Place aux jeunes !

arthur

Avec le nouveau remaniement, de nouvelles têtes apparaissent au sommet de l’État. L’occasion de faire un petit aperçu historique sur la jeunesse de notre président ? 

Il y a quelques semaines, Emmanuel Macron est devenu le plus jeune président de la Ve République Française – et même le plus jeune président de la république tout court, battant de quelques semaines Louis-Napoléon Bonaparte, élu président de la IIe République en 1848 à l’âge de quarante ans.

Il est légitime de penser que le jeune âge de M. Macron a joué en partie dans son succès. Son âge est devenu le symbole d’un renouvellement que le candidat a inscrit au cœur de sa campagne.

Place aux jeunes ? Au Moyen Âge aussi, cette question est au cœur des débats politiques.

La révolte des fils

800px-France_1154-fr.svg.pngEn 1173, Henri II Plantagenêt est probablement le monarque le plus puissant de la chrétienté occidentale, à la tête de l’immense empire plantagenêt – oubliez l’Angleterre, là on parle de tout ce qui est en rouge sur la carte. Eh oui, quand même…

Néanmoins, Henri a bien du souci à se faire : à partir de 1173 et jusqu’à la fin de sa vie, il est confronté aux révoltes de ses fils – Henri le Jeune d’abord, puis Richard (futur Cœur-de-Lion), puis Jean. Ses fils sont inquiets, car il en a eu huit et n’a donc pas assez de terres pour tout le monde : le petit dernier sera pour cette raison surnommé Jean Sans Terre – c’est le méchant roi de Robin des Bois.

Henri, pour légitimer sa révolte, utilise les erreurs de son père, notamment l’assassinat de l’évêque Thomas Becket. Henri le Jeune va jusqu’à écrire au pape pour dénoncer son père, expliquer qu’il n’est visiblement plus en état de régner et que lui, par contre, saura défendre l’Église.

Les jeunes au pouvoir

Mais, si les fils ne cessent de se révolter, c’est surtout pour protester contre le fait que Henri père continue à régner alors qu’il est vieux ; de fait, il va régner jusqu’à 56 ans, un âge avancé pour l’époque. Ces révoltes des fils contre leurs pères se retrouvent très fréquemment, dans tous les pays, même si certaines dynasties royales, comme les Capétiens en France ou les rois de Jérusalem, réussissent à les éviter.

Le cœur du problème, c’est qu’à l’époque les rois ont pris l’habitude de faire couronner leurs enfants de leur vivant : c’est ce qu’on appelle l’association au trône, qui est un moyen de rendre les successions plus faciles. Mais du coup, pour le prince devenu roi, c’est une position très inconfortable : Henri le Jeune est officiellement roi, il a été couronné, mais c’est son père qui gouverne et qui refuse de lâcher la moindre miette de pouvoir. Comme quoi, les cohabitations de dirigeants, ça n’est jamais facile…

En se révoltant contre leur père, les jeunes héritiers expriment donc un désir de renouvellement. Ce qui renvoie à la façon dont la société féodale pense et pratique le pouvoir : comme le montrent également les grèves de chevaliers ou l’importance du don dans les pratiques économico-politiques, le pouvoir doit circuler.

Un pouvoir qui tourne

Et, de fait, ce pouvoir tourne la plupart du temps assez bien. Vu que les seigneurs se marient assez tard et meurent assez jeunes, leurs enfants sont mathématiquement assurés d’accéder au pouvoir à un âge assez précoce. Attention, démonstration par la preuve avec les rois de France du XIIe siècle : Philippe Ier (roi à 19 ans), Louis VI (27 ans), Louis VII (17 ans), Philippe Auguste (15 ans). À un âge où aujourd’hui vous venez à peine de gagner le droit de voter, vous êtes roi de France.

Du coup, cette société aristocratique est un monde de jeunes. On l’oublie trop souvent quand on lit les sources de l’époque, alors qu’évidemment c’est extrêmement important. Prenons deux exemples : la deuxième croisade est dirigée entre autres par Louis VII (27 ans), Raymond II de Tripoli (27 ans), Baudouin III de Jérusalem (16 ans) ou encore Henri Ier de Champagne (20 ans) ; pendant la troisième croisade, on trouve Guy de Lusignan, roi de Jérusalem (28 ans), Henri de Champagne (26 ans), Richard Cœur de Lion (30 ans) et Philippe Auguste (22 ans).

Je ne vous accable pas de chiffres : regardez ce petit graphique, c’est assez éclairant : nos présidents sont deux fois plus vieux que les rois de Jérusalem.

Capture d'écran 2017-06-22 09.13.14

Mais l’espérance de vie…

Je vous entends venir : vous allez me dire que ça ne veut rien dire, car l’espérance de vie était beaucoup plus courte à l’époque, et que du coup 30 ans c’est comme 50 maintenant. Oui… et non. C’est vrai qu’on meurt plus jeune : tous les seigneurs qui passent 60 ans sont qualifiés de « vieux » par les chroniques. A soixante ans, vous êtes vieux, et globalement à 65 ans vous êtes mort : forcément, ça entraîne une rotation des postes et des charges plus rapides que maintenant.

