Je jure devant Dieu

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Quelle place pour le serment dans nos sociétés contemporaines ? De l’empereur médiéval à Trump, petit voyage en terre de promesses…

Demain, le 20 janvier 2017, le nouveau président des États-Unis va officiellement prendre ses fonctions. Durant cet Inauguration Day, le président élu prête serment et est investi de la totalité de ses pouvoirs. Ce rituel bien huilé s’accomplit tout en fanfare puisque l’hymne national est interprété par un ou une star de la chanson au cours de célébrations qui durent pas moins de dix jours au total.

Mais, il faut bien l’avouer, le moment que tout le monde retient, que les caméras du monde entier enregistrent, c’est bien le serment : « I do solemnly swear… ».

Jurer pour exister

Prêter serment aux États-Unis a encore une valeur extrêmement forte. Si en France, il est rarissime qu’on soit amené à jurer, sur la Bible, sur le Code civil, ou sur la tête de son chien, en Amérique, voir des hommes politiques ou de simples citoyens prêter serment à tout va, devant une commission d’enquête ou un tribunal, relève presque de la normalité. S’il s’agit pour nous d’une image exotique, il est difficile de nier le pouvoir que ce serment revêt. Encore aujourd’hui, l’émotion envahit le public quand le président des États-Unis lève sa main droite devant sur les marches du Capitole et répète le texte traditionnel après le président de la Cour Suprême.

La place du serment dans la société américaine rappelle le rôle fondamental qu’il avait au Moyen Âge, dans les sociétés occidentales. On devait prêter serment dans un procès bien sûr, pour rentrer dans une corporation, dans une confrérie, pour pouvoir exercer son métier ou pour étudier à l’université ; pour se marier, pour devenir prêtre, chevalier ou médecin. Un vassal prêtait serment de fidélité à son suzerain, son suzerain prêtait serment de le protéger. Tous les aspects de la vie sociale, que l’on soit riche ou pauvre, puissant ou dépendant, impliquaient à un moment ou un autre, le fait de prêter un serment. Le serment est sacré : le mot même vient du latin sacramentum, qui donne aussi sacrement. Jurer sur la Bible dans un tribunal américain rappelle directement ces procédures médiévales, héritées en partie de l’Antiquité.

Présidents et empereurs

ConsulterElementNum.jpgMais si on cherche à faire un parallèle entre le serment de Donald Trump et le Moyen Âge, le plus évident serait sans doute de se tourner vers les serments qui accompagnaient le sacre des rois, et de l’empereur. Le Saint Empire Romain au Moyen Âge regroupe un large territoire, qui comprend l’Allemagne actuelle, mais aussi, selon les époques, la Belgique, les Pays-Bas, l’Est de la France et le Nord de l’Italie. L’empereur, héritier auto-proclamé des empereurs romains de l’Antiquité, est le successeur de Charlemagne, couronné en 800 par le pape. Jusqu’au XVe siècle, l’empereur élu par les princes d’Empire doit ensuite se faire sacrer par le pape, si possible à Rome.

Durant la procédure d’investiture, toute une série de serments sont prononcés. L’empereur jure fidélité au pape et promet de défendre l’Église et son chef. Le pape en retour reconnaît sa souveraineté. Au Xe siècle, l’empereur Othon II oblige même le pape à jurer fidélité à l’empereur. Les sujets du Saint Empire, par le biais de divers représentants, sont ensuite généralement tenus de prêter serment de fidélité au nouvel empereur. Ces serments entrecroisés permettaient alors à l’empereur de bénéficier de la totalité de son autorité.

Ce n’est finalement pas très différent des États-Unis aujourd’hui : le président jure devant Dieu de défendre la constitution ; les citoyens prêtent régulièrement serment d’allégeance au drapeau et les fonctionnaires doivent jurer de respecter la constitution. Bien sûr, l’idée de souveraineté du président n’est plus celle de l’empereur : on ne promet plus d’être fidèle et loyal à un individu, mais à un texte ou à une idée. Pourtant, ces serments constituent toujours la base de l’unité politique et sociale des États-Unis, comme ils étaient à la base de l’unité politique de ce territoire composite qu’était le Saint  Empire.

L’empereur et le pape sont dans un bateau…

Mais ne soyons pas naïfs. Bien sûr, prêter serment n’a jamais empêché personne d’être parjure – souvenons-nous de Cahuzac…  Les serments croisés de l’empereur et du pape, pensés comme des garde-fous entre deux pouvoirs suprêmes, ne les ont pas empêchés d’en venir à des affrontements parmi les plus intenses que le Moyen Âge occidental ait connus. Mais le serment devient un argument de plus : chaque partie accuse l’autre de parjure, ce qui justifie d’en arriver aux dernières extrémités. Le parjure, c’est aussi rompre la communauté qui s’était instaurée par le serment ; sans cette communauté, le conflit peut alors éclater au grand jour.

La force du serment est importante, elle permet d’établir la confiance et est le ciment de la vie sociale. Les rituels qui l’entourent lient les acteurs entre eux, que ceux-ci soient empereur, pape et sujets, ou président, représentants du Congrès et citoyens. Mais le serment est là moins pour qu’on soit convaincu que l’individu se comporte bien, que pour s’assurer que les conséquences pour son honneur et sa vie soient plus lourdes si jamais il venait à manquer à sa parole – sans parler de l’enfer éternel qui l’attend. Prêter serment n’a jamais empêché les hommes politiques de mentir, mais je pense que Bill Clinton se souvient encore des conséquences de son mensonge sous serment dans l’affaire Monica Lewinsky…

Prêter serment n’est pas un acte vain. S’il est devenu quasi-absent de nos pratiques, le serment du président des États-Unis montre encore le poids symbolique qu’il peut revêtir dans une société où le parjure est sévèrement condamné. Les serments de l’empereur et du pape nous rappellent que les serments n’empêchent pas le conflit : mais ils font exister une communauté politique sur un mode un peu différent du nôtre et permettent de faire retomber toute l’ire publique sur ceux qui ne respectent pas leurs engagements.

Pour aller plus loin :

  • Thierry Dutour, Sous l’empire du Bien. « Bonnes gens » et pacte social (XIIIe–XVe s.), Paris, Classiques Garnier, 2015.
  • Nicolas Offenstadt, « Le serment », Faire la paix au Moyen Âge, Paris, Odile Jacob, 2007.
  • Raymond Verdier (éd.), Le Serment. I, Signes et fonctions, Paris, CNRS Éditions, 1991.
  • Francis Rapp, Le Saint-Empire romain germanique, Seuil, Paris, 2003.
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