François Hollande, président normal ou roi inutile ?

Evariste-Vital_Luminais_(1822-1896)_Le_dernier_des_Mérovingiens.jpgAujourd’hui, pour la fin du quinquennat Hollande, retour sur sa position de « président normal » et ce qu’il en est advenu…

François Hollande avait promis, lors de la campagne présidentielle de 2012, d’être un président « normal ». Au terme de son quinquennat, il laisse un souvenir très terne, et je suis prêt à parier qu’il s’effacera assez vite des mémoires pour rejoindre René Coty et Émile Loubet au panthéon des présidents oubliés. Ces derniers mois, occulté par la campagne présidentielle, il a carrément été invisible. Or un dirigeant a rarement intérêt à l’être.

L’invention des rois fainéants

En 751, Pépin le Bref, maire du palais, dépose le dernier souverain mérovingien et prend sa place. Les Carolingiens s’imposent au pouvoir et, pour légitimer leur coup d’État, ils vont forger un mythe extrêmement durable : les rois fainéants. Selon ce motif, les Mérovingiens auraient mérité de perdre le pouvoir royal car ils auraient arrêté de s’en servir : ils sont des « rois qui ne font rien », « faciens nihil » en latin, ce qui donne fainéant.

Il faut bien réaliser qu’il s’agit donc d’un thème de propagande, forgé par les Carolingiens. Sur ce point, leur succès est total : à la fin du XIXe siècle, l’école de la IIIe République apprend les rois fainéants à des générations d’écoliers. On diffuse notamment les célèbres images représentant les Mérovingiens avachis dans une charrette tirée par des bœufs…

Que faire d’un roi inutile ?

Deuxième étape dans cette histoire : vers 1070, le pape Grégoire VII lance un vaste mouvement de réforme de l’Église, qu’on appelle de son nom, la réforme grégorienne. Il cherche surtout à replacer l’Église, donc le pape, au cœur et au sommet de la société. Et du coup, il insiste sur le fait que la plupart des rois sont inutiles : ils ne savent pas gouverner, donc ils ne font rien.

Au tournant du XIe siècle, cette idée croise une pensée théologico-politique sur le pouvoir. Dans les monastères, on insiste sur le fait que gouverner c’est servir : au double sens de servir comme un esclave, car le puissant doit être humble, mais aussi de servir à, car le pouvoir doit être utile. Utile au peuple, aux faibles, à cette notion de « bien public » qui commence lentement à émerger. Bref, le pouvoir est un ministère, une mission confiée pour remplir un objectif.

On retrouve le modèle du roi inutile dans la littérature : dans la plupart des romans arthuriens, le roi Arthur est très passif, pour ne pas dire complètement inutile. On kidnappe sa femme, on tue ses chevaliers, on lui vole son épée : il ne fait jamais rien, mais demande à un chevalier de faire pour lui.

Cette idée est ensuite raffinée dans le droit canon, notamment chez Huguccio. La question est évidemment cruciale : qu’est-ce qu’on doit faire avec un roi qui ne veut plus ou ne peut plus gouverner ? Par exemple, comme l’imagine Huguccio, avec un roi gravement blessé au combat, ou très malade ? L’exemple historique de Baudouin IV, le roi-lépreux de Jérusalem, nourrit cette réflexion. Le roi qui ne gouverne plus est-il encore le roi ?

Perdre le pouvoir, ou s’en servir

Cette idée joue pleinement derrière les révoltes contre les souverains, comme contre Edouard III d’Angleterre : brillant soldat, le roi est frappé d’une attaque d’apoplexie qui le laisse incapable de gouverner, ce qui pousse de nombreux nobles à se révolter. Cela peut même aller plus loin : en 1247, Sanche II, roi du Portugal, est contraint d’abdiquer car ses nobles se sont plaints de son inutilité au pape. Le roi inutile ne se confond ni avec l’usurpateur, ni avec le tyran : c’est un souverain pleinement légitime, mais qui faute d’utiliser son pouvoir, perd le droit de l’exercer.

L’image du roi inutile a joué un rôle important pour la maturation d’une nouvelle pensée politique, qui fonde la légitimité du pouvoir non plus sur le droit divin ou l’héritage mais sur les résultats qu’il obtient. Autrement dit, il ne suffit plus d’être fils de roi pour être roi : le bon roi est celui qui est utile à son peuple et à son pays.

En cherchant à tout prix à être un président normal, François Hollande s’est probablement trop placé en retrait, se condamnant lui-même à ne servir à rien, à devenir une « ombre de roi », pour reprendre une image médiévale. Devenant, du coup, inutile, donc invisible et inaudible.

Impossible de savoir quel type de président sera Emmanuel Macron. J’espère juste qu’il se rappellera de cette leçon des médiévaux : le bon dirigeant est celui qui sert – dans les deux sens du terme.

Pour en savoir plus :

– Edward Peters, The Shadow King. Rex Inutilis in Medieval Law and Literature, 751-1327, New Haven, Yale University Press, 1970.

– Jacques Dalarun, Gouverner c’est servir. Essai de démocratie médiévale, Paris, Alma, 2012.

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3 réflexions sur “François Hollande, président normal ou roi inutile ?

  1. humour mis à part, le Hollande, hélas, n’a pas rien fait ; il a fait le contraire de ce pour quoi les gens lui avaient apportés leurs confiances. Je vais pas déballer la liste , suffit d’aller voir divers sites. Hollande a mené une politique de droite derrière un paravent de gauche.

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  2. Votre conclusion concernant E. Macron me semble incomplète au regard de tout le paragraphe « Perdre le pouvoir ou s’en servir ». Quand vous abordez la question de F. Hollande qui « placé trop en retrait » « s’est condamné à ne servir à rien » vous concluez sur le fait qu’il est devenu « inaudible et invisible ». Mais inaudible faute d’avoir fait, d’avoir servi ? ou faute d’avoir fait sans faire savoir ? (« sachez vous vendre » nous dirait n’importe quel coach). J’imagine qu’on pourrait faire un catalogue des mesures prises pendant son quinquennat, et peut-être même en trouver qui sont à notre service (pure hypothèse de travail de ma part…). Mais elles sont invisibles derrière la seule sur laquelle il annonçait vouloir être jugé, et sur laquelle il a échoué. Donc en fait grosse erreur de stratégie de comm dès le début.
    Donc il me semble que l’invite à E. Macron devrait être non seulement de se rappeler qu’un bon dirigeant est celui qui sert, mais qui sait aussi faire savoir qu’il a servi, faire en sorte qu’on n’oublie pas d’y associer son nom, lui en faire crédit, afin qu’on ne se souvienne pas de lui comme d’un roi faignant ou ayant échoué en tout, donc inutile.

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  3. @ R.T. : s’il y a bien un truc que montrent les Carolingiens, c’est qu’en effet mieux vaut maîtriser la communication et l’image qu’on donne de soi, donc je suis d’accord avec vos remarques !

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