Mais en même temps, ça ne suffit pas à expliquer la différence. En effet, l’espérance de vie moyenne des nobles au XIIe-XIIIe siècle est évaluée à 53 ans, aujourd’hui elle est de 78 ans (pour les hommes). En gros, on a gagné 50 %, ce qui est énorme, quand on y pense : une moitié de vie en plus ! Mais dans le même temps l’âge moyen des dirigeants au moment de leur prise de fonctions est passé de 31 ans pour le Moyen Âge à 58 ans pour la Ve République, soit une augmentation de presque 100 %. Nos élites sont donc relativement beaucoup plus vieilles que celles du Moyen Âge – ce qui répond plus au vieillissement de la population qu’à l’allongement de l’espérance de vie.

Nos démocraties sont largement des gérontocraties. Et il faudra plus qu’un seul jeune président pour inverser la tendance…

Pour aller plus loin :

  • Georges Duby, « Les “Jeunes” dans la société aristocratique dans la France du Nord-Ouest au xiie siècle », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1964, n° 19, p. 835‑846.
  • Björn Weiler, « Kings and Sons: Princely Rebellions and the Structures of Revolt in Western Europe, c. 1170-c. 1280 », Historical Research, 2009, vol. 82, no 215, p. 17‑40.
  • Giovanni Levi et Jean-Claude Schmitt (dir.), Histoire des jeunes en Occident. 1 : De l’antiquité à l’époque moderne, Paris, Seuil, 1996.
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2 réflexions sur “Place aux jeunes !

  1. Merci pour ce coup de jeune sur nos représentations que l’on ne pense pas toujours à revisiter avec des questions d’âge… tellement tout – depuis les dessins animés de notre enfance à quelques souverain(e)s contemporain(e)s encore en vie en passant par nos jeux de cartes – nous laisse à penser qu’un/e roi/reine est forcément un vieux monsieur barbu… (sauf le respect pour Q. Elizabeth, évidemment).

    Par contre, je voudrais savoir dans quelle mesure cette réalité que vous décrivez pour les classes dirigeantes s’étend à l’ensemble de la société ? Qu’en est-il de la place des jeunes, de leur influence, de leurs coups de force, dans la famille de l’artisan, du banquier,du paysan etc. ; dans les différentes formes de vie associatives, corporations, confréries, vie de quartier, communautés paysannes etc. ; des parlements, des conseils communaux… La mobilité des places entre les âges existe-t-elle aussi ?

    Nous sommes tellement habitués à une musique médiatique selon laquelle, la singularité de la deuxième moitié du XX est justement d’avoir bouleversé tout ce qu’il restait encore de société traditionnelle avec le poids des hiérarchies, de carcans ancestraux – d’avoir inventé le « jeunisme » et décrédibilisé l’ancien ; et dont le symbole éclatant est 68. Que le jeunisme contemporain, cet idéal publicitaire qui périme le vieux, était impensable dans une société traditionnelle qui se perpétuait et où l’ancien transmettait aux jeunes l’expérience qui leur servirait, alors que de nos jours où tout change tellement vite, pour les anciens, aux maux physiques de l’âge s’ajoute celui de l’obsolescence et de l’inutilité sociale, et dans le meilleur des cas, ce sont les petits enfants qui enseignent aux aïeux l’utilisation des nouvelles technologies. Nous sommes, paraît-il, le 1er âge à avoir sapé l’autorité du vieux sage que l’assemblée villageoise écoute sous son arbre à palabres…

    Un seul contre-exemple me vient, situé début XX, le roman « Maria » de Lucien Gachon décrivant la lutte féroce que mènent les jeunes qui s’installent, pour prendre le pouvoir à la ferme.
    Et qu’en est-il vraiment au M.A. ?

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    1. Bonjour R.T. !
      C’est vraiment une excellente question, merci d’attirer l’attention sur ce point. Néanmoins la réponse est difficile…

      Pour vous répondre, j’essaie de trouver des exemples de coups de
      force de jeunes dans les milieux artisanaux. J’ai l’impression que tout
      est très réglé par les corporations (ou à défaut par l’habitude de l’apprentissage) que ce genre de phénomène n’existe pas trop. En tout as, on n’en voit pas de trace dans les sources. Je ne vois pas non plus dans les confréries, même s’il y a surement des effets de générations. Le problème, c’est qu’on a très rarement l’âge des gens, donc il est très difficile de dire s’il y a vraiment une opposition liée à la génération.

      Dans les familles marchandes par contre, j’ai plus l’impression que le
      patriarcat est très établi. Les fils apprennent du père et sont dans son
      ombre jusqu’à ce qu’il laisse la main. On a beaucoup d’exemple dans les familles florentines, vénitiennes, ou allemandes de très vieux chefs de famille qui continuent à diriger les choses, mais pas de jeunes loups qui parviennent à évincer le vieux. Légalement, ça aurait été très difficile aussi… Des tensions devaient surement exister, mais on les voit peu dans les sources. Éventuellement, quand un père déshérite certains de ses fils, on peut penser que ça s’est mal passé, mais c’est rare, et en plus, c’est le vieux qui a clairement gagné.

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