le nord appartiennent au même ensemble géographique, ce qui est une façon de dire qu’ils forment également un tout géopolitique – une remarque importante à un moment où la possession du Magreb est âprement disputée entre les Omeyyades de Cordoue et les Fatimides, alors solidement implantés dans ce qui est aujourd’hui la Lybie. En écrivant cela, ibn Hawqal cherche probablement à soutenir les premiers.

La remarque du géographe médiéval résonne fortement à nos oreilles. Elle nous rappelle que nos frontières ne sont que des créations historiques, donc artificielles : au moment où Ibn Hawqal écrit, le détroit de Gibraltar n’en est visiblement pas une. De même, la Méditerranée médiévale est une zone d’échanges à la fois économiques, culturels et humains.

Son observation rappelle que nos frontières sont une coupure, qui déchire la continuité du monde. On les défend, on les protège, on y installe des murs, des miradors, des grillages, on laisse les gens mourir derrière, on juge ceux qui ont le courage de ne pas en tenir compte.

On en viendrait presque à oublier que, sur l’autre rive, ce sont simplement des gens qui marchent.

 

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