Le Christ, les légumes et José Bové

consulterelementnumPourquoi manger des légumes au Moyen Âge ? Nécessité ou vertu ? Les réponses de Jacques de Vitry, un José Bové médiéval…

2016 s’achève bientôt et je suis sûr que vous ne savez pas que c’était officiellement « l’année des légumineuses ». Si si, je vous assure, c’est vraiment vrai : la preuve. Ca veut dire qu’il y a des gens dans un bureau qui ont passé un moment à réfléchir pour finalement se dire, tiens, 2016, ce sera l’année des légumes secs. Tant pis pour Trump, le Brexit, le terrorisme, Alep, Hollande, et la sortie du prochain Star Wars : 2016, c’est les légumes. Du coup, puisque cette année touche bientôt à sa fin, on va parler de légumes.

Apologie du végétarisme

« Les pauvres doivent manger des légumes avec amour plutôt qu’un bœuf gras avec de la haine » écrit Jacques de Vitry dans le prologue de ses Sermons. Évêque d’Acre au début du XIIIe siècle, cardinal-évêque de Tusculum, Jacques de Vitry est l’un des grands prélats de son temps, et aussi un intellectuel de premier plan. Cette phrase, tirée de la Bible (Proverbes, XV:17), m’a fait rire : j’imaginais Jacques de Vitry sous les traits d’un José Bové médiéval – sans les moustaches – appelant à boycotter le « bœuf gras » au profit des légumes. Comme quoi la lutte contre la malbouffe ne date pas d’hier… !

On pourrait aussi recruter Jacques de Vitry dans le camp des vegans, végétariens, flexitariens ou végétaliens (et après on dit que le Moyen Âge c’est compliqué) : on sait en effet que de plus en plus de gens font le choix de ne pas manger de viande, pour des raisons diverses qui vont du respect de la condition animale à la lutte contre le réchauffement climatique. L’invention d’un nouveau mode d’alimentation, respectueux de l’environnement et de toutes les espèces, est l’un des grands défis de demain.

Mais ce serait un peu gros de faire ainsi de Jacques de Vitry le défenseur d’une cause qui, évidemment, n’existe pas à l’époque médiévale. Ce qui est étrange, dans sa phrase, c’est l’insistance sur les pauvres, et l’obligation : ils « doivent » manger des légumes. Or les pauvres, d’hier comme d’aujourd’hui, se caractérisent notamment par le fait qu’ils ne peuvent pas choisir leur alimentation ; et, aujourd’hui comme au Moyen Âge, l’accès à un régime carné dépend étroitement du niveau de vie. Si les « pauvres » mangent des légumes, c’est qu’ils ne peuvent pas se payer de viande… Dès lors, la phrase de Jacques de Vitry est absurde : dire aux pauvres ce qu’ils doivent manger est inutile, voire cruel, les renvoyant à cette impossibilité de maîtriser leur menu. Plus qu’à José Bové, Jacques de Vitry ressemblerait alors à Marie-Antoinette répondant aux Parisiens venus se plaindre du prix du pain : « et bien, qu’ils mangent de la brioche » (amis modernistes, posez vos fourches : je sais que cette citation est apocryphe).

La nourriture comme métaphore

Alors, Jacques de Vitry, aristocrate aveugle ou vegan avant l’heure ? Ni l’un ni l’autre, évidemment. Car l’évêque d’Acre est avant tout un grand prédicateur, soucieux, à une époque marquée par un profond renouvellement des formes religieuses, de porter la parole de Dieu au peuple. Tout son prologue est en fait un plaidoyer pour adopter des formes de langage simples, adaptées à ces « simples » que sont les laïcs – c’était, il y a deux ans, le sujet du cours au Collège de France de Michel Zink.

La phrase de Jacques de Vitry est en fait une métaphore : tout comme les pauvres mangent des légumes, nourriture simple et naturelle, de même les clercs doivent leur parler simplement et naturellement pour leur apporter la nourriture spirituelle qu’est la parole du Christ. Au contraire, le « bœuf gras » représente les discours trop élaborés, nourris de références bibliques, qui pèseraient sur l’estomac des pauvres, peu habitués à recevoir ce genre de nourriture. Le plus important, dans la phrase, c’est dès lors le « avec amour » : cet amour, c’est la caritas, vertu fondamentale du christianisme médiéval, qui unit les hommes entre eux et à Dieu. « Manger des légumes » n’est pas un conseil diététique, mais une recommandation pastorale invitant les clercs à parler simplement à ceux qui se contentent de peu, et à le faire avec amour, autrement dit avec sincérité.

Bon. Du coup, c’est moins drôle. Jacques de Vitry n’est plus José Bové – même sans les moustaches – et il n’est pas non plus Marie-Antoinette. Mais finalement cette citation nous renvoie à un profond décalage entre le Moyen Âge et notre époque : les « cinq fruits et légumes par jour » remplacent les « légumes » symboles d’une prédication simple, mais les deux sont à chaque fois censés garantir une vie saine. Au cœur de ses préoccupations, le Moyen Âge place le salut de l’âme, tandis que nous y plaçons la santé du corps. Au registre des grandes peurs, le cholestérol remplace la damnation… Derrière ce décalage, ce qui est en jeu, c’est à la fois la déprise de la religion sur nos systèmes sociaux, et la naissance, concomitante, de l’individu, du corps, et de la médecine moderne.

Jacques de Vitry n’est pas l’ancêtre des vegans. Mais il nous rappelle que derrière les aliments et leurs hiérarchies se cachent souvent les valeurs de toute une société. Alors, suivons son conseil : mangeons des légumes ou du bœuf gras, mais mangeons avec amour.

Pour aller plus loin

  • Nelly Labère (dir.), Être à table au Moyen Âge, Madrid, Casa de Velázquez, 2010.
  • Michel Zink, La Prédication en langue romane, Paris, Honoré Champion, 1982.
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